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En janvier 2023, il y aura 60 ans que les Polynésiens apprenaient officiellement que les essais nucléaires seraient transférés chez eux (même si des bruits couraient depuis quelques mois).
Lire aussi notre dossier « Mémoire du nucléaire : une nouvelle page à écrire ? »

Une chronologie sommaire servira de repères :

Pour vous rafraîchir la mémoire, découvrez ci-dessous le texte qui avait figuré sur le site historique de l’assemblée de la Polynésie française mais qui en est disparu !

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Le Centre d’Expérimentation du Pacifique (CEP)

I/ Des rumeurs et des craintes face aux premiers mensonges d’État

En octobre 1961, puisque de Gaulle a proposé d’engager l’Algérie vers l’indépendance, le monde politique s’interroge sur ce que deviendront les sites d’essais nucléaires. Les plus avisés pensent immédiatement qu’une île du Pacifique pourrait remplacer le Sahara. Le 24 octobre, c’est le député de Nouvelle-Calédonie, Maurice Lenormand, qui interroge Louis Jacquinot, ministre de la FOM, qui dément catégoriquement.[1].

Le gouverneur Grimald écrit que c’est vers février 1962 que « des rumeurs excitent les esprits à Papeete ». Mais quelles rumeurs ? « Expériences scientifiques disent les uns, militaires prétendent les autres ». Il ajoute que dans les mois qui suivent « tout un faisceau de murmures et de circonstances réduit de proche en proche le cercle du silence dans lequel il était quelque peu vain d’espérer enfermer un secret pendant des mois ». Des titres et des informations du journal Les Nouvelles, à la fin février, un peu étranges, permettent de supposer, qu’en effet, des rumeurs circulent. Ainsi le 26 février, il y a ce titre accrocheur : « AVION MYSTÈRE ». La veille est arrivé un « Constellation » des services de recherches américains. Le lendemain, on précise qu’il s’agit d’une « mission de onze ingénieurs de l’Aviation civile et aviateurs chargés d’étudier les moyens de sauvetage aéro-maritimes à mettre en œuvre, ainsi que la création éventuelle de nouveaux aérodromes »[2]. Un terrain d’aviation serait envisagé aux Gambier, étape sur une ligne vers le Chili. Le numéro suivant annonce l’arrivée d’une mission sénatoriale qui étudiera les moyens de communication entre les îles… Des relevés océanographiques sont effectués en même temps avec une intensité encore jamais vue. En mars, le général Thiry vient à Papeete. Aimé-Louis Grimald précise que beaucoup connaissent ses fonctions réelles : « il est Commandant du Centre Interarmées des armes Spéciales »[3]. Cela suffit-il à alerter les populations ?

Déjà, en 1956, l’assemblée territoriale s’était inquiétée des essais anglais dans l’île de Christmas. Le ministre de la FOM avait dû montrer sa fermeté à l’égard des autorités britanniques et rassurer Tahiti sur les « inconvénients éventuels de l’expérience projetée »[4]. Ce qui inquiète surtout en 1962, c’est la reprise des essais nucléaires américains dans le Pacifique. L’assemblée territoriale, le 19 avril, s’est intéressée aux conséquences de ces expériences. G. Coppenrath dépose une question préalable qui fait état des craintes des retombées possibles en Polynésie et demande à l’assemblée de soutenir le texte qu’il déposera au Sénat, afin :

1°) d’obtenir du Gouvernement des États-Unis des renseignements précis sur les essais atomiques projetés à partir de l’île Christmas.

2°) de s’opposer avec une absolue fermeté à toute expérience qui ferait courir le moindre danger aux populations de la Polynésie française.

Sous couvert de prévoir la protection des populations polynésiennes, le professeur Jamet, chef du département de la protection sanitaire au Commissariat à l’Énergie Atomique, vient à Tahiti en avril 1962, donne une conférence… et prépare en fait les installations de surveillance des essais français.

