« Et toi, qu’est-ce que tu penses de la gifle de Will Smith ? » Cette question, qui a circulé dans mon entourage ces derniers temps, a très probablement tourné en boucle de la même manière dans de nombreux cercles d’amis, comme elle a pu alimenter – privilège du buzz médiatique – les joutes verbales des infatigables bretteurs de…
Indépendamment des tenants et aboutissants de ce geste, j’aimerais mettre en évidence quelques parallèles qui ont dû s’établir presque automatiquement dans l’esprit de certains spectateurs : je ne prétends pas que nous ayons tous pensé à Bergson, mais l’irruption de la dimension platement physique sur la scène compassée des Oscars provoque tout de même un petit choc qui correspond à ce que le philosophe dit du rire, dans son célèbre essai du début du XXe siècle, où il l’analyse comme du « mécanique plaqué sur du vivant ». Stupeur générale devant le rappel brutal, visuel, sonore, vif comme l’éclair, d’une réalité : les personnalités médiatiques, les élégantes stars du show-business, dont le prestige artistique et le charisme éthéré se trouvent amplifiés par la scénographie de la cérémonie institutionnelle des Oscars, « sont aussi des corps ». D’un coup d’un seul, Will Smith incarne, presque par synecdoque, la gifle parfaite – à deux doigts (mea culpa pour le mauvais jeu de mots), n’eût été la paume ouverte, d’une véritable « droite » ou d’un « crochet »…

Quel rapport avec la littérature et les arts ? Déformation professionnelle sans doute, ce geste inattendu de tous m’a surtout fait penser à la société agitée du tournant des XVIe et XVIIe siècles, et il m’a semblé, bizarrement, assez « logique ». Je ne défends pas cette gifle : je l’envisage seulement dans le déroulement des faits selon une « logique » sociale d’Ancien Régime, où l’offense, chez les nobles, débouchait traditionnellement sur un soufflet, qui n’était alors que le prélude à un duel à mort, dans les cas les plus dramatiques. Des traités sur la question commencent même à être publiés dès la fin du XVIe siècle, signe de l’importance du phénomène. Ce schéma était devenu tellement fréquent qu’il nécessita des mesures politiques : à partir de Richelieu, en gros, la pratique du duel est punie de mort pour les récidivistes, et nombreux sont les gentilshommes belliqueux qui perdirent la vie dans des exécutions à valeur exemplaire, censées endiguer l’indiscipline d’aristocrates toujours prompts à se couper la gorge pour un regard ou un mot de travers. Nul besoin d’être un spécialiste de cette époque pour que le parallèle se fasse de façon plus ou moins irrationnelle : la littérature et les arts ont pérennisé l’état d’esprit de cette société du duel, en le stylisant, bien sûr, et les mousquetaires de Dumas, en particulier, se sont imposés dans l’iconographie populaire comme une représentation fantasmée de cette culture de la rixe pour l’honneur.
L’homme « civilisé » est-il devenu un animal à sang froid ?
Le texte que je voudrais partager pour amorcer une réflexion sur l’actualité de la littérature dans notre réalité quotidienne est justement un extrait du Vicomte de Bragelonne de Dumas. Ce long roman vient clore la trilogie des Mousquetaires. Il décrit, non sans mélancolie, la fin d’un cycle, alors que la centralisation du pouvoir par le jeune Louis XIV pose les premières pierres d’une forme de modernité politique – si l’on comprend « modernité politique » comme la régulation des turbulences de l’esprit de féodalité. La scène que je reproduis ici se situe dans la France des années 1660 ; l’un des personnages (de Guiche), jeune aristocrate en relation conflictuelle avec un rival (de Wardes), s’y livre à une analyse de la posture sociale « moderne » avec une acuité saisissante. Surmontons notre crainte de l’anachronisme et lisons ces lignes en pensant au geste de Will Smith :

« De Guiche avait les yeux fixés sur de Wardes ; il frissonna en voyant le pâle sourire du jeune homme. Quelque chose comme un pressentiment fit tressaillir sa pensée ; il se dit que le temps était passé des grands coups d’épée entre gentilshommes, mais que la haine, en s’extravasant au fond du cœur, au lieu de se répandre au-dehors, n’en était pas moins de la haine ; que parfois le sourire était aussi sinistre que la menace et qu’en un mot, enfin, après les pères, qui s’étaient haïs avec le cœur et combattus avec le bras, viendraient les fils ; qu’eux aussi se haïraient avec le cœur, mais qu’ils ne se combattraient plus qu’avec l’intrigue ou la trahison. »
(Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, chap. LXXXII)
À la fois oxymore et hypallage, le « pâle sourire » est le signe de cette haine intangible qui, cessant de se matérialiser dans un geste immédiat, se réalise désormais par « l’intrigue ou la trahison ». « Les yeux fixés » sur celui qu’il hait mais à qui il sourit, dans une sorte de fascination prédatrice, l’homme « civilisé » est-il devenu un animal à sang froid ?
Le critique Dominique Fernandez, dans sa préface au Vicomte de Bragelonne (édition de Claude Schopp, Robert Laffont, 1991), formule le problème en ces termes : « Les prouesses de rapière ne sont plus possibles aujourd’hui : non seulement parce que Louis XIV a interdit les duels, mais parce que l’insolence provocatrice et la témérité héroïque sont passées de mode ».

« Passées de mode ». Si le « scandale » de la gifle s’est beaucoup nourri de l’idée que la violence, sous toutes ses formes, est condamnable, je crois aussi que le geste de Will Smith a dérouté le public en raison de sa « désuétude ». Sur la scène publique et supposément régulée des Oscars, il est apparu comme une rémanence inacceptable d’une autre époque, surtout parce qu’il rompt l’« enchaînement des faits » attendu dans la logique sociale de l’Occident contemporain, en lui substituant une logique anachronique.
Qu’apportent aux lecteurs les lignes de Dumas sur ces questions ? Quelque chose de similaire, selon moi, aux problèmes soulevés par Molière dans le Misanthrope, dont je parlais dans le numéro de mars. Car, à mon humble avis, le propre d’une littérature véritablement cathartique est, entre autres, de ne pas éluder les difficultés liées au vivre ensemble et à la complexité potentielle des relations humaines.
