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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 95 de juin 1951. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire !

Alain GERBAULT est mort il y a près de dix ans, le 16 décembre 1941, dans l’île de Timor, territoire portugais situé entre les îles de la République Indonésienne et l’Australie. C’est au cours de son deuxième périple autour du monde à bord de l’ « Alain Gerbault », yacht construit spécialement pour ce voyage, que ce navigateur émérite s’arrêta à Timor et mourut à bout de forces, n’étant plus, à la fin, que l’ombre de lui-même.

Le lendemain de sa mort, il fut enterré dans cette île, au cimetière de Santa Cruz, et cette journée fut marquée par le premier et violent bombardement nippon, prélude à l’occupation de Timor par les Japonais. Pendant cette occupation nippone, le yacht d’Alain Gerbault fut pillé, puis utilisé à des petits transports de marchandises le long de la côte jusqu’au moment de sa disparition, le bâtiment faisant naufrage on ne sait ni exactement où, ni dans quelles conditions. A la suite de ces incidents, tous les souvenirs et les papiers personnels d’Alain Gerbault ont disparu et ne pourront sans doute jamais être récupérés.

La tombe d’Alain Gerbault fut retrouvée au cimetière de Timor enfouie sous les herbes, et après la guerre, sur l’ordre du Ministère de la Marine, le « Dumont d’Urville » en route pour le Pacifique, transporta de Timor à Bora-Bora le corps d’Alain Gerbault qui fut inhumé provisoirement sur la place de Vaitape en attendant la construction d’un monument.

Au moment de l’exhumation du corps en territoire portugais, le seul objet lui ayant appartenu, retrouvé dans sa tombe, fut une paire de sandales que le Gouverneur de Timor fit parvenir, par l’intermédiaire de notre Ambassadeur à Lisbonne, au Ministère des Affaires Etrangères à Paris[1].

Le « Yacht Club de France » avait décidé, dès la guerre finie, d’ériger un monument à la mémoire d’Alain Gerbault dans l’île de Bora-Bora. Cette société avait ouvert à Paris une souscription, et le délégué pour le monument, Monsieur J.P. Alaux, s’employait à faire établir un projet et à réunir les fonds nécessaires.

Le monument, actuellement terminé, est l’œuvre de Monsieur l’Architecte Chabana et de Monsieur l’entrepreneur Ruchon. C’est un petit marae aux formes simples et harmonieuses qui se trouve placé entre l’école et l’appontement de Vaitape, en bordure du terrain de football et très près du lagon. Sur un plan incliné aménagé spécialement et face au mont Pahia, a été placée une épaisse plaque de granit comportant, en particulier, un médaillon représentant le profil d’Alain Gerbault ; sur cette plaque il est noté qu’il a été le premier Français à faire le tour du monde, seul à la voile.

La maçonnerie du monument fut achevée en février 1951 et il ne restait plus, à cette date, qu’à mettre en place la plaque de granit arrivée à Papeete de France au début de l’année.

Le Ministère de la Marine avait, entre temps, donné au Commandant de la Marine dans les E.F.O. des instructions pour que le patrouilleur « Lotus » apportât une aide pour le transport et la mise en place de cette plaque, ce qui fut fait au cours de deux voyages successifs de ce bâtiment à Bora-Bora[2].

Le monument sous lequel repose le corps d’Alain Gerbault a été inauguré le 28 mai 1951, jour de l’arrivée à Bora-Bora, venant directement d’Indochine, de l’Escorteur « La Grandière ». C’est le Capitaine de Frégate I’amour, Commandant de la Marine en Océanie, représentant Monsieur le Gouverneur des E.F.O., qui présida à cette inauguration, en présence du Capitaine de Frégate Huet, Commandant l’Escorteur «La Grandière », du Lieutenant de Vaisseau de Vanssay, Commandant le Patrouilleur « Lotus », ainsi que d’importantes délégations d’Officiers, d’Officiers-Mariniers et de Marins de ces deux unités de la Marine Nationale.

Une grande partie de la population de l’île, avec à sa tête les Chefs de Districts, s’était rendue, dès le matin, sur le terrain devant le monument pour assister à cette inauguration ; l’avion d’Air Tahiti avait, de son côté, amené plusieurs passagers de Papeete malgré les circonstances atmosphériques peu favorables. En effet, depuis 9 heures le matin, il faisait un temps épouvantable : grand vent, pluie diluvienne, et la cérémonie d’inauguration prévue pour dix heures trente fut retardée.

Vers 11 heures 30, profilant d’une légère accalmie entre deux grains, tous les assistants furent rassemblés, placés suivant le plan prévu autour du monument, et l’inauguration eut lieu aussitôt après l’allocution prononcée par le Commandant de la Marine.