G. Coppenrath a fini par obtenir une réponse du ministère des Affaires Étrangères :

1° Le Gouvernement des États-Unis a pris contact avec les autorités françaises pour mettre en œuvre toutes mesures utiles afin de préserver les populations des territoires avoisinants de tout danger ;

2° il existe en Polynésie française des installations dépendant du commissariat à l’énergie atomique qui permettent de mesurer constamment la radioactivité ambiante et de vérifier que les seuils de contamination, admis par les organisations internationales, ne sont pas atteints[5].

Dans un courrier aux journaux, Louis Molet, directeur de l’ORSTOM, fait part de ses craintes. Pour lui, « on ne peut pas se protéger contre d’éventuelles retombées » et « les accidents survenus en mars 1954 à Bikini prouvent que l’on ne prévoit pas toujours avec exactitude la puissance de la bombe expérimentée ». Il redoute une menace pour la santé des générations futures. Cette lettre fait l’objet d’un vif débat à l’assemblée, le 10 mai. Jean Florisson prévient :

Si nous ne protestons pas contre ces expériences qui se passent chez nos voisins, protesterons-nous quand cela se passera ici ? … Quand, dans le Sahara, nous allons être priés de déguerpir, vous pouvez être tranquilles, il y aura toujours un atoll repéré ici, et Tahiti devient de plus en plus une base militaire.

J-D Drollet propose une question préalable « pour demander à la France qu’aucune expérience atomique ne soit faite dans les Tuamotu par exemple »[6]. Entre le 10 et 14 mai, le débat s’est déplacé nettement de la peur des essais américains à la peur d’essais français.

Le 21 juin l’assemblée s’élève à nouveau contre d’éventuels essais à cause d’un article de l’hebdomadaire Minute du 1er juin, qui rapporte que « la Polynésie [pourrait être un] relais aéro-naval en même temps que polygone idéal d’expériences atomiques… ».

J. Foccart interrogé par G. Coppenrath s’est voulu rassurant : « Les sources d’information de ce périodique sont sujettes à caution. Les déclarations prêtées au général de Gaulle sont absolument imaginaires… » Le sénateur Coppenrath insiste cependant auprès du gouvernement et déclare au Sénat, le 11 juillet 1962 :

« Tout ce que la France a dépensé de son argent et de son cœur pour le Territoire que je représente risquerait d’être définitivement compromis si un polygone d’essais nucléaires était aménagé en Polynésie (voir la déclaration de Pierre Messmer du 9 juillet). Je sais que M. Messmer a parlé du Pacifique, sans plus de précision, mais je n’ignore pas qu’une mission militaire, dont on s’était évidemment gardé de dévoiler l’objet, s’est rendue récemment aux Iles Gambier. Jusqu’à ce jour, même dans les milieux officiels, le bruit courait mais il était démenti. J’ai estimé de mon devoir de vous dire et de vous prier de dire au Gouvernement que la construction d’un polygone d’essais nucléaires en un point quelconque de la Polynésie se heurterait à une véritable résistance des populations.« 

Jusqu’à cette date, l’opposition semble quasi unanime contre des essais nucléaires. Les enjeux nationaux et locaux vont vite faire changer les attitudes des conseillers.

II/ Une annonce toujours retardée

Les plus hautes autorités de l’État éludent encore le problème en juillet 1962. Il est vrai qu’ « aucune décision officielle n’a été prise ». Les protestations continuent. Le 24 août 1962, J-B. Céran-Jérusalémy propose que les présidents de l’assemblée territoriale et de la commission permanente joignent leurs efforts pour « éviter l’installation d’une base d’essais nucléaires en Polynésie française »[7].

En réalité, la décision – ultra secrète – est prise depuis fin juillet comme le rapporte le gouverneur Grimald :

C’est le 27 juillet 1962 que le Conseil de Défense prit la décision de créer le Centre d’Expérimentations du Pacifique (CEP) et définit les grandes lignes de son organisation et de son implantation : base arrière à Tahiti, installations intermédiaires sur l’atoll de Hao, site de tir à Moruroa, aux confins de l’archipels des Taumotu.

