John Wawapai est un chanteur vanuatais, venu de Port Vila, qui vit à Chomérac (Ardèche) et travaille en France depuis bientôt quarante ans. Nous l’avons rencontré lors de deux festivals du Pacifique se déroulant en Ardèche méridionale, en juin et juillet 2023. Entre deux notes de musique avec son ukulele, cet artiste au grand cœur a bien voulu s’ouvrir et se confier aux lecteurs de Pacific Pirates Média.

« Pour chasser mes idées noires
J’ai dû construire des histoires
Coincées entre deux notes de musique… » [1]
De Port Vila à Rouen
Né en 1964 à Port Vila, d’un père originaire d’Ambrym et catholique, travaillant d’abord aux Travaux publics avant d’ouvrir un commerce, et d’une mère d’Efate[2] et protestante, couturière de métier, Jean-Pierre Mermer dit John Wawapapi (« tonton des petits »), définit son parcours de vie jusqu’à ses études en France en rapport avec les appartenances paternelles, autrement dit la coutume : école française, baccalauréat, études supérieures en France.
Les années soixante-dix au cours desquelles il a grandi et pris conscience du monde sont celles qui ont précédé l’accès à la souveraineté de son pays. Comment le jeune John a-t-il vécu, enfant et adolescent, les années d’avant l’indépendance de l’archipel des Nouvelles-Hébrides[3], sachant qu’il y avait une tension et une scission radicale dans les choix politiques entre catholiques et protestants[4] qui impactait les familles selon leur religion ? « J’ai vécu libre, comme un gamin des îles avec la famille, les cousins, on jouait dès la sortie de l’école, à la mer, on était dans notre bulle d’enfant, je ne me souciais pas de l’avenir, je vivais dans l’insouciance, plutôt timide et introverti. Une sorte de barrière nous protégeait. J’ai appris le français, mais aussi l’anglais pour communiquer avec la famille de ma mère, et la langue nationale que tout le monde parle, le bichlamar. Le pays compte aussi environ 110 langues locales[5] parlées. »
John passe son bac en décembre 1984, mais, compte tenu du décalage des calendriers scolaires, il n’arrive en France qu’en 1985, à l’Université de Rouen en l’occurrence (en lieu et place de Toulouse, Bordeaux ou Montpellier désirés), pour y entamer des études d’anglais. Il fait partie de la dizaine d’étudiants vanuatais francophones à pouvoir partir pour des études longues à l’époque. Les bacheliers anglophones se rendaient, eux, en Australie ou en Nouvelle-Zélande, mais John souhaitait aussi partir et découvrir le monde. À l’époque, il avait une image très positive de la France : « Sur le moment, je n’ai pas senti le racisme, à l’école, à Vanuatu, on ne nous montrait que les bons côtés de la France. Sur place, j’ai découvert d’autres réalités, par exemple que tout le monde ne mangeait pas à sa faim, que les SDF existaient, etc. De venir en France, ça m’a ouvert l’esprit ».
Les études n’ont pas trop bien marché, si bien que sa bourse lui a été coupée, mais il a décidé de rester en France : « Ça avait été mon choix de partir, mais ça a été aussi mon choix de rester en France pour des raisons personnelles. Rentrer à Vanuatu c’est une chose, mais c’est le moment d’en repartir, que j’appréhende, c’est une peur, un déchirement que j’ai en moi. »
De la musique à l’Ardèche
À l’époque, John nourrit une autre passion : la musique, il joue déjà de la batterie depuis l’âge de 8-10 ans, il gratte également la guitare et le ukulele, chante dans des groupes de jeunes. « Tout le monde fait de la musique dans les îles, c’était notre loisir, il n’y avait pas de télévision. À Vanuatu j’écoutais la musique française à la radio et je vivais dans la musique traditionnelle locale que je continue à développer aujourd’hui. » Et puis, il y a eu la rencontre avec la chanson de Bob Marley, Natural Mystic, qui agit comme un renouveau : « C’est une dynamique qui s’enclenche et qui prendra toujours plus de place et d’importance pour moi. J’utilise tous les apports culturels que j’ai reçus comme richesse. » Désormais, il se met à faire du reggae acoustic.

