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Si les troupes de l’Empire constituent majoritairement le gros de la Force B du général de Lattre de Tassigny, une poignée d’hommes du Pacifique va contribuer par le prix du sang versé à la libération de cette terre de France qu’ils ne connaissaient pas. Le président Emmanuel Macron à la nécropole de Boulouris, à Saint-Raphaël, a rendu hommage aux 464 combattants de l’armée française qui y reposent et ceux tombés lors des combats de la libération de Hyères et de Toulon.

L’épopée de ces Tamari’i Volontaires partis de leur lointaine Océanie qui ont combattu valeureusement à Bir Hakeim, en Tripolitaine et en Italie, puis en terre de France reste encore aujourd’hui méconnue. Les commémorations en 2024 des 80 ans des combats de la libération offrent l’opportunité de raviver leur mémoire illustrée des dessins de Jean-Louis Saquet, graphiste de renom de Tahiti.

Le 6 juin 1944, les forces alliées ont débarqué de vive-force sur les côtes normandes. Le 15 août 1944 débute en Provence l’opération Anvil puis Dragoon dans laquelle plus d’une centaine de soldats Tahitiens, volontaires de la première heure, sont engagés avec leurs frères d’armes néo-calédoniens et kanaks.

Le 7 août 1944, le bataillon d’infanterie de marine (BIMP) en ordre de combat, embarque avec la 4e brigade Française Libre, dans le port de Tarente, au sud de l’Italie, à bord de l’Empire Pride, un des cinq paquebots aménagés en transports de troupes. Ces hommes ont combattu dans les ravines du Garigliano. Beaucoup ont été blessés et évacués sur l’Afrique du Nord. Certains blessés tahitiens soignés en Italie encore convalescents mais aptes à reprendre les armes gagnent la Provence par convoi séparé, c’est le cas du sergent tahitien John Martin qui commandait une section Kanak. Les Kanaks qui constituent majoritairement le second corps expéditionnaire parti en 1943 de Nouvelle-Calédonie réfutent d’être commandés par des sous-officiers néo-calédoniens.  Le convoi qui transporte les Tamari’i Volontaires quitte l’Italie le 13 août 1944, cap sur Bizerte, pour naviguer en zigzag par l’ouest de la Sardaigne, changeant de directions toutes les heures pour tromper l’ennemi et déjouer d’improbables attaques sous-marines. Le tamari’i Volontaire Georges Durietz dit Toti [1] joue de sa boussole pour tenter de s’orienter et de connaître leur destination finale. La radio de bord annonce finalement le 15 août que les Alliés ont débarqué dans le sud-est de la France.

Le Tahitien John Martin, blessé lors de l’assaut du 14 mai, encore convalescent embarque pour sa part avec une vingtaine d’autres à bord du Sampan, un liberty ship de la Royal Navy. Cette deuxième vague est censée rejoindre le gros du Bataillon sur la terre de France, une fois cette dernière nettoyée. Il débarquera, erreur de dispatching au petit matin du 16 août bien avant le gros du BIMP. À bord du Sampan, le sergent John Martin chargé de la cambuse et secondé par un caporal de la Légion Étrangère du nom de Sprinzer d’origine allemande doivent organiser le premier déjeuner de cette mémorable traversée. Dans leur quête d’ingrédients de cuisine à bord, les deux hommes découvrent un baril de rhum. L’équipage et les troupes embarquées apprennent que la prochaine étape est la Provence. Sur la proposition du sergent Marc Darnois, le commandant du Sampan, accepte l’organisation d’une bringue tahitienne entre les Français du bord pour fêter la nouvelle du débarquement. Les Tamari’i Volontaires ont toujours une guitare[2] dans leur paquetage. Le caporal Sprinzer récupère les boîtes de ration de Combat pour leurs sachets de poudre de citron. Marc Darnois met alors tout son savoir-faire antillais pour préparer un bon punch mais procède personnellement à la distribution du précieux breuvage, étant connu pour sa tempérance. Son souci de la discipline l’amène notamment à vérifier chaque ration qu’il sert en en prélevant une gorgée au passage. Il se met très vite à l’unisson avec ses camarades. La soirée se termine au son des guitares, sur le pont, très tard dans la nuit, quelques heures avant de toucher ce sol de France pour lequel les Tamari’i Volontaires ont quitté leurs îles, il y a maintenant trois ans, trois mois et vingt-six jours en passant par l’Australie, l’Égypte, la Palestine, le Liban, la Syrie, la Libye, la Tunisie et l’Italie.

