Le dimanche 3 septembre 2023, sur TF1, le président des Restos du Cœur, Patrice Douret, a tiré le signal d’alarme sur la situation financière des restos du cœur dont l’association est au bord de la rupture. Il a alerté sur les conséquences de l’inflation pour un grand nombre de personnes ou de ménages.
Les chiffres sont parlants dans l’Hexagone et concernent l’ensemble des associations caritatives : Restos du Cœur, Croix-Rouge, le Secours populaire, le Secours catholique, banques alimentaires. Le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire est en forte hausse (+ 25 % selon le journal La Croix) alors que les ressources baissent :
– 2,4 millions de personnes bénéficiaient de l’aide alimentaire en 2022, soit 3 fois plus qu’il y a 10 ans ;
– 1/3 des personnes accueillies dans les structures d’aide alimentaire s’y rendent depuis moins de 6 mois ;
– 60 % des bénéficiaires y font appel de 1 à 2 fois par semaine, soit une hausse de 6 % ;
– l’alimentation est devenue le 2e poste de dépense derrière le logement ;
– plus de 80 % des bénéficiaires sont sans emploi (chômeur, retraité, en maladie longue durée ou parent au foyer) les seuls restaurants du cœur qui couvrent plus de 30 % de la couverture alimentaire s’attendent à distribuer 35 % de repas supplémentaires en 2023.
Le président reconnaît que les restos ne sont plus assez solides pour absorber le flux. Achetant plus d’1/3 de ce qu’elle distribue, l’association est fortement touchée par la hausse des prix. Le budget de fonctionnement des restos du cœur provenait des donateurs particuliers, d’entreprises, d’aides publiques de l’Etat et de l’Union européenne. En août 2023, il manquait 35 millions d’euros d’où l’appel solennel du président Douret le 3 septembre aux « forces politiques et économiques ».
Il est utile de comparer les forces en présence dans le secteur caritatif entre la Polynésie et l’Hexagone. Cela peut aider à mieux comprendre les enjeux et les réponses spécifiques à apporter. En Métropole, le secteur caritatif est animé autour de quelques grandes associations dont le caractère d’utilité publique a été reconnu. Les principales sont les Restos du Cœur + la Croix-Rouge française + le Secours populaire + le Secours catholique. Ces associations fonctionnent dans le cadre d’initiatives privées (dons des particuliers + entreprises) selon un principe qui considère, comme le dit le journaliste Pascal Perri, que « ce n’est pas à l’Etat de nourrir les Français ». Cela n’a pas empêché, historiquement, les pouvoirs publics (via la fiscalité) de compléter le financement sous forme de subventions et d’aides diverses. En ce qui concerne la Polynésie, la solidarité et le caritatif s’organisent à différents niveaux avec une conception un peu différente. Cette solidarité et la couverture alimentaire sont d’autant mieux assurées que la communauté de vie est proche et selon un vécu culturel original :
– au niveau des familles (élargies), la couverture alimentaire se développe à travers des échanges internes importants et un système de troc ;
– au niveau des églises. C’est un des cadres essentiels de la solidarité et de la survie alimentaire dans une conception de partage fondateur de la vision polynésienne ;
– au niveau des communes qui sont très présentes notamment auprès des personnes âgées ;
– les associations caritatives : en absence de restos du cœur, la Croix-Rouge est reconnue d’utilité publique et assure le ravitaillement des épiceries solidaires. Son action est complétée par le Secours catholique et l’Ordre de Malte. Le fonctionnement financier se fait dans un système mixte privé + public avec une part publique beaucoup plus importante qu’en Métropole ;
– le pouvoir politique, par un certain nombre d’actions complète la couverture alimentaire d’une façon directe ou indirecte.
La faillite d’une société
D’une certaine façon, le système polynésien est plus complet et moins soumis aux aléas économiques que le système métropolitain. Cela ne veut pas dire que les Polynésiens et que le pouvoir politique local soient à l’écart du défi alimentaire soit au niveau quantitatif ou au niveau qualitatif du fait de l’inflation forte et de revenus insuffisants pour une part importante de la population (20 000 retraités à faible pension + femmes seules + jeunes avec travail précaire + étudiants).
La révélation des difficultés de l’aide alimentaire dans l’Hexagone mais aussi en Polynésie montre la faillite d’une société. Le bénévolat de ceux qui organisent la distribution et la générosité des donateurs individuels ne permettent plus de faire face à la demande. Les restos du cœur et les autres associations caritatives qui tentent de suppléer aux ravages d’une société qui produit et accepte la misère, ne peuvent plus vivre sans les subventions publiques ou les donations d’entreprises.

