Dans un article intitulé « La Polynésie française dans le tohu-bohu du monde » et publié dans la revue IRIS de l’Observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique, Jean-Marc Regnault, maître de conférences émérite et chercheur associé à l’Université de la Polynésie française, dresse un état des lieux lucide d’un territoire pris entre mythe paradisiaque et réalités géopolitiques. Derrière les cartes postales, la Polynésie française se débat dans des enjeux multiples : dépendance économique vis-à-vis de la métropole, montée des revendications identitaires, pressions internationales croissantes et fragilité sociale.
L’auteur rappelle d’abord que la collectivité d’Outre-mer, souvent qualifiée de « Pays », est à la fois française et profondément distincte. Majoritairement mā’ohi, la population affirme une identité de plus en plus revendiquée, transcendant les clivages politiques entre autonomistes et indépendantistes. Si la Constitution de 2003 n’évoque plus un « peuple » mais des « populations d’Outre-mer », cette sémantique a nourri un sentiment de régression. Les tensions autour de l’autonomie s’entremêlent aux réalités économiques : en 2025, sur un PIB de 660 milliards de Fcfp, 240 milliards proviennent de transferts de l’État. Le président Moetai Brotherson l’a reconnu : l’indépendance reste difficilement soutenable sans alternative financière crédible.
Mais les enjeux dépassent le seul cadre statutaire. La Chine s’affirme comme un acteur majeur du Pacifique, ravivant les inquiétudes françaises. Son influence, via l’aide au développement et les infrastructures régionales, interroge le positionnement polynésien. Pékin a même suscité l’émoi en septembre 2024 lorsqu’un missile d’essai est tombé près des eaux polynésiennes. Or, souligne Regnault, le concept même d’« Indo-Pacifique » reste flou pour la classe politique locale, peu mobilisée par les rivalités stratégiques alors que la région devient un théâtre de compétition mondiale.
La question sociale se fait plus pressante
Au sein du territoire, la question sociale se fait plus pressante. Les inégalités s’accroissent, les violences intrafamiliales explosent, le diabète et l’obésité touchent une large part de la population. Le haut-commissaire Éric Spitz a rappelé avant son départ que les véritables urgences résident dans la santé, le logement et la répartition des richesses, bien plus que dans les querelles statutaires. Ces fragilités s’enracinent dans une histoire coloniale et nucléaire encore vive : les « trente nucléaires » (1966-1996) continuent d’alimenter un ressentiment durable, même si les débats sur les réparations et la reconnaissance progressent.
Entre dépendance économique, quête identitaire et rivalités de puissances, la Polynésie française se découvre pleinement actrice du « tohu-bohu du monde ». Loin du mythe d’un archipel paisible, elle devient l’un des laboratoires où se mêlent post-colonialisme, mondialisation et résilience insulaire.