Le débarquement de Provence

John Martin[3] : Ce 16 août 1944, de très bonne heure, tout le monde est sur le pont pour contempler au loin dans la brume matinale de l’été une bande sombre à l’horizon. Des clameurs se mêlent à l’émotion.

Le spectacle qui s’offre à leurs yeux est grandiose. Au fur et à mesure que le soleil monte dans le ciel, la baie de Cavalaire offre une manifestation navale de grande envergure. Les cuirassés, les croiseurs, les torpilleurs, vedettes se croisent dans de grandes gerbes d’écume. Des avions de chasse survolent l’armada dans un bourdonnement assourdissant de moteur. Les bâtiments en rade ont encore leurs ballons captifs. Au loin, de premières explosions se font entendre. Sur la plage, dont une partie vient d’être occupée par les Alliés, quelques échafaudages métalliques genre derrick s’élèvent, sur lesquels apparaissaient des lettres de l’alphabet. Des ordres en anglais sont diffusés par un haut parleur. Les hommes descendent dans les chalands qui accostent le long du Sampan, par les gros filets de cordages déployés contre la coque.

John Martin : Un chaland de débarquement est une grande caisse flottante métallique, vide. Les parois sont hautes et on ne voit rien à l’extérieur, à l’exception du conducteur derrière une lucarne. Son regard est impassible comme s’il menait un troupeau au pâturage. Cela nous réconforte dans un sens, nous allions débarquer la fleur au fusil.

Ils se dirigent vers la plage B. Quelques miaulements sur la tôle extérieure du chaland, impacts de balles les incitent à interroger le conducteur au visage impassible. Soudain, un choc projette les occupants du chaland les uns sur les autres, entremêlant musettes, masques à gaz et fusils, puis la porte avant s’ouvre brutalement. Les hommes se retrouvent avec de l’eau jusqu’à la ceinture, sur un banc de sable, assez loin du rivage. Le chaland est déjà reparti dans une marche arrière rapide. Il est dix-sept heures.  Harnachés et armés depuis le matin John Martin et ses camarades débarquent avec le sourire, persuadés que les copains ont nettoyé le passage. Le Pacifique ne débarquera que le 17 août en soirée.

John Martin : En fait, notre chaland d’éclopés du Sampan a débarqué en même temps que les unités combattantes. Heureusement que l’ennemi dans ce secteur n’a opposé qu’une résistance de principe .

John Martin et ses camarades atteignent le rivage mi-nageant, mi-rampant, au milieu de petites gerbes d’eau soulevées par le tir d’une arme automatique. Le soldat Urupano, originaire des Gambier, disparait et réapparait dans les creux, à cause de sa petite taille. Seul le canon de son fusil plus grand que lui signale sa position. John Martin et son camarade Etienne Taerea touchent enfin la terre de France. Tous deux, sans se concerter, remplissent leurs mains de sable qu’ils portent à leurs lèvres avec affection et vénération. Les convalescents tahitiens avancent rapidement vers une pinède qui surplombe le rivage, l’arme à la main, sous la conduite d’un officier de liaison, l’aspirant Jean-Pierre Aumont. L’acteur de cinéma dirige sur la plage les opérations d’orientation. Ils se dirigent vers une bâtisse, genre petit bar, isolé dans le bois, où une dame qui doit être la patronne, s’active de verser à boire aux arrivants. Les Tahitiens gagnent ensuite les vignobles de la Croix-Valmer, à flanc de coteau.

Roger Ludeau[4] :  À 10 heures, nous sommes par le travers de la Corse, notre fantastique armada fonce toujours, c’est hallucinant de voir une aussi formidable concentration de navires. Sur tout l’horizon, se déploie l’immense éventail, plus de mille navires, bientôt tout cela disparait derrière les écrans de fumée car on approche.