Le vaste anneau corallien de Moruroa fut retenu à cause de ses deux passes praticables et des possibilités d’aménager des accès portuaires, une piste d’aviation et des zones de tir ; inhabité, ainsi que l’atoll de Fangataufa tout proche (63 km), il offrait l’avantage qu’à 250 kilomètres à la ronde aucune population n’occupait les îlots voisins sauf une exception (Tureia) à 122 kilomètres où vivaient 75 habitants. Douze cents kilomètres séparent Moruroa de Papeete[8].

Pourtant les dénégations continuent. Une mission sénatoriale vient en Polynésie en septembre 1962. L’un des membres, interrogé sur les « rumeurs », dément formellement :

Je suis non seulement rapporteur du budget de l’aéronautique civile, mais aussi celui de la commission à l’énergie atomique. Et je puis vous dire que pour l’instant du moins, les rumeurs qui courent à ce sujet ne reposent sur aucun fondement. Et la meilleure preuve, c’est qu’aucun crédit n’est, à ma connaissance, prévu pour un tel projet(Les Nouvelles, 22 septembre 1962).

L’hebdomadaire Les Débats de Jacques Gervais informe aussi à sa façon ses lecteurs. Le 31 juillet, il titre : « Préférée à Rapa, Mangareva, future base d’essais des fusées françaises ». Mais il précise : « nous croyons savoir qu’il ne s’agirait aucunement d’effectuer des explosions atomiques »[9].

La campagne pour les élections territoriales du 14 octobre 1962 est assez étonnante. Dans les documents d’archives (affiches, tracts, professions de foi…), il n’y a aucune allusion au futur CEP. Seule la presse semble avoir voulu – timidement – soulever le problème. Le journal Les Nouvelles pose neuf questions aux partis politiques. L’une d’elles est ainsi formulée : « Quelle est votre opinion sur l’établissement d’une future base de lancement de fusées à Mangareva ? Quels en seraient les avantages et les inconvénients ? »

Mais alors qu’on annonce des réponses venues des quatre grands partis, seuls Alfred Poroi (UTD) et Rudy Bambridge (UT-UNR) sont interrogés. Alfred Poroi pense que les investissements d’État vont se multiplier. Il ajoute cependant :

Mais si par la suite, se déroulent des expériences atomiques dans nos parages, il s’ensuit que les inconvénients déjà soulevés lors des expériences américaines dans le Pacifique seraient valables. Il apparaît cependant que les risques encourus ne sont pas forcément plus grands dans les parages du lieu de l’expérience qu’à des milliers de kilomètres.

Pour lui, ce ne sont là qu’hypothèses. Rudy Bambridge est plus précis :

J’avais été informé, lors de mon passage à Paris, du projet de création d’une base de missiles à Mangareva et aussi d’une base atomique. Une base atomique si proche d’îles habitées poserait de tels problèmes et de tant d’espèces, qu’il ne m’est pas possible d’en discuter. Une base de ce genre serait une menace bien grave pour les habitants de ce pays. Je ne puis donc en juger seul (Les Nouvelles, 3 octobre 1962).

On n’en saura pas plus. La campagne électorale ne révèle aucune préoccupation profonde. Pas davantage d’ailleurs la campagne pour les législatives du 2 décembre. L’Union tahitienne du 17 novembre axe la campagne de R. Bambridge sur une nécessaire revanche contre A. Poroi. Pas un mot sur les bases, dont il connait pourtant l’existence. Veut-il étouffer cette question ? ou n’intéresse-t-elle plus personne ?

Ainsi, après une période d’intense agitation, alors même que la décision officielle est prise, mais toujours cachée, il semblerait que les oppositions véhémentes se calment. N’est-il pas surprenant qu’au cours des deux campagnes électorales de fin 1962, la future implantation du CEP ne soit pas un enjeu et que tous les leaders aient cherché (y compris au RDPT) à éviter le sujet ?

