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Chers lectrices et lecteurs du tout jeune Pacific Pirates Média, je ne peux commencer ma contribution à ce numéro inaugural sans remercier Dominique Schmitt de m’avoir conviée à participer à cette aventure éditoriale, ni sans exprimer mon plaisir à l’idée d’engager avec vous une conversation sur la culture et les arts. Conversation, car mon espoir…

Alceste

« Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre »

Philinte

« Il est bien des endroits où la pleine franchise

Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
Et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur. »

Molière, Le Misanthrope, Acte I scène 1, 1666.

Le sujet pourra, au premier abord, paraître déconnecté des pressions du quotidien et des réalités sociales les plus urgentes. Les passionnés de lecture, à l’inverse, s’indigneront peut-être de voir encore se profiler le débat sur le statut des arts (la notion de « non-essentiel » reste présente dans les esprits). Or il me semble important de ne pas occulter l’existence d’un tel « différend », selon le terme du philosophe Jean-François Lyotard, autour de notre rapport aux œuvres littéraires. La question, bien sûr, n’est pas nouvelle ; ce qui pourrait l’être un peu plus, c’est de faire le point sur cette même question aujourd’hui, dans notre contexte local, sans se restreindre au domaine scolaire (où lire des classiques au moins par extraits n’est de toute façon pas optionnel). Il s’agira donc d’interroger notre lien personnel aux grands textes. Quel est leur degré d’actualité dans notre société, quelle est leur pertinence dans la configuration culturelle complexe de la Polynésie ? En quoi, dans nos rapports aux classiques mondiaux, la disparité des contextes culturels, corollaire de la distance temporelle, géographique, idéologique, peut-elle être dépassée ? Comment la littérature peut-elle nous aider ?

Les 400 ans de la naissance de Molière donnent lieu cette année à une médiatisation qui m’interpelle. « Dix-septiémiste » moi-même, je ne serai probablement pas accusée de minimiser l’importance de ce monument de la culture, parangon du classicisme français, proche du sacré. Pour autant, je crois qu’il est légitime de se demander quels points d’accroche personnels – encore une fois, hors milieu académique – peuvent exister entre son théâtre et nous, public de Polynésie en 2022 (avec toute la richesse vertigineuse qu’implique ce « nous »). Le problème est d’ailleurs transposable en termes à peu près semblables dans l’Hexagone et à l’international. Quitte à aller à contre-courant d’une conception mythique des belles-lettres, il me semble nécessaire de poser « franchement » la question, pour parler comme le misanthrope de la célèbre comédie éponyme de 1666. C’est justement un passage d’anthologie de cette pièce, le duel verbal Alceste-Philinte reproduit ci-dessous, que je propose de relire. Moi, spectateur/spectatrice ou lecteur/lectrice de la Polynésie du XXIe siècle, en quoi, au fond, suis-je concerné(e) par cette pièce conçue à la cour de Louis XIV ?

Alceste, le « misanthrope », y affirme la nécessité de pratiquer en toute circonstance une franchise sans concession, de sorte que

« Le fond de notre cœur dans nos discours se montre »

« (…) et  que nos sentiments

Ne se masquent jamais sous de vains compliments »

toute autre attitude n’étant pour lui « que lâche flatterie,/Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ». À son apologie d’une transparence totale répond le point de vue plus modéré de Philinte :

« Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende

Quelques dehors civils que l’usage demande »,

Philinte qui se charge aussi de relancer le questionnement :

« Serait-il à propos, et de la bienséance,

De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ?

Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît

Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ? »

Je ne prétends pas balayer d’un revers de main le problème de la langue, cette fameuse « langue de Molière », dont les codes, on en conviendra, sont bien différents de ceux de notre société. Mais sous cette résistance de surface, ce que me donne à entendre le texte de Molière à travers le désaccord des deux personnages, n’est-ce pas une difficulté aiguë que je reconnais pour y avoir été immanquablement confronté(e) ? Qui, parmi nous, peut se targuer de savoir en toute certitude s’il est bon/souhaitable/utile/indispensable de tout dire, tout le temps, à tout le monde ? Qui n’a jamais regretté d’avoir inconsidérément trop ou trop peu parlé ?

