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Rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire, cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 162 de mars 1962.

MORUROA semble avoir été découvert par CARTERET en 1767 au cours du voyage d’exploration qu’il entreprit à bord du Swallow. Il nomma cet atoll « BISHOP OF OSNABURG », en l’honneur du second fils du roi Georges III d’Angleterre.

Le 25 février 1792, un baleinier américain, la Matilda, capitaine MATHEW WEATHERHEAD, y fit naufrage de nuit, mais les survivants réussirent à gagner O-TAHITI. WILLIAM BLIGH en entendit parler et rapporta en Angleterre la position de cet atoll (22°S, 139°45’W) qui apparut en 1798 sur les cartes d’ARROWSMITH sous le nom de « MATILDA’S ROCK ».

FREDERICK WILLIAM BEECHEY fit la recherche de cet atoll à bord du Blossom et l’identifia le 28 janvier 1826 grâce aux débris de la Matilda. L’atoll était en partie boisé, mais BEECHEY n’y vit pas d’habitants. Il reconnut le lendemain FANGATAUFA qu’il appela « COCKBURN ».

MOERENHOUT, consul des Etats-Unis aux îles océaniennes, nous raconte qu’en 1832, une « barque de Valparaiso s’y présenta, y trouva des cases, ce qui laisse supposer que « MATILDA’S ROCK » avait des habitants, mais ceux-ci se cachèrent si bien qu’on n’en put voir aucun. »

Deux ans plus tard, en 1834, un bâtiment de Tahiti l’aborda à son tour. Sa conduite imprudente lui fit avoir avec les huit insulaires, qui, cette fois, ne craignirent pas de se montrer, une querelle où la moitié de ces derniers périrent.

En parcourant l’île, les hommes de l’équipage trouvèrent un certain nombre d’objets qui provenaient manifestement de la Matilda, dont une cloche qui leur faisait défaut à bord. Ils ne se firent pas scrupule pour l’enlever, en y joignant, probablement, beaucoup d’autres objets.

Soit qu’ils attachassent quelque idée superstitieuse à la possession de cette cloche, soit qu’ils fussent indignés de se voir dépouillés, les indigènes guettèrent le moment pour se venger. Et dès qu’ils virent les embarcations partir à la pêche, ils attaquèrent à 1’improviste une femme, un vieillard et quelques enfants du navire, qui étaient restés à terre. La femme et les enfants parvinrent à se sauver, mais le vieillard fut atteint et tué. Aux cris de la femme, une embarcation vint à son secours et les habitants de l’île, ayant eu l’imprudence de faire résistance, furent décimés.

MOERENHOUT visita l’île peu après et n’y trouva plus aucun habitant.

On comprend les craintes des navigateurs à cette époque à visiter les Tuamotu, lorsqu’on sait que le cannibalisme était élevé à l’état de religion. Le dernier des cas connus paraît être celui rapporté par G. CUZENT, pharmacien de Marine, dont furent victimes les 17 rescapés de la goélette Sarah-Ann qui se perdit sur l’atoll de TEMATANGI, en allant prendre un chargement de nacre aux Gambier.

Moruroa aux temps modernes

Domanialité

Lorsqu’en 1847, la reine POMARE accepta le protectorat de la France, l’administration entreprit l’inventaire des possessions de la Reine et fixa un délai aux occupants pour faire valoir leurs droits de propriété. Apparemment, personne ne réclama MORUROA, et cet atoll devint terre domaniale en 1881, après l’abdication du dernier roi de Tahiti, POMARE V.

L’exploitation de la cocoteraie et du lagon furent affermés à différents locataires qui devaient s’engager à les exploiter sous certaines conditions.

Le premier en date fut M. MANSON, qui obtint le 25 octobre 1878 une concession pour 99 ans. La cocoteraie fut malheureusement dévastée (apparemment sans pertes de vies humaines) lors du fameux cyclone de 1906 qui ravagea les Tuamotu, et M. MANSON obtint la résiliation de son bail.

En 1910, M. VINCENT obtint la concession pour 30 ans, et depuis, plusieurs sociétés se sont succédées sur l’atoll., soit pour exploiter le coprah, soit pour y faire pêcher la nacre.

Par délibération de l’Assemblée territoriale de la Polynésie française en date du 6 février 1964, le Territoire a cédé à l’Etat français, en toute propriété, MORUROA et FANGATAUFA, à charge pour celui-ci d’indemniser la société TAHITIA qui en avait la concession. Il est en outre stipulé qu’en cas de cessation des expériences, les atolls et leurs constructions feront retour gratuit au Territoire.

Toponymie

En dialecte mangarévien, « MORU » signifie « secret » ou « filet de pêche ». Et le terme « MORU-ROA » peut vouloir désigner soit une île ayant la forme d’une nasse de pêche, soit encore une île lointaine. Il peut y avoir une troisième explication qui tient plus de la légende que de l’histoire et dont nous entretiendrons nos lecteurs dans un prochain article : « L’île au trésor caché ».

Quoiqu’il en soit, il est maintenant admis par tous les responsables de la toponymie qu’il est erroné d’écrire « MURUROA » et d’utiliser l’abréviation « MURU ».

Le village était autrefois installé à MARTINE, non loin du point d’eau saumâtre, et s’appelait TAUNOA. Le mouillage habituel des goélettes de passage se situait à FAUCON que l’on nommait alors PREFAKI ; il y avait à terre un tumulus qui contenait un squelette géant de 2,50 m (sans tête).

