Quiconque s’intéresse à la littérature classique connaît plus ou moins bien Jean de La Bruyère, académicien du siècle de Louis XIV et fervent défenseur des « Anciens » dans la Querelle qui les opposa à la fin du XVIIe siècle aux « Modernes », dont la conception progressiste des arts fut soutenue notamment par le non moins fameux Perrault.

« J’approche d’une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d’où je la découvre. Elle est située à mi-côte, une rivière baigne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie ; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l’aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers ; elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis, Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ! Je descends dans la ville, où je n’ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l’habitent, j’en veux sortir. »
Si les célèbres Caractères, ostensiblement placés sous le patronage de l’antique Théophraste, sont encore aujourd’hui un texte qui nous semble familier, c’est sans doute en grande partie en raison de leur longévité au sein des manuels scolaires et des divers programmes de concours : revoici d’ailleurs le moraliste français sur la liste des auteurs imposés à la session prochaine du concours national que passeront les nouveaux aspirants au professorat des lettres. Petite considération politico-pédagogique qui confirme la solide place occupée par l’Ancien au firmament de la culture, et qui peut, chers lectrices et lecteurs, nous interpeller ; la pérennité des Caractères dans le panorama littéraire moderne tirerait-elle son origine ailleurs que dans la reconduction placide d’une tradition convenue ?
Le passage que je donne en ouverture étonnera peut-être par sa simplicité stylistique ; il frappera certainement par son actualité. Loin des circonvolutions verbales du siècle précieux qui ont pu desservir la littérature française dans l’esprit du lectorat contemporain, l’Ancien de l’époque classique nous offre ici un fragment narratif alerte, percutant, au rythme vif et aux images saisissantes. Nous voilà irrépressiblement entraîné(e)s vers une conclusion savoureuse, où, dans une pointe fulgurante, est évoquée sans concession l’insoutenable horreur de vivre ensemble.
Par un basculement du locus amoenus à une dystopie sociale efficacement croquée, La Bruyère nous surprend, et, tout à la fois, nous bouscule – salutaire ironie, qui nous extrait sans ménagement d’un éventuel idéalisme béat ? Ou cynisme topique, éculé, comme diront les détracteurs d’une tradition moraliste peut-être perçue comme usée ? Remarquons en tout cas la sobriété stylistique d’une langue classique dont la densité nous réveille : aucun développement inutile, une chute narrative marquée par l’abstraction, fondée sur l’éviction de tout événement précis, des détails matériels, du décor. Partout, l’économie et la concision.
Assurément, l’homme peut haïr la société de son semblable, même s’il n’est plus guère de bon ton de se l’avouer, et qu’il est encore moins admis de l’écrire publiquement, à une époque où les injonctions de sociabilité semblent tourner à l’obsession, tandis qu’elles nourrissent une certaine forme de discours politique aussi bien qu’un nombre croissant de courants socio-intellectuels.
Le clin d’œil de l’auteur aux Anciens dans l’allusion à l’« aquilon » ne saurait faire oublier la réception difficile que lui réserva son propre clan lors de la parution des Caractères – trop modernes, trop virulents, trop destructurés ? Cette satire des sociétés humaines n’est-elle pas plutôt imprégnée d’une insondable lassitude, profondément actuelle ?
L’impression d’un vague dégoût du monde
Le fragment qui succède à cette saynète fictive confirme l’impression d’un vague dégoût du monde, exprimé cette fois sous la forme d’une utopie. L’impossible concorde, reléguée au domaine de l’imaginaire, se dessine au fil des subordonnées relatives accumulées, se construit dans l’idéal du verbe, loin, très loin de la réalité.

« Il y a une chose que l’on n’a point vue sous le ciel, et que selon toutes les apparences on ne verra jamais : c’est une petite ville qui n’est divisée en aucuns partis (sic), où les familles sont unies, et où les cousins se voient avec confiance ; où un mariage n’engendre point une guerre civile ; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments par l’offrande, l’encens et le pain bénit, par les processions et par les obsèques ; d’où l’on a banni les caquets, le mensonge et la médisance ; où l’on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les assesseurs ; où le doyen vit bien avec ses chanoines ; où les chanoines ne dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres. »
En amont de ces deux caractères, un bref fragment disait déjà le découragement du moi pris dans les rets de la tourmente sociale :
« Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres, que de faire que les autres s’ajustent à nous. »
Les Caractères laissent parfois un arrière-goût de désespoir et suggèrent l’impuissance de l’être réduit au renoncement.
Ce en quoi, comme souvent chez les grands auteurs classiques, l’écriture de l’Ancien qu’est La Bruyère résonne étrangement avec l’inquiétude de notre époque.
J’oserai la qualification de pessimisme ludique, dans la mesure où le remède de l’écriture, stratégie de choix contre le chaos, permet de ciseler un monde idéal, pour mieux accepter qu’il n’est que chimère.
Jean de La Bruyère, Caractères [1694], éd. Emmanuel Bury, Livre de Poche, 1995, « De la société et de la conversation », 48, 49, 50.

Toujours « éclairant » les articles de Carole!