La flotte d’invasion compte quelques 2000 navires de débarquement ou de charge escortés par 300 vaisseaux. Le convoi de la 1re DFL auquel est rattaché le BIMP gagne le nord-est. À 19h20, le convoi mouille devant Cavalaire située entre Saint-Tropez et le Lavandou. Les collines avoisinantes sont silencieuses, la ville est calme et tranquille. Seules les destructions occasionnées rappellent la guerre. Un débarquement de vive force tant redouté n’a plus lieu d’être. Trois avions allemands vont s’aventurer au-dessus de la baie. Les ballons qui s’élèvent au-dessus des navires empêchent leur pilote de disposer d’une visée efficace. La défense anti-aérienne se déchaîne, un rideau de fumée dispensée par des vedettes rapides enveloppe la flotte de débarquement. Les obus et balles traçantes de la DCA abattent un puis deux ballons de protection.

Le débarquement du Pacifique débute le 17 août à 20 heures à la lueur des lampes électriques et des projecteurs. Les hommes munis de leur gilet de sauvetage sont sur le pont.

Toti Durietz : À l’heure dite, on nous a appelés pour nous dire de descendre. Par l’escalier, il n’y avait qu’un seul petit éclairage pour descendre sur un bateau en bas. Personne ne bronchait .

Les Pacifiens descendent par des filets tendus dans les barges de débarquement qui les conduisent à terre.

Roger Ludeau : Depuis de longues heures, en tenue de combat, nous attendons sur le pont de notre transport notre barge de débarquement. Elle arrive et nous nous installons, nous préparant au pire.

Toti Durietz saute dans la mer. Il a de l’eau jusqu’à la moitié du corps. Ses camarades de courte taille nagent avec leur équipement ou plongent pour retrouver leur fusil qui a coulé : Notre lieutenant criait : Première section, premier groupe, derrière moi. Un capitaine américain s’est écrié en notre direction :  Hurry up ! Quick ! Hurry up ! 

Roger Ludeau : Un léger choc, les échelles s’abattent. Tout le monde descend, avec de l’eau jusqu’au cou pour les privilégiés. On finit sur la plage, tout le monde trempé et grelottant. Nous venons de débarquer sur la plage de Cavalaire. L’ennemi n’a pas encore réagi, on en profite pour se déployer (…) il est vrai que nos commandos se sont occupés d’eux et si on a débarqué relativement en paix, nous savons que nous le devons à leur sacrifice.

Les commandos ont pris pied dans les îles du Levant et sur les plages françaises du Lavandou, à Saint Raphael tandis qu’une division aéroportée occupait la vallée de l’Argens.Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, ils ont débarqué en avant-garde sur la plage du Rayol. Ils ont pour mission de reconnaître et de guider par signaux les détachements qui suivent au large. Une vingtaine de minutes plus tard, ils escaladent dans la nuit les pentes abruptes de l’impressionnant promontoire du cap Nègre, les uns mitraillette, fusil lance-grenades et musette de grenade en bandoulière, les autres avec quelque trente kilos d’explosifs sur le dos. Une escalade périlleuse de 80 mètres, dans la nuit noire, pour réduire au silence la batterie qui se trouve au sommet et ses servants.

Sur la partie droite du Rayol, un autre groupe escalade silencieusement la façade rocheuse dominant Pramousquier. La chance n’est pas avec le chef de groupe : une grenade allemande fait de lui le premier mort des commandos. Derrière ces détachements précurseurs, les 600 Commandos de Bouvet approchent à bord de leurs LCA[5]. À une heure quarante, les Commandos dégagent rapidement la plage et progressent déjà dans la nuit. Au soir du 15 août, le Groupe des Commandos d’Afrique tient solidement les positions conquises : La Môle, le Canadel, le secteur du Cap Nègre.