Le gouverneur aurait réussi dans son objectif de faire en sorte que la question des essais ne vienne pas compliquer la vie politique locale ? Il écrit :

Afin de désarmer ou plutôt, de tempérer les oppositions, les résistances, l’inquiétude, je préconise que Paris accorde au Territoire des avantages suffisamment spectaculaires pour que leur octroi vienne à la fois, compenser les effets négatifs de l’implantation du CEP et faire apparaître celle-ci comme largement bénéfique…[10]

III/ Quand le président de la République finit par annoncer

Le gouverneur souhaite qu’on finisse par annoncer la vérité aux Polynésiens. Il suggère que le général de Gaulle annonce lui-même cette implantation aux élus polynésiens qui doivent se rendre à Paris en janvier 1963. Aimé-Louis Grimald raconte qu’au cours d’une conférence rassemblant les représentants de la République en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie, à Djibouti et au Comores, le général aurait dit :

Tous ces petits territoires ne sont pas français, exception faite de la Nouvelle-Calédonie peuplée d’une majorité de Français d’origine, il faut les traiter pour ce qu’ils sont. Si les Comores veulent leur indépendance, qu’elles la prennent ! Nous ne devons pas partir de Djibouti pour une raison stratégique… Nous resterons en Polynésie pour l’intérêt stratégique de ces îles : les gens sont gentils, il faut actuellement ne pas regarder à l’argent (20 décembre 1962)[11].

Or, la Polynésie est bien en train de manquer d’argent. La poussée démographique est très importante alors que les ressources traditionnelles (nacre, vanille, coprah…) s’effondrent ou ne produiront plus. Les phosphates de Makatea arrivent à leur fin (programmée pour 1966). (Voir fiche sur l’économie).

Ce sont ces mauvaises nouvelles et de sombres perspectives qui amènent J-D. Drollet à alerter les conseillers et à décider de l’envoi à Paris d’une mission, représentant toutes les tendances politiques, pour procéder avec les ministres concernés, à une étude des problèmes économiques et financiers du Territoire. Les délégués demanderaient un « plan quinquennal d’assistance »,[12] et de quoi combler le déficit du budget qui s’élève à cent millions de F CFP.

Il y a dans cette délégation, J. Tauraa le président de l’assemblée, J. Teariki le député, J-D. Drollet, F. Vanizette, A. Poroi et R. Bambridge. Avec le gouverneur Grimald, la délégation est reçue le 3 janvier 1963 par le général de Gaulle. Le président de la République a-t-il exercé un chantage sur les élus ? Il semblerait plutôt que le Général ait annoncé l’implantation du Centre d’essais au cours d’un monologue, de telle sorte que cela paraisse naturel et évident. De plus, ça tombe bien, des préoccupations hautement stratégiques rejoignent les préoccupations budgétaires des élus polynésiens. « La bonne volonté et une mutuelle compréhension faciliteront les choses » dit le général[13].

A. Poroi a remercié le Général « d’avoir pensé à la Polynésie, car c’est une marque d’affection encore plus forte de la France pour notre Territoire ». (D’après F. Vanizette : PV de l’AT, 16 mai 1963). Lorsque J. Tauraa et sans doute J. Teariki se risquent à faire part des réticences prévisibles de l’Église évangélique, ils reçoivent une réponse sans appel : « Dites à vos pasteurs qu’ils fassent d’abord cesser les expériences nucléaires russes et américaines ». L’entretien s’arrête là.

Les élus ont-ils réellement pris conscience de ce qui allait arriver ? Ce n’est pas sûr si on écoute l’aveu de J. Teariki devant l’assemblée territoriale le 16 mai 1963 :

En revenant de France, je ne me doutais pas que l’implantation de cette base allait avoir autant d’inconvénients. C’est en arrivant que j’ai vu dans des journaux et dans des revues qu’il y avait maintenant du danger.

