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Le 25 juin 1673, sur le champ de bataille, en plein siège de Maastricht, d’Artagnan s’éteint en héros, sous le feu de l’ennemi. Trois cent cinquante ans après cette mort au combat, voici, chers lectrices et lecteurs, mon modeste hommage en mémoire de l’illustre capitaine.

Si le nom d’Alexandre Dumas est associé aux fameux trois mousquetaires et à d’Artagnan, c’est un écrivain de la fin du 17e siècle plein de panache, lui-même ancien militaire, qui est le premier responsable de la célébrité littéraire de ces héros mythiques, le dénommé Courtilz de Sandras, dont le nom filtre de temps en temps auprès du grand public à l’occasion de sporadiques documentaires historico-culturels.

Le succès en salles de la dernière adaptation cinématographique du roman de Dumas, réalisée par Martin Bourboulon (2023), confirme la longévité populaire et artistique de ces figures inoubliables, aux confins de l’Histoire, de la littérature et de la légende, fermement installées, sans conteste, au cœur du patrimoine fantasmatique mondial.

Assez longuement embastillé pour ses écrits illicites, comme tout écrivain clandestin du Grand Siècle qui se respecte, le sieur de Courtilz de Sandras reste indécemment prolifique pendant ses années de captivité, publiant depuis sa cellule des milliers de pages de Mémoires romanesques, toujours sans privilège du roi (comprendre : sans autorisation de Louis XIV, ce qui, on s’en doute, avait généralement des conséquences fâcheuses à l’époque). Une fois libéré, alors qu’il est interdit de séjour à Paris, le fier aventurier des lettres, goutteux, obtient une dérogation pour recevoir des soins médicaux, et il réinvestit sans vergogne la capitale, à partir de laquelle il ne se prive pas de circuler et, surtout, de diffuser ses coupables productions. Sous le couvert de l’anonymat ou de divers pseudonymes, Courtilz mène jusqu’à la fin de sa vie l’existence agitée d’un flibustier de la littérature, à la fois auteur, éditeur et journaliste clandestin.

Le silence final

Parmi ses œuvres publiées en pleine période carcérale, les Mémoires de M. d’Artagnan, énorme roman en trois tomes, sont livrés au public à la charnière des deux siècles (en 1700, très précisément), sous la forme de Mémoires à la première personne. Les Mémoires fictifs ayant, au temps de Courtilz, l’aura d’un paradigme littéraire nouveau – il en est, pour ainsi dire, le créateur –, le succès commercial de l’audacieux romancier, amorcé quelques années auparavant par ses premières œuvres, s’accroît magnifiquement grâce à ce nouvel opus.

Aujourd’hui, c’est la fin des Mémoires de d’Artagnan, matrice des Mousquetaires de Dumas, que je voudrais partager avec vous, en l’honneur du héros éponyme mort à la guerre il y a trois siècles et demi.

L’avant-dernier paragraphe de ces Mémoires fictifs, encore à la première personne, est censé être écrit par d’Artagnan. En voici les dernières phrases, dont on remarquera le très factuel :

« (…) vers le commencement de l’année 1673, Sa Majesté se vit en état de poursuivre ses conquêtes contre les Hollandais, et de faire repentir les Espagnols de s’être déclarés contre lui. (…) Il fit travailler aussi à ses équipages pour entrer en campagne, d’abord que la saison le permettrait. Je fus ravi de l’y suivre cette année-là (…) Le roi partit de Paris le premier de mai (…) puis nous marchâmes droit à Maastricht, que le roi avait résolu d’attaquer cette fois-là. »

Avec une brusquerie qui suggère la mort brutale du capitaine, l’écriture passe ensuite à une énonciation à la troisième personne, signalant la fin du récit soi-disant composé par le personnage :

« Ici finissent les présents Mémoires de M. d’Artagnan qui fut tué à ce siège, qui ne dura que treize jours de tranchée ouverte, quoiqu’il y eût une puissante garnison, et un gouverneur dont la réputation était grande parmi les personnes du métier. Ce n’était plus le Rhingrave, il était mort de maladie. C’était un nommé Fariaux qui avait été major de Valenciennes quand le vicomte de Turenne fut obligé d’en lever le siège, et que le maréchal de La Ferté fut pris devant.

FIN »

(Gatien de Courtilz de Sandras, Mémoires de M. d’Artagnan, Cologne, Pierre Marteau, 1700, tome III, p. 597-598.)

Le récit de mort militaire, emblématique du style aristocratique d’Ancien Régime, se décline ici sur le mode de la sobriété, sans pathos, par simple rupture énonciative.

C’est ce silence final, orchestré par un singulier soldat et romancier contemporain du capitaine des mousquetaires, que je voudrais laisser résonner, sans plus de discours, en souvenir de d’Artagnan.

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