Sur le chemin de la Croix Valmer, les convalescents tahitiens croisent Léon Garet dit Bonhomme un de leurs frères d’armes. Fils de gendarme né à Makatea, l’île aux phosphates, il a été d’abord un Tamari’i Volontaires du bataillon du Pacifique, avant d’intégrer en juin 1943 les Corps francs d’Afrique puis le 1er groupement des Commandos d’Afrique. Cité trois fois, Léon Garet est un combattant de cran et audacieux.

Le Tahitien André Teriimana Chaze dit Koko débarque lui le 20 août à Saint-Tropez avec le Détachement Spécial d’Astier. Évadé de France où sa mère Micheline Vincent est engagée dans la résistance au sein du réseau Deferre, il a gagné l’Afrique du Nord par l’Espagne où il est enrôlé à peine âgé de 16 ans dans le 2e Commando de France pour être versé ensuite dans la demi-brigade de choc. Il participera à la reconquête de Toulon du 21 au 25 août puis dans plusieurs opérations qui le conduiront jusqu’au Lac de Constance. Il est titulaire de 2 citations. 

Le Pacifique s’enfonce d’une centaine de mètres à l’intérieur des terres pour attendre le jour. Toti Durietz : On devait marcher, peut-être grimper jusqu’à faire une pause . Les vêtements des Tamari’i Volontaires sont trempés. Le sel de la mer commence à les irriter. Il n’y a pas d’eau sur place. Heureusement, la pluie qui commence à tomber leur permet de se rincer, d’essorer leurs vêtements et de se changer. L’orage par ses éclairs se couple aux lueurs de la DCA et des armes. Au petit-matin, le Pacifique se réveille au son de la musique.

Toti Durietz : Des Américains sur une rangée d’obus jouaient du saxophone. Certains dansaient.

Le Paumotu[6] Octave Neri achète une guitare de marque Gibson à un soldat américain qui a débarqué à Cavalaire. Avec son ami Robert Pihahuna, ils monteront un petit groupe de musique tahitienne pour se produire devant la société parisienne friande de mode hawaiienne.Le Pacifique gagne à son tour la Croix Valmer.

Dans l’obscurité, les troupes arrivent et repartent. On parle toutes les langues, les ordres fusent dans la nuit sans qu’on sache exactement à qui ils s’adressent. Vers trois heures du matin, alors que John Martin et ses camarades Raymond Lehartel, Mino Salmon, Paul Pietri essayent de s’assoupir un peu, ils entendent nettement parler en tahitien. Les Tahitiens qui se retrouvent se racontent alors les uns aux autres depuis leur séparation et demandent des nouvelles du Fenua (Pays). John Martin :  Le Bataillon était une vraie famille : les lettres que chacun recevait du pays étaient lues par tous . Ainsi, ils apprennent que les éléments du BIMP sont aussi passés par le petit bar de la pinède. Lorsqu’un des Tahitiens voulut cependant monter à l’étage du pavillon, il en fut vivement empêché par la dame. La puce à l’oreille, les autres camarades passèrent outre l’interdiction pour trouver 8 officiers de la Wehrmacht qui se cachaient.

Le 18 août vers 5 heures du matin, le bataillon lève le camp et prend la route de la Corniche pour atteindre l’objectif du Lavandou et prendre position. La cadence de marche est assez rapide malgré la fatigue des hommes. Ce sont plus d’une trentaine de kilomètres qui sont parcourus, matériel sur le dos et armes à la bretelle sous une chaleur écrasante.

Toti Durietz : Nous nous sommes mis en mouvement et nous avons avancé pour marcher jusqu’à la nuit tombée. J’étais épuisé. Dès que l’ordre de s’arrêter tombait, tu posais ton sac par terre et tu t’écroulais de sommeil, la tête posée sur ton casque anglais.

Le 19 août, vers huit heures, le bataillon se dirige vers la Lande-les Maures pour relever des unités américaines positionnées autour d’Hyères. L’ennemi mesure que les intentions des Alliés sont de progresser le long du littoral pour bénéficier de l’appui de leurs canons de marine. Les positions allemandes sont disposées en cercle autour de Toulon avec une ceinture de défenses extérieures dont Hyères, les massifs du Fenouillet et le mont Redon constituant des bastions-est, avec une ligne de défense rapprochée, jalonnée dans la même direction, par les collines du Touar, les villages de la Garde et du Pradet. L’état-major américain prévoyait de prendre Toulon et Marseille en 20 jours. Le commandant en chef de l’armée française, le général Delattre de Tassigny opte pour l’audace en attaquant Toulon de face, le long du littoral avec l’appui de tous les feux de la flotte et en prenant la ville simultanément à revers par les Maures. Le général américain Patch commandant la 7e armée lui donne son accord.