Et l’arrivée en Ardèche, comment s’est-elle faite ? « L’Ardèche, ça a été une découverte pendant des vacances. On était descendus avec des amis musiciens à Vallon Pont d’Arc, et on a trouvé les endroits superbes, on a aimé le pays. On s’est dit on va tous s’installer en Ardèche ! On déménage avec nos familles et on a commencé la musique ; l’été il y avait du travail en proposant des concerts, mais le reste de l’année, ce n’était pas facile, on était trop nombreux. Là, j’ai connu la galère avec ma famille, le secours populaire pour nous aider, le RSA[6] ». John a trois enfants à nourrir. Alors il crée le groupe Manbouss (« homme de la brousse » en bichlamar), en version duo en 1999, et quelques années plus tard, en 2008, il a pu enfin entrer dans le statut d’intermittent du spectacle qu’il convoitait. « C’était une victoire, à partir de ce moment j’ai pu faire ce que j’aime, gagner des sous et vivre de la musique. Je fais soixante à quatre-vingts concerts par an et beaucoup aussi pour défendre des causes. Toutes mes chansons font partie de mon histoire personnelle qui se reflète dans mes chansons. Je sais que je ne vais pas changer le monde, mais je dénonce l’injustice ». Comme il le chante lui-même : « C’est un oiseau qui aime voler, Alors rendez-lui sa liberté. »
Une identité musicale marquée par l’engagement
John Wawapapi est donc auteur, compositeur, interprète. Il chante en français, en anglais et en bichlamar. Il s’accompagne à la guitare ou au ukulele. Que chante-t-il ? Ses compositions parlent de la vie, dans sa douleur, mais avec une volonté d’optimisme et de se défaire des déterminismes. Avec modestie, il exprime à travers elles son empathie pour l’être humain. Il se range aux côtés de ceux qui luttent, écrit pour les cheminots en grève, en soutien aux habitants de la cité du Teil en Ardèche, victime d’un tremblement de terre en 2020, pour les gilets jaunes, sur les migrants de Calais, etc.

