Retour

Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 115 de juin 1956. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

La famille Vehiatua joua un certain rôle dans l’histoire ancienne de Tahiti et se dressa toujours devant la dynastie des Pomare qui commençait à s’affirmer.

On compte 5 chefs régnant sur la Presqu’île de Taiarapu. Vers 1768, Vehiatua I était le chef de la Presqu’île, mais nominalement vassal de Amo, chef de Papara. Lorsque la gloire d’Amo perdit de son prestige après sa rencontre avec Wallis, Vehiatua se rendit indépendant.

Le chef Tutaha voulut le soumettre ; des combats s’ensuivirent vers 1770 mais restèrent indécis. Rien ne fut changé.

Les hostilités reprirent vers 1773. Un combat eut lieu à Tirauu ; Tutaha fut tué, Pomare et Hapai s’enfuirent. Vehiatua I ravagea l’île, puis, subitement, rentra chez lui. Il était vieux et laissa le gouvernement de Taiarapu à son fils qui devint Vehiatua II, il était très jeune.

Cook, à son deuxième voyage fut reçu par lui ; il avait 17 ans ; il est décrit comme timide. C’est ce même chef qui accueillit les Espagnols au retour de 1′ « Aguila ». Il mourut en 1775.

Son frère Natapua lui succéda comme Vehiatua III. Il avait 9 ans. En 1789, il accueillit deux des déserteurs de la « Bounty », Churchill et Thompson. Il mourut jeune et avait désigné, contre la coutume, comme son successeur, Churchill, car il n’avait pas d’héritiers directs ; l’anglais devint Vehiatua IV, mais fut bientôt assassiné par Thompson.

Le neveu de Vehiatua III, fils du chef Vaiuru, prit le pouvoir, il avait 4 ans, sous le nom de Vehiatua V.

Lorsque Pomare II devint l’arii rahi, Taiarapu resta indépendant. Mais le roi voulut le soumettre avec l’aide de Temarii, chef de Papara, aidé de marins de la « Bounty ». La concentration eut lieu, malheureusement pour l’expédition, la « Pandora » qui recherchait les mutins s’empara de ceux-ci, et Pomare dut remettre à plus tard sa tentative ; c’était en 1791.

Une deuxième expédition eut lieu et Taiarapu se soumit ; le roi en donna le gouvernement à un de ses frères, du 8 mai au 26 décembre 1791.

En 1793, Temarii s’allia avec Vehiatua V, ou plutôt ses chefs, vu son jeune âge, pour secouer le joug de Pomare I. Des combats eurent lieu à Atahuru. Pomare semblait avoir perdu le combat lorsqu’Amo fut tué. Taiarapu prit la fuite. Vehiatua V voulut continuer la guerre, Pomare marcha contre lui, le défit, donna la Presqu’île à son plus jeune fils.

La ruine de la famille Vehiatua était consommée. Pomare régnait désormais en maître dans tout Tahiti malgré de continuelles convulsions.

Ces pages d’histoire ne disent pas clairement de quel Vehiatua il s’agit. Vehiatua I mourut âgé, on ne dit pas qu’il fut assassiné. Vehiatua II mourut jeune, il ne s’agit pas de lui, pas plus que les autres. Alors ? Notre manuscrit porte le nom de Pomare II, surchargé pour en faire Pomare I. Nous pensons qu’il s’agit pourtant de Vehiatua V puisque le Pomare signalé avait posé un rahui sur tout Tahiti, chose qui ne pouvait être faite que par un arii rahi. Il s’agit croyons-nous de la mort de Vehiatua V le dernier de la famille en tant que chef de Taiarapu et de Pomare II.

Nous donnons ici la traduction du tahitien d’un manuscrit de feu le chef Teriieroo de Papenoo.

Philippe REY-LESCURE, décembre 1955

———

Vehiatua s’appelait Teihotupu o Vehiatua i te Matai ; fils de Tuamea, une femme, et de Teopirirau a Atihau, marae Farenuiatea. Mais ce nom de Vehiatua était un nom d’emprunt, le véritable était Oromaito.