Dès le milieu de l’après-midi, le bataillon passe à l’attaque pour prendre la Grande Bastide, longer le Gapeau[7], occuper la ferme Decugis. Le débouché des Maures est sous le feu de divers ouvrages protégés par des champs de mines et des réseaux de barbelés. Le 20 août, la 1re DFL passe à l’attaque après une violente préparation d’artillerie. Le Gapeau franchi, les points d’appui de La Garde et du Pradet changent deux fois de main. La Garde est conquise de nuit dans un ultime assaut par le BIMP. Le BIMP surplombe désormais le Golf hôtel dont les tirs interdisent toute approche à moins de 400 mètres, ses caves abritant deux compagnies. L’artillerie comme les pièces de marine se révèlent inefficaces contre l’ouvrage fortifié. En arrière de cette position se trouve la ville de Hyères.

Golf hôtel

Le Golf hôtel est une immense bâtisse dont les murs gris émergent au-dessus des pins. Les Allemands l’ont transformé en une véritable forteresse avec des abris souterrains, des casemates blindées et des observatoires qui dominent la plaine côtière. L’artillerie allemande bien abritée est active. Ceinturée de barbelés, la position est défendue par de nombreuses armes automatiques. Les Allemands ont fait creuser par le service du travail obligatoire (STO) un tunnel qui débouche sur l’arrière de l’hôtel.

Edmond Magendie [8] : C’est un gratte-ciel de sept étages, entouré de jardins clôturés par des grillages renforcés de barbelés, flanqué de dépendances et de villas réparties dans les jardins.

La forteresse Hôtel du Golf n’avait plus rien à voir avec cet ex-pied à terre pour gens oisifs et fortement matelassés commentera le volontaire Néo-calédonien Roger Ludeau.

L’hôtel attaqué par la compagnie antichars de la brigade transformée en commando spécial a été arrêtée dans la plaine du Gapeau. Les fusiliers marins se font moucher par les défenses du Golf Hôtel.

Edmond Magendie : Sur la route entre le Gapeau et les premières maisons d’Hyères, on peut, de 186 à la Jumelle, compter neuf voitures qui ont été mouchées par les tireurs du Golf .

Le BIMP en position dans les Maurettes, côte 186 se prépare à attaquer le Golf Hôtel. Il débordera l’ouvrage par l’Oratoire et la Bavette tandis que le BM 24 franchira le Gapeau. La progression se fait sous les tirs d’armes automatiques venant de l’Oratoire. Les tirs de mortiers et d’armes automatiques ennemis redoublent d’intensité, puis l’artillerie arrête la progression des premiers éléments avancés pour les clouer au sol. John Martin : Lors de notre progression vers le Golf hôtel, les pièces allemandes des forts de Toulon nous arrosaient. Des lignes de barbelés intactes les empêchent par ailleurs d’avancer plus. Les vignes environnantes sont truffées de mines sur lesquelles plusieurs hommes et des brancardiers ont sauté en portant secours aux blessés.

Louis Kasni Warti[9] : En plus des balles, la courante nous faisait aussi courir. Les vignes regorgeaient de grappes de raisins dont nous nous délections pour étancher notre soif, Les raisins étaient cependant couverts de sulfate .

Le bataillon doit se replier sur son point de départ. Deux Tahitiens ont été tués dans la progression : le 1re classe Tetioro Teariki et le soldat de 2e classe Oreore Ahutoru, grièvement blessé, qui décède le lendemain.