« La vie a forgé ma musique revendicative. Lors de mes concerts, je chante mais j’aime aussi qu’on chante ensemble avec le public. Mes chansons, c’est ma façon de réparer le monde. C’est ce que je vis que j’écris dans mes chansons. Je chante avec le cœur. Les plus belles chansons du monde sont tirées du cœur, de la souffrance. Le public le reçoit ainsi et me le rend comme ça. » Avec des valeurs fortes : la solidarité et le partage. « J’aime chanter sur les marchés, les gens s’arrêtent, me questionnent sur l’instrument à quatre fils, le ukulele, me demandent de chanter, et parfois reprennent avec moi. Les gens ont besoin de légèreté, de sourire, de sortir de leurs conditionnements. Mon ukulele, c’est le meilleur des téléphones, il met les gens en relation, en communication, et je n’ai le numéro de personne ! »
Donner vie à l’instant, vivre profondément le moment présent, c’est en cela que John s’inscrit dans la continuité des hommes et des femmes du Pacifique, avec son énergie et sa gentillesse communicatives.
« Comment je crée une chanson ? Je ne me dis pas que j’ai envie d’écrire une chanson sur un sujet. Je vais écouter les gens ; en forêt j’écoute des sons, les oiseaux m’inspirent, le bruit de la rivière aussi, tout ce qui m’entoure m’inspire, quand ça va m’arriver dans les oreilles ça sonne en musique, ainsi le travail commence là, et nait la chanson. La chanson du pain s’est imposée ainsi. »
La baguette de pain comme instrument d’accompagnement… et sujet d’une chanson
Le phénomène original qui a présidé à la création de cette chanson exceptionnelle au titre de La chanson du pain, mérite d’être rapporté : « Je venais d’acheter ma baguette de pain et, sur le chemin du retour, j’ai commencé à m’en servir comme d’une guitare ». Un trait de génie, intérieurement mûri par des années d’attention aux musiques du monde et à la vie, s’est imposé, là, spontanément. Quelques jours plus tard, John sort du four bouillant de sa création intérieure La chanson du pain. À écouter et même à déguster ! À la base donc, et comme sujet d’inspiration, cet aliment essentiel, prêt à être rompu familialement autour du bol de café matinal. Cette chanson qui définit bien le tempérament de John est devenue rapidement virale, disposée, comme en religion, à être le signe symbolique d’un au-delà rituel, souvent invisible, celui de la solidarité et d’une alliance avec l’humanité. Trois millions de téléchargements sur le site Tik Tok ! Qu’éveille alors, de niché au plus fond de l’être, le pain, cet aliment devenu universel et essentiel à la vie ? Probablement le signe du partage et de la fraternité. Celui d’une communion humaine, celui de l’accueil offert au prochain qui a faim. « … J’invite mon voisin même s’il vient de loin, mais ça a suffi pour changer nos vies… » Faire une place à l’autre, l’autre qui est dans le besoin, l’aider, et, de fait, se changer soi-même. Cette chanson permet à John d’accéder à une certaine notoriété qui le fait « basculer dans un autre monde ». Avec un risque néanmoins, celui de laisser dans l’ombre le reste de sa production. Mais lui n’a pas changé, il reste l’homme d’accès facile et à la sympathie contagieuse : « C’est le regard des autres qui a changé », confie-t-il.

John prépare un voyage en famille à Vanuatu pour juillet 2024 : « Je n’y suis pas retourné depuis 2010, les billets d’avion sont chers. Les parents ne sont plus là, mais il reste la famille avec laquelle j’ai gardé un lien étroit ». Et le prochain festival océanien de Chomérac, le second du nom organisé dans le Parc de verdure avec l’Amicale laïque du village, se déroulera sur deux jours, les 6 et 7 juillet 2024.
Voilà racontée à grands traits, l’histoire de John Wawapapi, un Mélanésien du Vanuatu venu effectuer ses études en France et qui vit maintenant de son art et rayonne de la vallée du Rhône aux monts d’Ardèche : un chanteur engagé, simple et sincère qui inspire et répand la sympathie. Une belle rencontre en cet été 2023 ! À vous, lecteurs, de prendre un peu de temps et de découvrir ses chansons présentes sur les plateformes.
« Étranger dans cette ville
Le petit Mélanésien
Dans son cœur le soleil brille
Pour se frayer un chemin
Loin des yeux mais pas des siens
Rien de tout son quotidien
Ne lui fera oublier son île ».
Étranger dans cette ville
Contacts pour se renseigner et écouter ses chansons :
www.manbouss.fr
Sur YouTube : l’essentiel de ses chansons
Écouter La chanson du pain :
Notes :
[1] Extrait de la chanson La chamade.
[2] L’île principale où se trouve la capitale Port Vila.
[3] Archipel administré conjointement par l’Angleterre et la France depuis 1907. L’indépendance sera proclamée le 30 juillet 1980 et le pays prendra le nom de Vanuatu (« vanua » = terre).
[4] Les catholiques étaient hostiles à l’indépendance alors que les protestant y étaient favorables.
[5] Entretien du 23 août 2023 à Chomérac (Ardèche).
[6] Revenu de Solidarité Active.

Quelle excellente idée cet article! Découvrir ce talentueux chanteur vanuatais et ardéchois d’adoption est une surprise et un vrai plaisir : il a du talent. Ecoutez la « Chanson du pain », elle est réconfortante!