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Les hasards des agendas respectifs du président américain Donald Trump et du parti indépendantiste polynésien Tavini Huiraatira font se télescoper les réflexions sur la valeur d’un territoire îlien : le Groenland d’un côté et la Polynésie française de l’autre. Cela fournit l’occasion de jeter un regard froid (surtout pour le Groenland !) sur la valeur économique d’une île, étant entendu qu’une telle estimation n’apporte que peu d’éléments de réponse à la question des avantages ou des inconvénients pour les populations concernées de suivre une voie indépendantiste ou de rester liées d’une quelconque façon à une grande nation, européenne ou autre.

Le Groenland fait partie du royaume du Danemark depuis le XVIIe siècle. Selon la doctrine Monroe de 1823, le territoire, géologiquement relié au continent américain, appartient à la sphère de sécurité des États-Unis et, selon certains de ses gouvernants, un renforcement de cette dernière serait assuré par l’acquisition de l’île. En 1946, le président Harry Truman a offert 100 millions de dollars US (soit l’équivalent de 1,5 milliard actuels) au Danemark pour l’achat du territoire. De manière beaucoup moins généreuse, ce qui ne saurait surprendre, Donald Trump vient de proposer aux Groenlandais 10 000 USD par habitant, soit au total un demi-milliard de dollars, pour qu’ils acceptent de devenir citoyens américains. Si les territoires se négociaient ainsi, comme au temps de la colonisation, c’est bien au Danemark qu’il faudrait faire une offre. Les États-Unis ont ainsi acheté la Louisiane (un territoire beaucoup plus grand que l’actuel État américain) à la France en 1803 et l’Alaska à la Russie en 1867. En 1917, ils ont encore acquis les Îles Vierges auprès du Danemark (déjà !) pour la somme de 25 millions de dollars US en or, soit l’équivalent de 800 millions USD d’aujourd’hui.

Bien que le Danemark, conformément au souhait de la majorité des Groenlandais, ait clairement fait savoir à M. Trump que ce territoire n’était pas à vendre, il est intéressant de savoir ce que serait un prix raisonnable de l’île (selon la seule raison économique, car l’hypothèse d’une rupture avec le Danemark soulève des questions plus complexes que celle d’une valorisation économique pure).

Comme tout actif économique, un territoire a une valeur correspondant à la somme actualisée (c’est-à-dire ramenée à la valeur présente) des revenus qu’elle peut engendrer jusqu’à la fin des temps. Concrètement, avec un taux d’actualisation des revenus futurs de 3 % par an, il suffit de se projeter sur 50 ans pour avoir une bonne estimation (au-delà de 50 ans, l’actualisation tend à ramener les revenus futurs à de trop faibles valeurs et l’incertitude accrue rend l’estimation de plus en plus hasardeuse). Le calcul (réalisé avec l’aide de l’IA à partir de données disponibles sur internet et explicité dans l’encadré ci-dessous) donne une valeur totale comprise dans la fourchette 367-830 milliards de dollars US. Des estimations similaires ont également été avancées. Alphaville/Financial Times a estimé de son côté à 1 100 milliards USD la valeur supérieure de la fourchette. Quoi qu’il en soit, le président Trump est encore loin du compte avec son demi-milliard de dollars US.

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Calcul de la valeur économique du Groenland (avec l’aide de Google et ChatGPT)

Le Groenland enregistre un PIB annuel d’environ 2,8 milliards d’euros. En supposant une légère croissance sur 50 ans, et en retirant les flux de transferts en provenance du Danemark, cela donne une valeur actualisée (au taux annuel de 3 %) comprise entre 45 et 75 milliards d’euros. Le territoire dispose d’importantes ressources naturelles (potentielles) en minerais et en hydrocarbures. La valorisation de ces ressources est complexe car elle dépend de l’évolution des cours mondiaux, c’est à dire des conditions de l’offre et de la demande, liées notamment aux changements technologiques. Pour les ressources minières, les valeurs probables se situent entre 100 et 300 milliards d’euros. Concernant les hydrocarbures, les prévisions raisonnables sont entre 50 et 100 milliards d’euros. A ces valeurs, il convient d’ajouter la position stratégique majeure dans cette zone arctique, valorisable entre 100 et 200 milliards d’euros. Enfin, une valeur symbolique et diplomatique peut atteindre 30 à 60 milliards d’euros. Au total, la valeur économique du Groenland se situe entre 325 et 735 milliards d’euros (soit au taux de change du moment, entre 367 et 830 milliards de Dollars US).   