La nuit venue, les Volontaires du Pacifique du capitaine Perraud attaque la côte 183.6 qui surplombe à environ un kilomètre le Golf hôtel. Les Allemands lancent six contre-attaques et repousse sa compagnie au bord de la falaise. À trois heures du matin, une nouvelle tentative échoue. Le BM 21 part à l’assaut de Golf Hôtel. Ses unités sont dispersées par les tirs d’artillerie allemands lorsqu’elles franchissent le Gapeau. Le matin du 21, le capitaine Magendie lance une 3e attaque contre la colline 186.3 qui après une minutieuse préparation d’artillerie est prise.

Golf hôtel résiste toujours. Après de nouvelles tentatives d’assaut, il revient au BIMP de conquérir l’ouvrage. Un Italien âgé de 17 ans qui s’engage dans le Bataillon fournit des renseignements détaillés sur l’ouvrage. Les abords vers l’est, le terrain de golf sont nus sur environ 800 mètres. Les Allemands ont construit un tunnel qui part des caves pour déboucher au fond du jardin. Le lieutenant Robert Hervé[10], que les Tahitiens surnomment Œil de lézard, reçoit l’ordre de préparer 2 sections de 30 voltigeurs : tenue légère, pas de casque, pas de sacs, pas de vivres, cartouches et grenades à foison, mitraillettes, carabines et pistolets pour tous sauf FM.

John Martin : On a tiré au sort car on était destiné à y rester. On me donne l’ordre de nettoyer le premier étage avec ma section canaque. 

Le plan :

  • Groupement 1 – Lieutenant Salvat avec 9 hommes pour nettoyer le rez de chaussée ;
  • Groupement 2 – Sous-lieutenant Loadec avec 9 hommes pour nettoyer le 1er étage ;
  • Groupement 3 – Sous-lieutenant Duchesne avec 12 hommes pour nettoyer le 2e étage ;
  • Groupement 4 – Lieutenant Malfette avec 10 hommes pour nettoyer les descentes aux caves ;
  •  Groupement 5 – un sous-officier avec 8 hommes et quatre FM pour surveiller les étages supérieurs à partir du 3e étage en batterie après le réservoir d’eau ;
  • Groupement 6 – recherche du souterrain ;
  •  Section de la 3e compagnie – lieutenant Delsol en réserve et accueil des prisonniers.

Le 21 août à 18 heures 15, l’artillerie déclenche sa préparation : 800 coups de canon. La fumée des éclatements, la poussière enveloppent l’hôtel et tous ses étages jusqu’à ses deux pignons de tourelles. Les troupes d’assaut descendent dans le ravin du réservoir. Étage par étage, l’hôtel réapparait, presque intact de ces bombardements. Pas une brèche dans ses murs de béton. Les groupes s’élancent dans les fumigènes passent les barbelés et investissent l’édifice.

John Martin : Au premier étage, il y avait un seul bonhomme, un guetteur : on l’a entendu soupirer derrière une porte, mon calédonien l’a abattu.

Dans les jardins, une dizaine de prisonniers sont cueillis abrutis et affolés. Un prisonnier allemand sous la menace d’être exécuté conduit les assaillants au tunnel. Les FM de renforts sont mis en batterie. Lentement un mouchoir blanc se dessine, une trentaine d’Allemands se rendent et 137 prisonniers sont faits.

Golf Hôtel tombé, le Pacifique pénètre dans Hyères, où il bivouaque. Les Pacifiens du BIMP qui accusent 6 jours et 6 nuits sans sommeil depuis leur débarquement à Cavalaire prennent un peu de repos sous la voûte de maçonnerie d’un pont qui enjambe un ruisseau à sec, étendus les uns contre les autres.

La 1re DFL pour entrer dans Toulon doit cependant briser à l’est une 2e ligne de défense organisée sur la côte 133 du petit massif du Touar et les villages de La Garde et du Pradet. Une première attaque du RCT 3 sur La Garde échoue. La nuit venue, La Garde évacuée par les Allemands est occupée par le BIMP. Dans la nuit, l’ennemi riposte par des tirs d’artillerie de gros calibre sur le village. La 3e compagnie reçoit l’ordre de pousser en avant vers le hameau de La Maurane. Elle est arrêtée par les barbelés de la défense allemande et de nombreuses armes automatiques organisées en défense circulaire.