En fait, c’est Henri Bouvier qui va convaincre J. Teariki que les essais présenteront des dangers et qui fera du député un adversaire de ceux-ci. Mais « l’aveu » de J. Teariki permet de comprendre des documents d’archives récemment obtenus (dossier A 1298032 de police administrative de Pouvanaa a Oopa, au siège du ministère de l’Immigration à Paris). Ces documents révèlent qu’après l’annonce du 3 janvier, le président de la République a reçu les parlementaires (J. Teariki et A. Poroi) qui sont intervenus en faveur de Pouvanaa. La note qui nous l’apprend fait état que ces deux parlementaires sont « relativement favorables à la France ». Ce n’est pas surprenant en ce qui concerne A. Poroi, cela l’est davantage en ce qui concerne J. Teariki (mais qui s’explique par fait signalé plus haut que J. Teariki n’a pas pris conscience des dangers des essais). Dans ce contexte d’installation du CEP qui exige une coopération des élus polynésiens si le Gouvernement central ne veut pas recourir aux « grands moyens »[14], il s’agit, précise la note « de ne pas décevoir les parlementaires ». De Gaulle « exige alors de la manière la plus impérative que rien de visible ne puisse être aperçu autour de Pouvanaa » et il se tient informé de ce qui se fait.

Là où réside l’ambiguïté, c’est qu’au même moment, divers documents montrent que la surveillance ne se relâche pas, bien au contraire. Ainsi, la note du 10 janvier qui exprime les exigences du Général se poursuit en ces termes :

MAIS il importe d’une manière absolue d’empêcher un éventuel départ de France de Pouvanaa. Il peut se rendre facilement à Tahiti en franchissant clandestinement la frontière française et en s’embarquant dans un avion d’une compagnie étrangère à destination de Papeete. Or, sa présence serait particulièrement préjudiciable pour les intérêts français étant donné son action anti-nationale et surtout (et c’est là le fond de l’affaire)[15] les futures expérimentations atomiques qui doivent normalement se dérouler désormais dans les eaux du Pacifique.

Lorsque les élus reviennent à Tahiti et rendent compte de leur mission le 16 janvier (voir document), J-D. Drollet résume la façon dont les choses se sont passées à l’Élysée :

Nous avons purement et simplement été informés. [De Gaulle] ne nous a pas demandé notre avis. Il a décidé.

Tout est décidé et les élus ont-ils encore la possibilité de réagir ? Le veulent-ils seulement ?

Compte-rendu de la mission qui a rencontré les autorités françaises fin décembre 1962-début janvier 1963

ASSEMBLÉE TERRITORIALE                                                     Papeete, le 16 janvier 1963

DE LA POLYNÉSIE FRANCAISE

Commission des affaires financières,

économiques et sociales

N° 63-1

COMPTE-RENDU DE MISSION

Conformément aux conclusions de la proposition n° 795 en date du 13 décembre 1962, adoptée ce même jour par l’Assemblée Territoriale, une mission de l’Assemblée Territoriale composée de M. le Président Tauraa et M.M. les Conseillers Jacques Drollet, rapporteur du budget, Rudolph Bambridge et Frantz Vanizette, s’est rendue en Métropole du 19 décembre 1962 au 11 janvier 1963. Elle était accompagnée par M. J.-C. Péan, Chef du Service des Finances. S’y adjoignirent en France : M. le Député John Teariki et M. le Sénateur Alfred Poroi.

L’objet de cette mission, défini par la proposition précitée, était d’exposer aux différentes instances métropolitaines intéressées les difficultés économiques et financières actuelles susceptible de pallier ces difficultés tant dans l’immédiat que dans les années à venir.