Valeur économique du Groenland                                           (milliards d’euros)

Poste de valorisation                                                                       Valeur estimée

PIB actualisé sur 50 ans (sans transferts de l’État)                                    45-75

Ressources minières (potentielles)                                                         100-300

Hydrocarbures                                                                                           50-100

Valeur stratégique (Arctique)                                                                  100-200   

Valeur symbolique et diplomatique                                                            30-60        

Total                                                                                                        325-735

Sources : Statistics Groenland, US Geological Survey, Geus (Danemark), collecte de données via ChatGPT (Open AI)

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Le même exercice peut être fait pour la Polynésie française. C’est probablement ce que le Tavini a en tête lorsqu’il s’interroge sur « la valeur géopolitique de nos 5 millions de km2 de ZEE ». En prenant une nouvelle fois une actualisation au taux de 3 % des revenus futurs sur 50 ans et des estimations raisonnables des ressources naturelles et des valeurs stratégiques et symboliques, on aboutit à une fourchette d’estimations de 185-320 milliards d’euros (voir encadré suivant).

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Calcul de la valeur économique de la Polynésie française (avec l’aide de Google et ChatGPT)

Le PIB sans transferts de la France tomberait mécaniquement à 4 milliards d’euros – c’est-à-dire (6-2) – et probablement plutôt à 3, voire moins, puisque les 2 milliards de transferts annuels ont des effets induits directs et indirects que l’on peut estimer au moins à 1 milliard d’euros. Avec une croissance régulière de 2 % (hypothèse plutôt optimiste) et une actualisation au taux de 3 % sur 50 ans, cela donne une valeur comprise entre 100 et 120 milliards d’euros. La valeur stratégique d’îles dans le Pacifique est sensiblement moins importante que celle du Groenland. La fourchette raisonnable en est de 10-30 milliards d’euros. La valeur symbolique et diplomatique, aussi bien pour la France que pour les indépendantistes se situe environ à 30-50 milliards d’euros.

L’élément le plus difficile à estimer est celui de l’évaluation des ressources naturelles sur la ZEE de 5 millions de km2. Si cette vaste zone était riche en ressources exploitables, on pourrait l’estimer à plus de 2000 milliards d’euros. Mais de manière réaliste, ces ressources ne valent pas actuellement plus que 5 milliards d’euros. La raison en est que les minerais sont situés dans des zones trop profondes, interdisant à ce jour toute exploitation rentable. Seuls les gisements de cobalt dans les Tuamotu (notamment vers Niau) seraient exploitables mais pour que l’exploitation soit rentable il faudrait encore que le prix du cobalt atteigne un niveau au moins cinq fois supérieur à son niveau actuel. Or le prix du cobalt n’a cessé de baisser depuis la fin 2017, sous le double effet de la récupération des batteries usées et de la baisse de la demande du fait de substitutions d’autres matières premières. Même si une remontée des cours est attendue dans les prochains mois, on est loin du seuil minimal de rentabilité. Quant aux gisements de terres rares, ils ont peu de chance de devenir rentables un jour. Les terres rares ne sont en fait pas aussi rares que leur nom ne le laisse penser et, alors que la valeur des ressources du Groenland s’apprécie du fait du réchauffement climatique (rendant les gisements plus faciles d’accès), le coût relatif d’exploitation des fonds polynésiens s’en trouve mécaniquement augmenté.

Le vaste territoire maritime de la Polynésie française n’a donc probablement pas une valeur marchande aussi grande que ne le laisse supposer sa superficie. On peut malgré tout envisager le scénario le plus rose pour la valeur des ressources minières (qui monterait alors à 20-60 milliards), pour la valeur des énergies marines (thermique, houle, marémotrice) et des services écosystémiques (biodiversité et autres services écologiques) correspondant à une valeur de 5 à 10 milliards d’euros, et pour une valeur stratégique spécifique (contrôle maritime, défense, influence régionale, etc.) non directement monétisable mais évaluable à 20-50 milliards d’euros. La ZEE pourrait donc valoir entre 45 et 120 milliards d’euros.

Au total donc, la valeur économique de la Polynésie française pourrait atteindre 185 à 320 milliards d’euros.