Il vint un temps où Pomare décréta sur l’ensemble de Tahiti un rahui, sur toutes les plantations, dans les 5 districts, et ce rahui est connu sous le nom de Temata Uraura o Tahiti. Il arriva ensuite que Vehiatua entendit que Pomare s’était installé à Afaahiti et y consommait des holothuries puantes ; il ordonna aux Hui[1] et aux Taiarapu de lui porter des aliments royaux. Vehiatua était mécontent du rahui ; il y avait des vivres dans les plantations et l’on ne mangeait que du mauvais, taros etc. Il décida de prendre des taros et de tuer des porcs et de les apporter au roi à Afaahiti. L’offrande de ces vivres fut faite. Le roi fut mécontent, car le rahui n’avait pas été levé. Il vit que Vehiatua avait transgressé la loi et que Taiarapu et Hui n’en faisaient pas cas. Il se mit en colère, se disputèrent entre eux. Vehiatua ne voulait pas le combat mais devant l’insistance de Pomare il accepta.

Il retourna chez lui, à Farenuiatea, en pensant que Pomare et lui étaient amis.

Le roi décida d’aller à Eimeo et de chercher les Eimeo au grand complet, de les concentrer dans le Tahiti Rahi (Tahiti sans la Presqu’île) et de combattre Vehiatua.

Il partit et aborda à Teaharoa. Il entendit là qu’une partie des Teaharoa (Porionuu) avait été battue par son ennemi.

Il réunit les chefs de ce lieu et envoya des messagers à Eimeo pour chercher le roi en lui disant : une partie des Teaharoa avait été défaite par Vehiatua à cause du rahui.

On envoya 6 messagers : un de Hitiaa, un de Mahaena, deux de Umehiti (Tiarei), un de Papenoo, de Piha i Atata, c’est-à-dire Haururu, un de Mahina.

Ces six hommes ne parvinrent pas jusqu’au roi. A leur arrivée à Teaharoa, ceux qui étaient là leur demandèrent : pourquoi ce voyage ? Ils répondirent : nous venons chercher le roi pour le ramener, des Teaharoa ont été vaincus par Vehiatua. Ces hommes tuèrent les envoyés et les plongèrent dans les marais à Teaharoa.

Tahiti attendait son roi et, à cause de ce retard, on envoya deux messagers du Porionuu, ceux-ci arrivèrent jusqu’au roi, le saluèrent et dirent : les Teaharoa nous envoient vers toi.

Le roi répondit et ne partit pas. Les messagers lui dirent : ô roi, lève-toi, retourne à Tahiti, Tahiti est chaude de la massue de Vehiatua.

Le roi prépara son départ pour Tahiti avec tout Eimeo. Eimeo et Tahiti rahi s’unirent pour s’emparer de Vehiatua. Ils se reposèrent quelques temps à Tautira, à la pointe Tatatua et là le roi fit un discours. Il remit l’ouvrage entre les mains des chefs de Tahiti et de Moorea.

Quand Vehiatua apprit l’arrivée du roi, il réunit ses hommes. Vehiatua demanda à ses gens : où aura lieu le combat ? Les uns dirent : à Arahouhou ; les autres : à Toamoano et les autres : à Tehoaa iti.

Vehiatua dit : c’est fini. La raison pour laquelle un homme dit : à Tehoaa iti le combat, parce que c’était un endroit étroit, et à cause de la grande armée qui s’avançait ils craignaient de combattre sur un large espace ; ils seraient entourés suivant l’usage des batailles de cette époque.

Alors Vehiatua conduisit son armée à Hotupu.

Quand le roi entendit que son ennemi se préparait il plaça son armée au lieu-dit : Terurua. Les deux armées se préparèrent au combat. Pomare ne pouvait plus reculer.

Il voulut rencontrer Vehiatua avant le combat ; ils se rencontrèrent. Vehiatua demanda la paix. Le roi répondit : c’est toi qui a violé la loi du rahui ! Le combat eut lieu ensuite, le roi fut battu. Une partie de ses gens fut prisonnière aux Tuamotu à cause de la colère de la massue de Vehiatua.

Ensuite Vehiatua se tint paisiblement et passa le gouvernement à son fils Paitu qui fut appelé Vehiatua II. Il alla s’installer à Vairuia.