Population

Au cours des cent dernières années, il ne semble pas qu’il y ait eu sur l’atoll de population permanente ; les travailleurs y étaient amenés par les sociétés concessionnaires selon les besoins de la récolte du coprah ou de la pêche à la nacre.

KENNETH EMORY, du BISHOP MUSEUM, qui y passa en 1930 et 1934, et Monseigneur MAZÉ qui y fit escale, en 1934 et 1936, n’y virent personne.

Le capitaine de frégate VALLAUX vint en reconnaissance hydrographique en 1950, 1951 et 1952, et y rencontra deux couples d’indigènes qui vivaient à KATHIE, près d’un hangar à coprah.

La petite hutte

En 1942 ou 1943, il n’y avait sur l’île que trois travailleurs polynésiens : un homme, sa femme et l’amant, qui vivaient en bonne intelligence selon un processus de travail et de joie qui a déjà été dépeint avec humour par André ROUSSIN dans « LA PETITE HUTTE »[1].

Malheureusement, dans le cas qui nous occupe, les manières brutales du mari vis-à-vis de sa femme mirent l’amant dans l’obligation d’agir en faveur de celle qui l’implorait. Discussions, remontrances, rien n’y fit, et le propriétaire légitime émit finalement le droit à une utilisation très personnelle de l’objet tant convoité.

L’amant ne l’entendit pas de cette oreille, si l’on peut ainsi s’exprimer, et, rendu furieux par les vexations de son rival, finit par lui planter un crochet à coprah dans le crâne.

Le malheureux vivait encore lorsque les deux amants le traînèrent sur un pâté de corail (du nom de KARENA TAUNOA) pour y être mangé par les requins,

L’histoire aurait dû s’arrêter là, car il n’y avait pas de témoins et les amants s’étaient jurés de dire que la victime avait disparu en mer.

Mais sur la goélette de retour, l’homme de barre les entendit discuter la nuit sur le pont, et le capitaine les livra à la police en arrivant à Papeete.

La légende du trésor de Moruroa

Voici l’histoire telle que me l’a racontée récemment un de mes vieux amis tahitiens, Rodolphe

WILLIAMS, bien connu à Paea sous le pseudonyme de RODO.

RODO et son père TUKO avaient armé, en 1945, la goélette Rava-rava et avaient obtenu une concession de pêche à la nacre dans le lagon de MORUROA. Ils n’eurent pas trop de difficultés à embaucher huit hommes d’équipage et dix plongeurs dont deux scaphandriers, tous polynésiens. Le voyage et l’installation à MORUROA se firent sans histoire.

Mais les difficultés commencèrent peu après ; les scaphandriers prirent prétexte du grand nombre de requins pour refuser de plonger ; ils craignirent ensuite que leurs camarades chargés des pompes ne profitent de leur présence au fond pour couper les tuyaux d’air.

Bref, ils refusèrent de travailler et RODO dût organiser la plongée libre tandis que ses deux scaphandriers passaient leur temps à terre.

Leurs allées et venues avec la terre l’intriguaient, jusqu’au jour où il apprit que les scaphandriers n’étaient pas du tout venus pour plonger, mais pour chercher un trésor que la tradition disait enfoui dans un des « motu » de la partie sud.

« Il y avait une fois un navire à trois mâts qui faisait le transport, entre le Pérou et l’Espagne, des trésors récupérés par les conquérants espagnols. L’affaire était trop tentante pour que le capitaine ne décida de prendre le large sans attendre son escorte.

« Il mit donc à la voile par une belle nuit sans lune et se dirigea vers les lieux peu fréquentés où il risquait le moins de se faire arraisonner par des corsaires ou des navires du Roi.

« Un combat eut néanmoins lieu contre un sloop dont l’équipage fut fait prisonnier et embarqué à bord.

« Après des journées, cap à l’Ouest, ce trois-mâts atterrit à MORUROA dont le lagon permettait un mouillage sûr, pour faire de l’eau et des vivres.

« Le capitaine prit alors la décision de cacher à terre une partie de son trésor et chargea son lieutenant et deux hommes de faire préparer par les prisonniers un trou suffisamment grand pour y contenir les coffres.

« Au cours de l’opération, les prisonniers se révoltèrent et tuèrent le lieutenant et ses hommes.

« La rébellion fut vite matée et le capitaine, furieux, tua tous les prisonniers qu’il enfouit avec ses coffres dans le trou qui avait été préparé.

« Ce capitaine et son navire n’eurent pas de chance, car il sombra peu après, et personne n’a encore retrouvé, sur le « MOTU TE PAPA » le trésor qui se trouve caché à douze pas dans l’ouest d’un signe représentant une main ».

Je ne sais pas ce qu’il y a de vrai dans cette légende, mais je me demande si l’atoll ne lui devrait pas son nom, qu’il faudrait interpréter comme celui d’une île qui a son secret.

Capitaine de Frégate LEFAS,

17 octobre 1967

Textes : Société des Études Océaniennes


Note :

[1] Il s’agit d’une pièce de théâtre créée en 1947 et qui traite des relations entre un mari, une épouse et l’amant de cette dernière, tous trois réfugiés sur une île déserte.


 

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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