Valeur économique de la Polynésie française                               (milliards d’euros)

Poste de valorisation                                                                        Valeur estimée

PIB actualisé sur 50 ans (sans transferts de la France et                        100 – 120

avec croissance de 2% /an)

Ressources maritimes (ZEE)                                                                    45 – 120

Valeur stratégique (hors ZEE)                                                                   10 – 30

Valeur symbolique et diplomatique.                                                          30 – 50

Total                                                                                                         185 – 320

Sources : INSEE, ISPF, IFREMER, BRGM, ministère de la Transition écologique, F. Lasserre (Géopolitique des mers), J.C. Gay (géographie de l’Outre-mer), Rapports parlementaires, Livre blanc Défense, 2013). Données collectées via ChatGPT (Open AI).

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La valeur économique de la Polynésie française apparaît selon ces calculs comme environ deux fois moindre que celle du Groenland (avec toutes les précautions d’interprétation de ces résultats, étant donné les nombreuses incertitudes portant en particulier sur l’estimation des ressources minières et la valeur stratégique des deux zones en question, les projets de moratoire sur l’exploitation des ressources minières marines étant par exemple susceptibles de réduire drastiquement les valeurs correspondantes). Étant entendu que la population Groenlandaise est cinq fois moins importante que la population polynésienne, cela donne une richesse par habitant dix fois plus grande pour le Groenland (aujourd’hui le PIB par habitant est déjà 2,4 fois plus élevé au Groenland qu’en Polynésie française). Ces évaluations ne prétendent pas fixer un prix à des territoires, qui, en tout état de cause dans le monde moderne, ne sont plus l’objet de transactions comme ce fut le cas durant la période coloniale. Mais elles peuvent illustrer les dimensions économiques et stratégiques des débats autour de leur avenir institutionnel.

Finalement, ce dernier dépend de la volonté des personnes qui y résident de manière durable. Les liens du Groenland avec d’autres pays ne doivent pas être déterminés autrement que par le choix des Groenlandais. Il en va de même en Polynésie française. Or ces liens extérieurs sont largement déterminés par une longue histoire politique, économique et surtout humaine. Il est impossible d’attacher des valeurs financières à la longue histoire commune, aux liens familiaux ou à tant d’autres relations affectives entre le territoire îlien et la nation continentale (Groenland-Danemark dans un cas, Polynésie française-France dans l’autre).  

Il reste une question importante dans le débat en cours en Polynésie française : la France « paierait-elle » assez sous forme des transferts annuels (environ 2 milliards d’euros) en contrepartie des gains, actuels et futurs, apportés par le territoire polynésien ? Actuellement, le seul gain de la France métropolitaine (notamment de ses contribuables) est un gain symbolique et diplomatique. La ZEE polynésienne permet à la France d’être la deuxième puissance maritime mondiale. La présence dans le Pacifique confère aussi à la France un rôle diplomatique, militaire et stratégique dans la région Indopacifique.

Mais cette valeur stratégique est largement symbolique. Elle renforce l’image d’une France présente sur tous les océans, mais cela ne se traduit pas de manière directe par des retombées économiques pour la population métropolitaine. Elle ne contribue pas significativement au PIB de la France hexagonale, ni à sa balance commerciale. Même si les ressources minières marines était exploitées un jour, la France métropolitaine n’a tirerait aucun avantage direct. Alors que le coût budgétaire est réel pour les contribuables français, les gains eux sont intangibles. En l’état actuel des choses, les transferts nets d’environ 2 milliards d’euros en provenance de la France métropolitaine correspondent donc plus à un engagement de solidarité républicaine qu’à un investissement rentable. D’ailleurs, des pays européens sans possessions ultramarines (comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou la Suède) affichent des niveaux de vie supérieurs à ceux de la France, mesurés en termes de revenu par habitant, d’investissement public ou de qualité des services. Cela suggère que la puissance globale n’est pas une condition nécessaire à la prospérité intérieure.

Au-delà du sentiment de puissance des gouvernants français, les gains économiques que la Polynésie française apporte à l’Hexagone sont des plus ténus. Le choix entre indépendance et maintien dans le giron de la République française n’a donc pas de relation directe avec cette question. En revanche, les effets d’une rupture radicale sur le revenu réel des Polynésiens constituent sans doute une question beaucoup plus importante, à laquelle les estimations de valeur du territoire apportent un début de réponse alarmant. Il sera intéressant de confronter nos estimations avec celles à venir dans l’étude commandée par le Tavini.

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