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1769, un espace de paix entre la fin de la guerre de 7 ans et pas encore celles de la Révolution, un espace de paix d’une trentaine d’années, une génération… et les grandes puissances purent financer le développement de la science et l’organisation d’expéditions internationales pour observer le passage de la planète Vénus devant le Soleil : cela permettait de mesurer la parallaxe, la distance de la Terre au Soleil, et d’assurer ainsi un calcul plus précis de la longitude.

C’était la justification officielle de la présence de l’Endeavour se trouver à Tahiti le 4 juin 1769. L’Amirauté britannique avait aussi confié à James Cook des instructions secrètes : la recherche du Continent austral. C’est pour cela qu’elle lui avait demandé également de confisquer tous les écrits, tous les journaux des marins du navire afin de ne mettre à la disposition du public qu’un récit officiel — qui ne paraîtra qu’en 1773, deux ans après le retour du navire en Angleterre, le 12 juillet 1771.

Pourtant un narratif apocryphe de ce premier séjour du premier voyage de Cook dans le Pacifique parut à Londres le 23 septembre 1771, attribué à Banks et à Solander, mais qui en refusèrent la paternité dès le 27 dans une lettre à en-tête de l’Amirauté…

Cet ouvrage devenu anonyme eut un succès certain et fut très rapidement traduit en français et publié avec l’autorisation royale de Louis XVI dès le 26 juin 1772 : c’est ce texte qui est réédité 250 années plus tard à Tahiti par Haere Pō[1].

Entre les textes anglais de 1771 et français de 1772 se glisse en fait, pour le public francophone, grâce aux récits du capitaine Bougainville et ceux du botaniste Commerson, la naissance du mythe de « Taïti nommée Nouvelle-Cythère », un mythe encore bien vivant aujourd’hui. Est-ce cela qui a brouillé la traduction de M. de Fréville ?

Quoi qu’il en soit, cette édition de 2022 est un peu surprenante ; elle contient des passages barrés (tous les ajouts apportés par le traducteur français à l’édition anglaise), des passages en italiques (tous ceux qu’il avait supprimés). Ce texte en tifaifai peut rendre la lecture un peu plus difficile, c’est-à-dire plus attentive : comme Vénus lors de sa naissance, surgit l’image d’une île paradisiaque — encore utilisée de nos jours.

L’éditeur propose aussi un compte rendu de l’ouvrage anglais puis de sa traduction française parus en 1772 dans le Journal des Sçavans du mois de juin puis dans celui de décembre.

Il s’agit d’abord de rappeler en juin  l’apport français à l’observation du passage de Vénus devant le Soleil « au milieu de la Mer Pacifique », selon les calculs du mathématicien de la Lande, et de rectifier les erreurs de l’édition anglaise en publiant une « Lettre écrite par M. Banks lui-même à l’Académie des sciences », le récit du premier voyage du capitaine Cook ; y est aussi annoncé le second pour explorer les « Régions Polaires Australes » et l’existence d’un passage du Nord-Ouest « pour aller par le haut de l’Amérique […] à la Chine et aux Indes ».

En décembre le Journal des Sçavans présente l’édition française comme un Supplément au voyage de M. de Bougainville…, « mais la Traduction de M. de Fréville renfermant des augmentations considérables », il ajoute deux lettres « très-curieuses », la première de Commerson sur la botanique de Madagascar et l’autre d’un baron de G. sur ce fameux passage du Nord-Ouest.

En Annexes, l’éditeur propose la Deuxième Lettre de Commerson du 5 février 1769 écrite à l’île-de-France (île de la Réunion) « contenant la description de l’île de Taïti, nommée Nouvelle-Cythère par le C. Bougainville et O-Tahitiée par Cook », une poésie latine (traduite en français !) sur les médailles en plomb semées par Commerson à Tahiti le 13 avril 1768, ainsi que des extraits de la note 10 du Discours sur l’origine de l’inégalité de Jean-Jacques Rousseau paru en 1755.

Si tout le monde a en tête la belle édition officielle parue en 1773 de Hawkesworth du premier voyage de Cook dans le Pacifique, avec ses magnifiques gravures de scènes océaniennes revues et corrigées, il faut noter qu’en fait elle fut précédée par deux éditions moins connues parce qu’interdites : celle attribuée à Banks et à Solander (mais écrite par James Matra) et celle, posthume, de Sydney Parkinson[2].

Pourtant toutes deux renferment des trésors qui doivent intéresser le lecteur polynésien d’aujourd’hui, des vocabulaires de la langue tahitienne relevés pendant le séjour de l’Endeavour à Tahiti et dans les îles voisine entre le 13 avril et le 14 août 1769, mais aussi notés (grâce à la présence de Tupaia à bord du navire ?) ; plus de 500 mots collectés à l’époque et reconstitués, revus et annotés par le linguiste Jacques Vernaudon. 

Ce Journal d’un voyage à Tahiti et en Océanie (1772-2022) se veut donc, en 152 pages, non seulement le témoignage émouvant de la langue parlée il y a 250 ans… mais aussi un questionnement sur l’origine du mythe de Tahiti, sur la valeur des premiers témoignages des « découvreurs », sur l’innocence des peuples premiers, sur l’état de nature et les préjugés de culture, sur la loi naturelle et la loi politique, sur la maîtrise de la violence et des appétits (si la nourriture fut le thème du 22e Salon du livre à Papeete, le Journal de Matra paru pour cette occasion évoque aussi le cannibalisme !).


Notes :

[1] Journal d’un voyage à Tahiti et en Océanie fait par MM. Banks et Solander, Vocabulaire abrégé de la langue de l’île Otahiti en 1772 revu et annoté par J. Vernaudon, 25 illustrations dont 2 gravures de l’édition Laharpe de 1825 et 6 cartes redessinées par A. Dettloff, en Annexes, textes de Commerson, de Jean-Jacques Rousseau et de Véronique Dorbe-Larcade, 154 pages, imprimé à Tahiti.

[2] Sydney Parkinson, 2019, Journal de Tahiti et des îles, Vocabulaire de la langue d’Otaïti et Note sur le vocabulaire de Parkinson par J. Vernaudon, 28 illustrations dont 10 planches de S. Parkinson, 120 pages, imprimé à Tahiti.

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