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Après mes modestes réflexions de ces derniers mois, toutes consacrées à des classiques de la littérature française ou étrangère, c’est un ouvrage de la francophonie polynésienne, publié il y a exactement dix ans (éditions Au Vent des îles, 2012), que je voudrais évoquer aujourd’hui avec vous, chers lectrices et lecteurs. L’autobiographie de Nathalie Salmon-Hudry a…

Il y a quelques années, Nathalie Heirani a décidé de prendre la plume pour témoigner sur son expérience du handicap. Munie de sa « licorne », un appareil fixé sur sa tête, et de son clavier d’ordinateur, faisant fi de la paralysie qui affecte ses membres, elle s’est lancée dans la rédaction d’un récit autobiographique dont la production constituait déjà une victoire sur le handicap. L’une de ses motivations était, selon ses propres termes, d’en « montrer toutes les faces », de « montrer la différence autrement », pour que cet « aperçu du handicap vu de l’intérieur » (p. 134) permette de dépasser les idées erronées et les préjugés qui, fait-elle remarquer, compromettent souvent la construction d’un lien authentique avec les personnes handicapées.

Ma rencontre avec Nathalie et notre entretien au sujet de son texte comptent parmi les moments forts dans mon parcours de recherche en littérature. L’énergie de la jeune femme, sa joie solaire, ont pu frapper tous ceux qui, de près ou de loin, ont eu un jour la chance de la croiser. C’est cette propension au sourire, doublée d’une redoutable efficacité stylistique, que je souhaite mettre en lumière à travers la lecture d’un court chapitre de son ouvrage, particulièrement savoureux, en dépit de la gravité du problème de société qu’il décrit.

« Une grande méconnaissance du handicap »

« Nous devons faire face à une grande méconnaissance du handicap, même de la part des agents qui appliquent à la lettre le système. Ils ne voient pas l’injustice et le côté risible qu’entraînent certaines situations. Il y a quelques mois, un paraplégique, un paralysé des jambes, racontait qu’il s’était fait verbaliser. Avant que je ne poursuive, asseyez-vous car l’histoire est à tomber debout. Alors, cet homme se rend chaque matin au boulot à pied… enfin en fauteuil. Un matin, à un endroit de son tronçon, une voiture s’était garée sur le trottoir l’empêchant de passer. Il décida donc, il n’avait pas d’autre solution, de descendre sur la route, de contourner la voiture et de remonter, dès que possible, sur le trottoir. Manque de pot, un policier passa juste à cet instant et le verbalisa pour être allé sur la route. Malgré ses arguments béton et l’injustice de la situation, le gars a dû payer près de 20 000 Fcfp d’amende.

Cet exemple montre bien la grande méconnaissance des épreuves que vivent les handicapés. Ce policier a appliqué la loi en ne prenant pas en compte la situation et les circonstances. C’était juste un gars qui voulait aller travailler et qui était gêné par une voiture ! » (p. 105)

Loin d’être anodins, le ton badin qui domine le passage, le recours à une forme d’oralité, sont en cohérence avec l’adresse directe au lecteur, et confortent esthétiquement la familiarité globale du registre : l’effet créé est celui d’une proximité, d’une connivence, qui, s’appuyant sur un humour sans agressivité, signalent une volonté de partage, l’établissement d’un lien autour de l’expérience racontée.

L’usage de l’apologue est également significatif ; le détour par la figure du double permet de porter un regard neutre sur les difficultés décrites, et d’aborder avec une lucidité presque joyeuse l’énormité de la situation, qui resterait inacceptable sans cette mise en forme littéraire : l’homme devient personnage, représentant, figure transitionnelle, car il permet à l’écrivaine de dire sa propre expérience, en s’en détachant affectivement. Pas une once d’apitoiement ici : le « gars » est désigné deux fois, familièrement, comme un individu lambda. Aucun hypocoristique ni qualificatif pathétique ne vient corrompre la relation, sans fausse pitié, d’égal à égal, que le texte s’attache à restaurer entre le lecteur et la personne handicapée.

Subtilité d’écriture, ouverture dialogique et puissance testimoniale

L’image, justement, du détour (concret, spatial), émaille la scène narrée : le petit récit est saturé de termes évoquant l’espace à parcourir ; une tension est orchestrée de façon humoristique entre lexique de la mobilité et de l’immobilité, entre synecdoques du corps (les jambes, le pied) et de la matérialité inerte (le fauteuil, le véhicule). On notera, en outre, l’omniprésence paradoxale de la notion de vitesse (« dès que possible », « juste à cet instant »), le travail du rythme et de la syntaxe, enfin, saccadés au moment où est mentionnée l’obstruction du chemin, où sont décrits les détours nécessaires et les efforts physiques fournis par le personnage pour adapter son itinéraire (« Il décida donc, il n’avait pas d’autre solution, de descendre sur la route, de contourner la voiture et de remonter, dès que possible, sur le trottoir »).

La question qui m’intéresse lorsque j’observe cette littérarité très marquée du texte de Nathalie Salmon-Hudry pourrait être formulée ainsi : peut-on considérer que le travail stylistique autour du témoignage en fait un objet scripturaire tellement construit qu’il basculerait alors dans une sphère plus rhétorique que testimoniale ? En d’autres termes, la qualité littéraire de ce récit contredit-elle son ambition de transmettre un témoignage autobiographique le plus transparent possible ? Je m’empresse de partager ici ma modeste analyse, en répondant que, si l’on mesure la littérarité d’un texte à l’aune de son pouvoir cathartique, Je suis née MORTE est, pour moi, une œuvre qui articule admirablement subtilité d’écriture, ouverture dialogique et puissance testimoniale. Tisser un lien à l’autre plus authentique, plus solide : pari tenu dans ce texte qui continue, dix ans après sa publication, de nous parler de notre société de demain.

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