Quand l’homme Moeterauri[2], chef de Mataoae chercha à tuer Vehiatua. Il vint de Raiatea à Tahiti avec les gens de Raiatea et de Moorea ; ils se réunirent à Tahiti.

Il choisit parmi ses guerriers Tane Tui Fenua qu’il plaça sur ses troupes et partit prendre Vehiatua. Il entendit qu’il était à Vairuia et il se dit que Vehiatua allait mourir par lui. Il arriva au coucher du soleil au lieu Faana et attendit. Ensuite il alla au lieu Uri Tutua et attendit le sommeil de Vehiatua et au milieu de la nuit Moeterauri et Tane Tui Fenua et la troupe arrivèrent à la maison de Vehiatua.

Moeterauri vit Vehiatua à l’embouchure de la rivière Vairuia. Une bécasse jeta son cri du côté de la mer. Vehiatua dit à Tutua : c’est une bécasse-homme ce cri. Tutua lui dit : ne t’inquiète pas, dors, c’est une bécasse de Vairuia. Vehiatua dit : non c’est une bécasse-homme, son cri tressaille ; si c’était la bécasse de Vairuia, elle roucoulerait. Tutua lui dit : dors, chef. Vehiatua s’endormit.

C’est alors que Moeterauri et Tane Tui Fenua et les autres vinrent et cernèrent la maison. La porte fut brisée, Vehiatua dormait ; ils le virent ces deux hommes, ils percèrent le chef de 7 coups de lance. Alors Vehiatua se réveilla, il vit Moeterauri. Il dit : Toi, Moeterauri tu n’es pas un guerrier mais une femme ! sa dernière parole, il mourut.

Quand Vehiatua II, nommé Paitu, entendit la mort de son père, il rassembla ses troupes depuis Hui jusqu’à Taiarapu pour se saisir de Moeterauri qui avait souillé la massue de Vehiatua. Il commanda à ses gens de ne pas le tuer mais de le lui amener vivant.

On fit comme d’habitude dans les combats, à la frontière appelée Taiariari. Les Taiarapu s’occupaient des vivres et les Hui du combat. Quand ils arrivèrent au lieu fixé, les Taiarapu prirent les vivres, les Hui marchèrent au combat. La victoire ne leur fut pas donnée ; ils se sauvèrent. Taiarapu cria alors : Les Hui ! souvenez-vous de votre roi ! Les Hui répondirent par une mauvaise parole. Les Taiarapu répondirent : Oui, les Hui, tu es un four froid qui ne brûle pas, ton roi est mort.

Les Taiarapu laissèrent alors les vivres, saisirent leurs massues et partirent au combat. Quand les Hui virent qu’un parti de Moeterauri était battu par Taiarapu, ils revinrent pour aider. Moeterauri fut pris et amené devant Vehiatua II. Le fils était heureux de voir la figure de cet homme.

Il commanda à ses hommes de prendre les vivres des habitants pour remercier ses troupes, et cet homme Moeterauri, et pour célébrer la victoire.

Il commanda aux femmes de mâcher l’ava indigène pour remplir 16 récipients. Ensuite Vehiatua demanda : le four est-il chaud ? On lui répondit oui, c’est fini. Le roi appela alors les siens.

Le four fut découvert, les femmes préparèrent le festin ; l’ava fut distribué aux chefs ; Vehiatua appela Moeterauri pour venir au tamaraa.

L’homme se leva et alla s’asseoir à côté de Vehiatua. Vehiatua dit : mangez, vous, laissez-moi faire mon travail.

Alors Vehiatua fils se tourna vers Vehiatua disant : j’échange la mort de mon père sur toi aujourd’hui. Tu n’es pas un guerrier, si tu t’étais mis devant lui, tu serais mort.

Vehiatua lui saisit la tête et la cassa du tronc. Il lui brisa le front, prit la cervelle de cet homme et la mélangea à l’ava, il but cela.

Depuis il est dit : une coupe de crâne. Vehiatua va avoir un fils.

Texte : Société des Études Océaniennes


Notes :

[1] Les Hui habitaient la région située après Pueu et avant la grande rivière de Tautira.

[2] Nom du lieu de l’école actuelle de Vairao.

Précision : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

image_pdfPDFimage_printImprimer

Laisser un commentaire

Partage