Dans cette allocution, le Commandant Lamour rappela que cette inauguration avait lieu vingt-cinq ans exactement après la première arrivée à Bora-Bora d’Alain Gerbault, puis il signala l’aide qui lui avait été apportée en maintes circonstances par les bâtiments de la Marine Nationale, en particulier l’aide de la « Cassiopée » aux îles Wallis où le « Firecrest », au cours du premier voyage, avait sa quille enlevée et semblait irrémédiablement perdu ; il termina son allocution en notant que le vœu d’Alain Gerbault de reposer en terre océanienne était aujourd’hui réalisé, et comme l’a si bien exprimé Monsieur J.P. Alaux dans son livre « Alain Gerbault marin légendaire  » :

« Il a trouvé, sur la douce terre polynésienne qu’il a tant aimée, une sépulture digne de lui, et devant cette mer Pacifique qu’il sillonna si souvent de son étrave, il pourra dormir au bruit des flots son dernier sommeil. »

Le monument d’Alain Gerbault à Bora-Bora sera dans l’avenir un lieu de pèlerinage pour les nombreux yachtmen français et étrangers qui fréquentent cette magnifique rade et qui n’ont pas oublié les prouesses de ce hardi navigateur connu maintenant dans le monde entier.


LA SANDALE AILEE

Poème en prose à propos d’une paire de savates exhumée de la tombe d’Alain GERBAULT à Timor

« A Alain GERBAULT.

Pauvres épaves desséchées par les sables des plages torrides de Timor, voilà les seules et misérables reliques qui restent de toi, le grand marin disparu. En vérité, c’étaient les seules choses qui te rattachaient à la Terre dont tu te sentais déraciné.

Et maintenant, bien au-dessus de la poussière de ces débris si touchants, je vois ton âme vagabonde, libre à tout jamais ! Elle plane sur la mer, portée par les ailes de ton idéal.

On t’a cru fou ! On a souri !… Mais la sagesse n’était-elle pas dans ton goût de la vie primitive et sauvage des Polynésiens, loin des agitations de notre vie tourmentée ? Le « Progrès » – la « Civilisation », dont nous parlons tant, tu leur avais tourné le dos volontairement et farouchement.

Ton bonheur, tu l’avais placé, inaccessible et pur, entre deux choses éternelles : le bleu du ciel et le bleu des eaux. Et quand seul à la voile, après ton long et mémorable périple autour de la Terre, tu laissais ton petit navire bercer tes rêves dans les eaux calmes d’un lagon, tes rêves te portaient toujours irrésistiblement vers de nouvelles envolées sur les flots mouvants des mers océanes.

Parfois la mer en furie te jetait au visage un soufflet de son écume verte. Ce soufflet tu le bénissais avec ivresse comme celui d’une maîtresse adorée dont on aime les morsures plus encore que les baisers les plus doux.

Pauvres sandales délaissées au fond de ton pauvre cercueil, les voilà devant moi délabrées et toutes jaunies de la Terre d’Exil où tu es tombé loin de la Patrie, chez tes amis Portugais.

Jadis, un dieu mythologique portait des sandales ailées : C’était Mercure, le passager des Dieux.

Tel ce dieu légendaire, tes pieds avaient aussi des ailes et ces ailes te portent maintenant bien loin sur les mers sans limite. Là, tu mènes la vie errante que tu as toujours choyée parmi les dauphins et les poissons volants. Avec eux tu te promènes pendant les nuits de clair de lune à travers les récifs où se jouent les poissons aux écailles d’or, filant telles des comètes lumineuses à travers la mer phosphorescente comme dans un ciel criblé d’étoiles.

Et si ton navire a coulé, perdu dans ces dangereux récifs, tu as su retrouver cet ami fidèle. Tu caresses sa coque couverte d’algues et de coquillages ; tu lui parles comme au confident de tes plus intimes pensées et les marins qui te comprennent ne plaignent pas la mort, si misérable qu’elle paraisse, puisqu’elle t’a rendu pour l’Eternité tout ce que tu as le plus aimé, ton Amie la Mer, et ton Roi le Soleil ! »

Jean-Paul ALAUX

22 Juin 1951


Ses publications

Alain Gerbault est l’auteur de plusieurs ouvrages :

1925  –  Seul à travers l’Atlantique  –  Grasset, Paris   –  222 p.

1929  –  A la poursuite du soleil  –  Grasset, Paris   –  202 p.  

1929  –  Seul à travers l’Atlantique  –  Grasset, Paris   –  222 p.

1929  –  Sur la route du retour  –  Grasset, Paris   –  218 p.

1929  –  The fight of the Firecrest. The record of a lone-hand cruise, from east to west, across the Atlantic  –  Hodder & Stoughton, London  –  226 p.

1932  –  L’Evangile du Soleil     –  Fasquelle, Paris   –  220 p.

1941  –  Iles de Beauté  –  Gallimard, Paris  –  Géographie humaine – 229 p.

1949  –  Un paradis se meurt  –  Self, Paris   –  278 p.

1952  –  O.Z.Y.U.  –  Grasset, Paris  –  262 p.  


Notes :

[1] Voir ci-après le poème en prose composé par M. J.P. Alaux à propos de cette paire de sandales.

[2] Le scellement définitif de la plaque de granit ne fut fait qu’au cours du deuxième voyage du « Lotus », au début de juillet 1951.

Texte et photos : Société des Études Océaniennes

Précision : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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