Un réquisitoire jubilatoire contre les « contorsions » et la « complaisance » des hypocrites

Le point de vue d’Alceste est séduisant à bien des égards, et son réquisitoire contre les « contorsions » et la « complaisance » des hypocrites a quelque chose de jubilatoire qui nous emporte ; il s’en dégage une forme d’absolu qui, d’une certaine manière, rassure, en contournant la zone d’opacité inquiétante où, bien souvent, ce qu’il y a dans le « fond de notre cœur » nous échappe. Mais si l’on adhère aisément à l’idéal louable d’une communication directe comme gage de sincérité, on perçoit aussi la manière subtile dont Molière discrédite en partie le discours de son misanthrope, par son excès même. Les dangers qui nous sont donnés à sentir sont ceux inhérents à toute forme de radicalité, de participation fusionnelle à une idéologie totale, non sans rapport avec ce que Platon a appelé methexis. Derrière ces questions se dessine celle du « vivre ensemble », défi d’envergure dans tout groupe humain, a fortiori dans une société pluriculturelle.

Mon but n’est pas de reprendre ici les nombreuses analyses dont ce passage a fait l’objet. Je retiendrai surtout l’efficacité de la structure bipartite créée par Molière, dont le public peut tirer un bénéfice cathartique : l’alternance des points de vue antagonistes et leur incarnation sur la scène me permet de me projeter successivement ou simultanément dans les deux personnages – de jouer à être l’un puis l’autre, voire l’un et l’autre. Parce qu’il m’aide à aborder un problème toujours actuel pour moi, sujet social, et qu’il m’offre un espace où ajuster mes choix à la réalité changeante de la vie, ce passage de Molière présente ce que la chercheuse en littérature Hélène Merlin-Kajman appelle, en se fondant sur les travaux du psychanalyste Donald Winnicott, un potentiel « transitionnel » : il me donne un lieu où mon intériorité poursuit son travail d’adaptation au monde extérieur, comme chez le petit enfant, quoique grâce à d’autres objets. Le renfort de la représentation théâtrale, qui donne corps à ce qui restait informe en moi, facilite ce processus presque thérapeutique.

Encore une fois, on adhère bien volontiers à la condamnation de l’hypocrisie, surtout quand cette hypocrisie, « qui ne fait de mérite aucune différence », par calcul ou par faiblesse, rajoute au désordre du monde, désarticule le social : « Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde ». Mais « dire à la vieille Émilie/Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie », comme le préconise Alceste, m’entraîne sur un tout autre terrain… Une telle forme de franchise me ramène aux réflexions du philosophe Alain sur ce qu’il nomme la « politesse du cœur », si éloignée de la gestuelle vide de sens – la « cérémonie » – honnie par le misanthrope. Elle me place face à la question de la souffrance de l’autre, et si les arguments d’Alceste me séduisent sur le plan du logos, ceux de Philinte me rappellent que je suis aussi un être de pathos : quand est-il légitime/nécessaire/inévitable de prendre le risque de blesser mon semblable ?

On se gardera de trancher. Car ce que m’offre Molière, c’est une inaliénable liberté d’interprétation, permise par l’équivocité irréductible de sa pièce.

On l’aura compris, je ne crois pas au caractère obsolète de Molière, ni à l’impossibilité de franchir la distance culturelle qui nous sépare de lui. Mon avis a d’ailleurs peu d’importance ici ; ce que je crois essentiel, c’est de ne pas contourner la difficulté de sa potentielle étrangeté pour le public pluriculturel de la Polynésie contemporaine : ce n’est qu’en s’y confrontant que l’on peut mesurer son étonnante actualité sous les divergences de surface. Il en va, je crois, de notre lien vivant à la culture.


Extrait de texte du Misanthrope

Alceste

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode

Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,
Morbleu ! vous n’êtes pas pour être de mes gens ;

Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence ;
Je veux qu’on me distingue ; et, pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

Philinte

Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende

Quelques dehors civils que l’usage demande.

Alceste

Non, vous dis-je ; on devrait châtier sans pitié

Ce commerce honteux de semblants d’amitié.
Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

Philinte

Il est bien des endroits où la pleine franchise

Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
Et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Serait-il à propos, et de la bienséance,
De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ?
Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?

Alceste

Oui.

Philinte

Quoi ! vous iriez dire à la vieille Émilie

Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie ?
Et que le blanc qu’elle a scandalise chacun ?

Alceste

Sans doute.

Philinte

À Dorilas, qu’il est trop importun ;

Et qu’il n’est à la cour, oreille qu’il ne lasse
À conter sa bravoure et l’éclat de sa race ?

Alceste

Fort bien.

Philinte

Vous vous moquez.

Alceste

Je ne me moque point.

Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville
Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile ;
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ;
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
Je n’y puis plus tenir, j’enrage ; et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.

Molière, Le Misanthrope, Acte I scène 1, 1666.

Extrait vidéo

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