La mission a été reçue par le Général de Gaulle, Président de la République, M. POMPIDOU, Premier Ministre, M. JACQUINOT, Ministre d’État chargé des Territoires d’Outre-Mer, M. Giscard d’Estaing, Ministre des Finances et des affaires économiques. Ses membres prirent en outre contact, soit individuellement, soit en groupe, avec de nombreuses personnalités politiques et administratives.

L’accueil le plus compréhensif, en particulier de la part du Chef de l’État, a été réservé par tous à la mission et il est à noter que les problèmes du Territoire, au moins dans leurs grandes lignes, étaient déjà connus de la plupart.

Sur le plan financier, l’objectif que s’était fixé la mission était d’obtenir une aide suffisante pour :

1° – équilibrer le budget de fonctionnement sans recours à une fiscalité excessive ;

2° – établir un budget d’équipement 1963 minimum ;

3° – permettre la reprise et la poursuite des opérations votées en 1962, qui avaient dû être ajournées.


Dans ces conditions et compte tenu d’un effort propre du Territoire d’une vingtaine de millions, l’importance de l’aide sollicitée s’élevait à :

  • 50 millions FCP pour l’équilibre du budget de fonctionnement,
  • 30 millions FCP pour l’équipement 1963,
  • 20 millions FCP pour les opérations d’équipement de 1962, soit au total 100 millions de francs Pacifique.

Dans trois domaines, des décisions définitives ont été obtenues et peuvent dès maintenant être concrétisées par des modifications à apporter au projet de budget.

– Un arrêté, signé par le Ministre d’État en présence de la mission, a fixé à 0,80FF. le cours d’intervention de la Caisse de stabilisation de cours du coprah, les fonds nécessaires au maintien de ce cours étant fournis par le Fond National de Régularisation. La dotation de 20 millions du chapitre 42 article 7 peut donc être supprimée, ainsi que celle figurant au chapitre 56, article 1, du projet du budget d’équipement. Il est à noter, en outre, bien que cette mesure n’ait pas d’influence sur le budget 1963, qu’une aide complémentaire a été accordée par le Fonds National de Régularisation au titre de la campagne 1962, compte tenu de l’insuffisance des moyens de la Caisse locale de stabilisation des cours du coprah.

– Les délais de remboursement des emprunts du Territoire auprès de la Caisse Centrale de Coopération Economique pour le versement de sa contribution au FIDES antérieurement à 1961 ont été portés à 40 ans et le taux d’intérêt réduit. De ce fait la dotation du chapitre 1 article 1 du projet de budget 1963 peut être diminuée d’une dizaine de millions.

– Les charges de l’opération de régénération de la cocoteraie passent au FIDES, permettant une diminution de l’ordre de 7 millions des dotations des chapitres 17 et 18 du projet de budget 1963.

À côté de ces décisions définitives, le Ministère des Finances a été saisi et étudie actuellement :

– La prise en charge par le budget métropolitain de la rémunération de tous les fonctionnaires des cadres métropolitains détachés dans les services territoriaux, mesure qui devrait apporter aux finances locales une économie de 80 millions.

 – La prise en charge des annexes du Lycée Paul Gauguin, y compris le Collège d’Enseignement Technique. Au cours d’une réunion au Ministère de l’Éducation Nationale a été préparé le texte érigeant le Lycée Gauguin en Lycée classique, moderne et technique avec collège d’enseignement technique annexé.

 – La suppression de la contribution du Territoire aux dépenses du Trésor.

En attendant la mise en application de ces mesures qui permettent au Territoire d’équilibrer son budget pour l’avenir, la mission a demandé, et obtenu sur le principe, de la part du Chef de l’État, une aide exceptionnelle de 63 millions dont les modalités doivent être précisées par le Ministre d’État dans les jours qui suivent et qui, pour permettre l’étude immédiate du budget par l’Assemblée Territoriale, peut-être portée provisoirement au titre des avances du Trésor.

À cette intervention directe de la Métropole pour l’assainissement de la situation financière doivent être ajoutées les mesures particulières tendant au financement sur crédits d’État de la construction des aérodromes secondaires de Rangiroa et Anaa et des quais à paquebots du Port de Papeete.