La Mauranne

La Mauranne, ce sont quelques maisons et une villa à l’orée d’un petit bois de pins avec un grand champ tout plat de 200 mètres environ, que traversent plusieurs haies de barbelés. Les hommes déposent leurs sacs en recommandant à celui qui est chargé de les garder de bien en prendre soin. Les gorges sont cependant nouées : certains des sacs ne seront pas réclamés. La section des Tahitiens de Salvat est à gauche, les Calédoniens sont à droite avec, en deuxième échelon, les tirailleurs kanaks et la section lourde. Les éclaireurs se meuvent dans les premiers fossés, entrent dans les jardins, cisaillent les clôtures et les treillages des villas. La grande quiétude d’un après-midi ensoleillé de Provence propice à la sieste fait oublier l’omniprésence de la guerre. Les Allemands ne réagissent pas. L’ennemi silencieux attend peut-être que les unités assaillantes soient à meilleure portée. John Martin confie que c’est le moment où on a le plus peur.


À quinze heures, les salves des 105 et des 155 foudroient les arbres de la pinède, crèvent les tuiles des villas, les enveloppent de fumée et de poussière. L’odeur de la terre labourée et celle de la poudre exaltent les sens. Les groupes profitent de ces salves pour sortir de leurs couverts et s’avancer avant la fin du tir vers la Mauranne en rampant ou en se courbant. Le capitaine Perraud ordonne l’assaut. Les voltigeurs s’élancent, sautent par-dessus les barbelés. Le sentier menant au groupe de maisons est balayé par le tir d’une mitrailleuse. Ses balles traceuses claquent à 50 centimètres du sol.

Le tir cesse pour le salut du groupe de tête : incident de tir ou remplacement du chargeur. Le tireur allemand est abattu. Les assaillants bousculent les défenseurs retranchés derrière les murs à coup de rafales de mitraillette qui se rendent. Les Tahitiens font une vingtaine de prisonniers qui sont acheminés vers l’arrière. Des tirs nourris provenant d’un ancien pigeonnier en lisière de la pinède à environ 200 mètres du hameau répondent alors aux Pacifiens. Plus de 50 Allemands y sont retranchés dans des trous.

Le feu est meurtrier, atteignant le capitaine Perraud d’une balle en plein front ainsi que le sergent-chef Temauri Fuller, le 1re classe Henri Avaeputa et le 2e classe Albert Tua. Le caporal-chef Mahahe Teuru est fauché alors qu’il traverse les réseaux de barbelés battus par une arme automatique ennemie. Le caporal Claude Hugon voyant son chef de groupe s’écrouler, mortellement blessé, le remplace aussitôt afin de de poursuivre la progression et atteindre un premier nid de mitrailleuse allemande qu’il réduit de son FM. Cette action héroïque lui vaudra d’être cité par le général Patch de la 7e armée américaine :For heroic achievment in action. In every action in which the battalion has been engaged, caporal Hugon has shown himself to be a model of courage and energy.

Comme Claude Hugon, le sergent Francis Bredin s’efforce de maintenir l’esprit combatif de ses hommes, n’hésitant pas à s’exposer pour ajuster les tirs précis de son arme. La 2e section tente de contourner la redoute par les flancs ou à revers mais elle accrochée dans la pente d’une vigne qui monte en escalier vers l’ennemi. Sous le claquement des balles, les hommes gravissent la pente par un petit fossé adossé à un muret de pierres sèches délimitant l’emprise de la vigne. Les 7 ou 8 hommes encore valides sont rapidement dans une situation difficile. Les Allemands lancent des grenades, utilisant la pente pour qu’elles parviennent sur les assaillants recroquevillés, mais sans succès. La position de la deuxième section, soumise au tir d’une mitrailleuse ennemie positionnée à 200 mètres, devient rapidement intenable. Le petit talus offre heureusement un défilement suffisant pour la protéger et lui permettre de répliquer. Le chef Porcheron, face à cette situation critique, monte vers eux, révolver au poing, avec un groupe de réserve. À quelques pas de la position, il tombe, tué net.