Ces aides ne sont plus à la hauteur des besoins. L’appel du 3 septembre met en lumière l’extension de la pauvreté. Les demandeurs, de plus en plus nombreux, font partie des 10 millions de personnes obligées de survivre avec moins de 1 100 euros par mois, le seuil de pauvreté en France. Dans ces chiffres froids, il y a des retraités dont les pensions, après une vie de travail, ne permettent pas de manger en plus de se loger, des travailleurs précaires ou à temps partiel ou en CDI, des chômeurs en attente de leurs indemnités, des étudiants en attente de leur bourse ou de leur APL, des femmes qui élèvent seules leurs enfants, des travailleurs salariés mais au salaire insuffisant. Cela rend particulièrement cynique le comportement des « forces économiques », dont certains sous-paient leurs salariés pour mieux « gaver » leurs actionnaires. Le don de Bernard Arnault et la dotation annoncée par la ministre des Solidarités, Aurore BERGE, aux Restos du Cœur ne peuvent que faire polémique mais permettent aussi d’ouvrir un débat intéressant sur les vrais enjeux de la solidarité. L’annonce médiatisée de dons substantiels de certains acteurs transforme l’acte caritatif en coup publicitaire plus qu’en élan véritable de générosité. Cela risque de décourager et dévaloriser les gestes d’entraide de dizaines de milliers de donateurs modestes qui sont les vrais moteurs de la solidarité. Il faut savoir que les petits dons (de 0 à 150 euros) représentaient 73 % de la générosité des Français contre 41 % en 2023 selon Laurence LEPETIT, déléguée du syndicat France Générosités. Si les « grands dons » récents, qui révèlent davantage la peur sociale ou politique de la colère populaire que la générosité, permettent de sauver momentanément les finances des associations, il est permis de dire « tant mieux ».
« Une réponse inadaptée »
Cependant, Benedicte BONZI, docteur en anthropologie sociale, nous dit : « Ces dons exceptionnels sont une réponse inadaptée. Bien sûr, il faut agir en urgence et sauver les restos mais il faut surtout comprendre pourquoi on se retrouve dans une telle situation ».
La situation actuelle invite à approfondir la question suivante : dans un pays démocratique et libre et fondé sur le respect, la promotion et la dignité de la personne, la solidarité doit-elle rester une affaire privée ? Le caractère privé de l’aide alimentaire et de la solidarité conserve toute sa valeur dans la mesure où il traduit la volonté du plus grand nombre de citoyens de s’engager dans un combat de co-fraternité et de solidarité entre ceux qui ont davantage au profit de ceux qui ont moins ou qui ont trop peu. Par contre, il y a danger à voir évoluer le système dans une dérive de type charity businness tel que développé aux USA. C’est l’idée selon laquelle « le capitalisme en lui-même peut être philanthropique et œuvrer au bien de l’humanité ». En fait, c’est l’échec de l’Etat providence. Dans ce contexte, en cas de difficultés, il faut miser sur le privé (individus ou entreprises) pour combler les manques.
Problème, si le geste solidaire de riches mécènes peut être sincère, il reste à l’appréciation totale du donateur qui peut choisir de financer telle ou telle association ou initiative plutôt qu’une autre. Or, quand c’est l’Etat ou le Pays (Polynésie) qui finance, il doit être impartial. Déléguer le financement de la solidarité ou de l’alimentaire aux privés de type « mécènes », c’est prendre le risque de les laisser combler ces lacunes par des mouvements de générosité ponctuels qui ne sont pas sans ambiguïté. C’est au bon vouloir des donateurs et de leurs objectifs propres. Tel est le danger repéré par Virginie Martin, docteur en sciences politiques. En réalité, les 10 millions d’euros de Bernard ARNAULT semblent bien peu par rapport à tous ceux qui donnent chaque année sans que l’on parle d’eux. Malheureusement, la part des petits donateurs diminue faute de ressources familiales.
Quelles réponses à cette situation ?
En conclusion, les réponses à cette situation de pénurie de moyens engagés pour la lutte contre la pauvreté sont de plusieurs types :
– d’abord favoriser la prise de conscience de tous les citoyens de l’indécence de cette situation de pénurie dans le cadre de pays riches. Il est temps de cesser de se trouver de fausses excuses pour limiter les dons dans la mesure où une part importante de la population vit dans l’aisance ;
– refuser de s’inscrire dans la politique spectacle de grands donateurs mécènes dévalorisant les gestes et la générosité de millions de petits donateurs ;
– maintenir, notamment dans le cadre de la Polynésie, le maillage de proximité de la solidarité ;
– mutualiser les moyens autour des banques alimentaires avec un investissement supplémentaire des grandes chaînes d’alimentation ;
– exiger des entreprises et des partenaires sociaux la négociation de salaires et revenus suffisants pour permettre la survie alimentaire de nombreuses familles ou personnes seules. C’est nécessaire pour limiter l’assistanat et redonner dignité aux personnes ;
– exiger des pouvoirs politiques et gouvernements une politique fiscale permettant une meilleure répartition des richesses en limitant les profits excessifs et en permettant la redistribution. Une attention particulière doit être portée aussi aux classes moyennes faibles peu aidées mais fortement sollicitées ;
– repenser les politiques agricoles en renforçant l’autonomie alimentaire sur la base de produits locaux de qualité et en quantité suffisante.
« Nous sommes responsables des gens que nous aimons », écrit Alexandre JARDIN
Et si c’était cela la clé et la réponse au défi posé ? Dans une nation ou un peuple où l’empathie entre les citoyens n’existe plus guère, est-il possible de trouver les solutions alliant intelligence de l’esprit et intelligence du cœur ?