Enfin, conformément au vœu formulé par la mission, des groupes de techniciens seront envoyés dans le Territoire, courant 1963, pour étudier d’une part, les structures économiques et la répartition du revenu territorial afin de mettre sur pied une fiscalité cohérente, d’autre part l’organisation administrative pour obtenir le meilleur rendement des services au moindre coût.

La mission a également été informée par le Général de Gaulle lui-même de l’installation imminente d’une base expérimentale aux Gambier.

Dans l’esprit du Chef de l’État, bien entendu, le Territoire devrait bénéficier d’un équipement à double fin, mais dont il pourrait tirer un grand profit, notamment en ce qui concerne les installations portuaires, les terrains d’aviation, les constructions d’immeubles, les routes, les adductions d’eau, etc…

Ceci pourrait soulager les finances locales dans les années à venir et susciter une relance économique territoriale. Une mission de coordination entre les autorités militaires chargées de la base et les autorités locales est d’ailleurs prévue pour veiller à ce que ce centre expérimental n’apporte pas de perturbations préjudiciables à la Polynésie.

Il est à souligner la parfaite entente qui a régné entre les membres de la mission lors des différentes entrevues avec les autorités métropolitaines. Il serait souhaitable que cet esprit d’équipe, qui a vu le jour au début de la législature, puisse s’instaurer pour les problèmes essentiels de ce Territoire.

LE PRÉSIDENT de l’Assemblée Territoriale, Chef de la mission : Jacques TAURAA

Les MEMBRES de la mission :

Jacques DROLLET,

Rudolph BAMBRIDGE,

Frantz VANIZETTE,

John TEARIKI,

Alfred POROI.

IV/ Reconnaître le fait accompli… et exiger des compensations

Janvier 1963-février 1964

Après la rencontre avec de Gaulle du 3 janvier 1963, y a-t-il encore moyen d’éviter l’installation du CEP ? Les conseillers semblent pris au piège.

J-B. Céran-Jérusalémy dépose une question préalable le 31 janvier 1963 pour que l’assemblée prenne position. J. Tauraa réunit les présidents des groupes de l’assemblée pour rédiger un vœu à adresser au président de la République. Celui-ci est adopté à l’unanimité le 4 février (en l’absence il est vrai de J. Teariki). Ce vœu est déjà une acceptation du fait accompli :

Persuadés que le gouvernement a examiné, avant de prendre sa décision, toutes les possibilités qui lui étaient offertes d’installer cette base ailleurs qu’en Polynésie française, [l’assemblée] demande instamment que des études très poussées soient menées par des techniciens et que toutes précautions soient prises pour éviter tant des transferts que des risques physiologiques aux populations.

Puisque toute opposition semble impossible, mais que la Polynésie rend un grand service à la « Nation française », l’assemblée « attend de la Métropole qu’un effort d’investissements publics d’une particulière ampleur soit consenti dès aujourd’hui en faveur de ce Territoire en voie de développement, aux ressources limitées, au standing de vie encore insuffisant dont l’économie, voire le climat social, risquent d’être profondément perturbés par l’afflux massif d’un nombre important de techniciens à hauts salaires… ».

Autrement dit, les élus ont parfaitement compris les dangers de tous ordres, mais ils chercheront à profiter de la situation.

Le président Tauraa a-t-il eu honte de ce vœu ou peur de ses répercussions sur le plan électoral ? Il n’a publié aucun communiqué concernant celui-ci. Il a fallu que G. Coppenrath intervienne le 18 février suivant pour qu’il consente à lui donner « une certaine publicité ».

Malgré les efforts du gouverneur et de l’État[16], l’inquiétude a persisté. Les travaux d’installation ont débuté en mai 1963. Le 2 octobre 1963, le président Tauraa pose à nouveau les problèmes :

Pour profitable qu’il puisse être au développement de ce Territoire, [le CEP] ne cesse de nous préoccuper. Malgré tous les avantages qu’il peut apporter dans certaines grandes réalisations indispensables, des craintes persistent quant à la sauvegarde de la santé future de nos populations.