La section tahitienne conduite par le lieutenant Salvat blessé au bras occupe finalement le petit bois avec l’appui de deux chars des fusiliers marins. L‘un des chars a été touché et brûle.  La 3e compagnie réussit à son tour à contourner la résistance et obtient la reddition des défenseurs. Brix Étilage, tireur au fusil mitrailleur a couvert le groupe avec précision. Le caporal Frédéric Tefaafanaa a neutralisé une position ennemie servie par une arme automatique.

Roger Ludeau : L’ennemi se défend farouchement et ne recule pas d’un pouce, aussi quand les dernières grenades ont explosé, quand se sont tues les dernières rafales de mitraillettes, toute la position n’est plus qu’un vaste cimetière où des hommes ex ennemis gisent maintenant par centaines unis dans la mort. (…) après un combat acharné, nous finissons par prendre les positions ennemies mais nos pertes sont lourdes.

Lors de l’assaut sur La Mauranne, la 1re compagnie du Pacifique a perdu16 de ses hommes dont 8 calédoniens, 5 tahitiens et 3 tirailleurs kanaks. L’ennemi s’est défendu avec acharnement, laissant plus de 30 cadavres sur le terrain, 40 blessés et 137 prisonniers. Le sergent-chef tahitien Charles Bernardino décède dans l’ambulance à 25 ans. John Martin : J’ai vu le caporal-chef Charles (Charlot) Bernardino blessé se tenant l’épaule. Ça va, ça va, m’a-t-il- dit. Je lui ai crié Fa’aitoito [11]. Quand je suis allé le voir à l’hôpital, on m’a dit qu’il était mort. Affronter ensemble les mêmes épreuves, subir les mêmes privations, avaler les mêmes défaites, créent entre ceux qui les vivent, un lien aussi fort que le lien familial.  La disparition d’un camarade est toujours perçue comme une injustice, elle peut provoquer abattement, ou alors accès de colère qui amène à vouloir zigouiller tout ce qui bouge en face .

Une balle explosive a couché Maurihau Tamata de Rapa, déjà blessé à Rotonda Signali[12]. Il a une fracture ouverte à la cuisse droite. Son courage lui vaut d’être cité une 3e fois à l’ordre de la 7e armée américaine du général Patch : For heroic achievement in action during 1943 and 1944 in Africa, Italy and France. Throughout this period, the devotion to duty displayed by soldat de 1re classe Tamata was in keeping with the finest traditions of the military service.

Terii Narii a eu le bras fracturé par un éclat. Ont été aussi blessés Maurihau Tamata, Aro Puhiri, Turi Rere et le vaillant Teheuira Poheroa. De nom prédestiné qui signifieen tahitien mort tout à fait, il a été touché par une balle à la ceinture, faisant exploser une de ses grenades. Secouru, emporté par ses camarades, le ventre ouvert, les entrailles maintenues dans un casque serré contre l’abdomen, il va cependant survivre. Sa légende était née. Rere Turi s’est délibérément exposé en cherchant à avancer malgré le feu de barrage des Allemands. Un éclat d’obus lui a occasionné une fracture ouverte de la cuisse droite.

Le général Brosset annonce que la route de Toulon est désormais libre. Le bataillon entrera dans Toulon une fois libéré puis suit le mouvement de la 4e brigade vers Aix en Provence, Arles et enfin Nîmes.


Notes :

[1] Entretiens, 2004

[2] D’où leur nom de bataillon des guitaristes

[3] Notes personnelles

[4] Roger Ludeau, Les carnets de route d’un combattant du Bataillon du Pacifique

[5] Landing Craft Assault

[6] Natif des Tuamotu

[7] Fleuve côtier se jetant à Hyères dans la Méditerranée

[8] La prise de Golf hôtel Edmond Magendie

[9] Entretiens, 2011

[10] Blessé et fait prisonnier à Bir Hakeim, lors de la sortie de vive force, détenu en Italie, s’évade pour rejoindre un maquis italien avant de retrouver le Pacifique en Afrique du Nord.

[11] Courage

[12] Lors de la campagne de Lybie, poste évacué par les Italiens situé à environ 100 km de Bir Hakeim.

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