Par ailleurs l’arrivée massive de militaires et de techniciens risque de perturber le climat économique, social, voire politique si des précautions ne sont pas prises pour éviter un impact trop brutal entre le CEP et le Territoire.

G. Coppenrath exprime ses regrets sur la façon dont les négociations ont été conduites. Il aurait fallu, selon lui, penser à la paysannerie tahitienne : « nul doute qu’avec une douce obstination, [les négociateurs] auraient pu obtenir une subvention annuelle et non un prêt de 50 à 60 millions au bénéfice des producteurs de coprah » (31 octobre 1963).

Le 6 janvier 1964, l’assemblée est encore en ébullition par le fait que serait prévue l’arrivée de cinq cents travailleurs réunionnais sur le chantier du CEP. C’est une nouvelle occasion pour que certains expriment leur refus des essais nucléaires (J-B. Céran-Jérusalémy et G. Leboucher par exemple).

Les conseillers finissent néanmoins par admettre le fait accompli. Le 27 janvier suivant, G. Coppenrath traduit bien une opinion qui semble désormais quasi générale :

Le CEP est présent… Nous ne pouvons rien. Maintenant, il faut monnayer ces inconvénients importants… par une compensation à notre équipement.

C’est en effet le refrain qu’on va entendre souvent : « à partir du moment où nous rendons un service à la Nation, nous avons le droit de dire à la Nation, donnez-nous un coup de main» (F. Vanizette). Nedo Salmon exprime le même sentiment. J-B. Céran-Jérusalémy semble désabusé mais pas désintéressé : « nous n’avons plus qu’à nous taire et essayer d’admettre que le CEP peut être tout de même une bonne vache à lait dont il faut savoir alors profiter ». Seul, A. Poroi exprime un réel sentiment de satisfaction quant à la présence du CEP.

L’idée vient alors presque naturellement de penser à tirer de gros profits de l’utilisation des atolls de Moruroa et de Fangataufa.


Notes :

[1] Débats de l’AN, 24 octobre 1961, cités par G. Coppenrath à l’AT, 19 avril 1962.

[2] Un article écrit en 1988 dans un bulletin interne du CEA évoque très clairement cet épisode en avouant que l’objectif était de bien s’assurer que Moruroa conviendrait aux essais

[3] Grimald A-L., Gouverneur dans le Pacifique, Berger-Levrault, 1990, p. 266.

[4] PV. de l’AT., séance de 2 novembre 1956.

[5] Débats au Sénat, JORF, 19 juin 1962.

[6] PV de l’AT, 14 mai 1962.

[7] PV de la commission permanente, 24 août 1962.

[8] Grimald A-L., Lumières sur Tahiti, 1970.

[9] Cité par Grimald A-L., Gouverneur dans le Pacifique…, p. 266.

[10] Grimald A-L, op cit, p. 268.

[11] Grimald A-L, op cit., p. 267.

[12] PV de l’AT, 13 décembre 1962.

[13] Cité in P. Mazellier, p. 37.

[14] J-D Drollet a témoigné que de Gaulle aurait exercé une pression sur certains élus et sur lui-même pour que l’assemblée ne s’opposât pas à l’installation du CEP, faute de quoi il transformerait la Polynésie en « zone militaire ». Cette dernière solution aurait sans doute compliqué la situation diplomatique de la France, mais le Général y aurait été prêt.

[15] Le contenu de la parenthèse reproduit strictement la note. Cela montre bien que Pouvanaa est considéré comme dangereux pour le bon déroulement des essais.

[16] Plusieurs conseillers ont été invités à visiter les champs d’essais du Sahara pour les persuader de l’innocuité des expériences. Ils reviennent plutôt séduits, sauf JB Céran-Jérusalémy.

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