Le colonialisme, qui s’est manifesté de diverses manières au cours de l’histoire, n’a pas entièrement disparu avec la décolonisation du XXᵉ siècle, mais a revêtu de nouvelles formes, souvent plus subtiles. Le colonialisme désigne de nos jours un système politique et économique où une puissance exerce un contrôle sur un territoire étranger, souvent au détriment des populations locales. Ce contrôle peut être militaire, administratif, économique ou culturel. En revanche, la colonisation fait référence au processus d’établissement et de maintien de ce contrôle, souvent par la mise en place de structures d’administration et d’exploitation des ressources humaines et naturelles.
La colonisation est un processus d’établissement de l’occupation ou du contrôle sur des territoires dans le but de les cultiver, de les exploiter, de commercer et éventuellement de s’y installer. Ce processus est souvent maintenu par l’impérialisme, le mercantilisme ou le colonialisme (GODLEWSKA, SMITH, 1994). Les colons agissent souvent comme un lien entre les populations indigènes et l’hégémonie impériale, comblant ainsi les écarts géographiques, idéologiques, sociétaux et commerciaux entre les colonisateurs et les colonisés. Quant au colonialisme, il exprime donc le contrôle exercé par une puissance sur un territoire ou un peuple dépendant. Le terme est souvent justifié par des théories géographiques historiques telles que le déterminisme environnemental, qui légitimaient la colonisation en posant que certaines parties du monde étaient sous-développées (BLAKEMORE, 2023).
Dans son essai, Universaliser, l’humanité par les moyens d’humanité, le philosophe[1] Souleymane Bachir DIAGNE (2024) précise que le colonialisme est aussi une manière de poser une chape de plomb sur le monde, en décidant qu’il n’existe qu’une seule civilisation, une seule région du monde naturellement porteuse de l’universel, et qui s’étend sur le reste de l’humanité. Elle cherche à absorber dans sa propre substance et universalité tout ce qui l’entoure. La décolonisation consiste à restituer au monde son pluralisme. Cependant, une fois cette restitution établie, et même au cours du processus de décolonisation, il est nécessaire d’universaliser ; c’est-à-dire, s’orienter ensemble vers un même horizon d’universalité. C’est là qu’il nous faut nous opposer au relativisme, qui affirme que chaque culture est enfermée dans son propre contexte, et que ses valeurs ne se définissent qu’à l’intérieur de celui-ci. Il doit y avoir un au-delà des cultures, mais cet au-delà ne sera pas une culture qui se décrète naturellement supérieure aux autres. Ce sera précisément la projection commune que toutes les cultures feront ensemble[2].
Notes :
[1] Pendant longtemps, les sciences exactes ont été considérées à tort comme les seules sources fiables de faits et de vérités. Cependant, les sciences humaines, comme la philosophie, jouent un rôle tout aussi crucial dans l’acquisition de connaissances et la compréhension du monde. Elles nous permettent d’interroger les bases mêmes de notre savoir et de notre existence. Les sciences humaines apportent des perspectives critiques et réflexives qui enrichissent notre vision du monde. Elles nous encouragent à explorer les dimensions éthiques, culturelles et historiques de la connaissance, nous aidant ainsi à saisir la complexité des interactions humaines et sociales.
[2] Cf. citation de Souleymane Bachir DIAGNE entendue lors de l’émission de France Inter, diffusée le vendredi 28 février 2025, provenant du podcast « L’heure philo », « Conscience et subjectivité avec Lionel Naccache et Nathan Devers », de 43:40 à 44:57, mis en ligne le 28 févier 2025 [URL : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-philo/l-heure-philo-du-vendredi-28-fevrier-2025-8957972], consulté le 1er mars 2025.
Dans le Pacifique, l’héritage du colonialisme persiste, non seulement sous des formes économiques et politiques, mais aussi sous des formes plus récentes comme le néocolonialisme et le colonialisme environnemental. Le néocolonialisme se manifeste par une influence économique, politique et culturelle persistante des anciennes puissances coloniales sur certains territoires, souvent sous des formes plus indirectes, telles que la domination par les investissements étrangers ou les relations commerciales déséquilibrées. Le colonialisme environnemental, quant à lui, désigne l’exploitation non durable des ressources naturelles, en particulier des écosystèmes marins et des ressources minières, sans considération pour les populations locales ni pour la préservation de l’environnement (GAUTHIER et al., 2011).
La Polynésie française, ainsi que d’autres îles du Pacifique, en sont des exemples intéressants puisque les enjeux d’autonomie, d’exploitation des ressources naturelles et de préservation des écosystèmes marins sont au cœur des préoccupations contemporaines.
« Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leur culture, leur histoire. Puis quelqu’un d’autre leur donne une autre culture, leur invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. »
Milan Hübl cité par GRAND (2010 : 4)

I. Le colonialisme classique a-t-il perduré ?

La fin de la domination politique directe ?
La décolonisation, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale, a conduit à l’indépendance de nombreuses colonies. Les grands empires coloniaux européens, tels que ceux de la France, du Royaume-Uni, de l’Espagne et du Portugal, ont été progressivement démantelés, mettant fin à l’administration directe des territoires étrangers. La majorité des pays colonisés ont ainsi acquis leur indépendance politique, symbolisant la fin des relations coloniales formelles.
Les indépendances formelles sont-elles réellement complètes ?
Cependant, bien que ces nouveaux États aient adopté leurs propres constitutions et gouvernements, l’indépendance politique n’a pas toujours été accompagnée d’une véritable autonomie dans tous les domaines. Les anciennes puissances coloniales ont parfois maintenu des liens économiques, politiques et culturels substantiels avec leurs anciennes colonies. Dans le Pacifique, des territoires comme la Polynésie française demeurent sous souveraineté française, malgré leur statut de « Collectivité d’Outre-mer » (COM). Bien que les Polynésiens aient acquis un statut particulier, la France conserve une influence importante, notamment en matière de décisions économiques et d’exploitation des ressources naturelles.
II. Le néocolonialisme : une forme de domination plus subtile ?
Le néocolonialisme désigne les nouvelles formes de domination qui persistent après les indépendances politiques. Bien que les anciennes colonies ne soient plus gouvernées directement, elles restent souvent sous influence, notamment à travers des mécanismes économiques, culturels et politiques.
La dépendance économique persiste-t-elle ?
Les anciennes colonies demeurent parfois dépendantes des anciennes métropoles par le biais de relations économiques parfois déséquilibrées. Par exemple, dans le Pacifique, le franc Pacifique (CFP) reste un outil de contrôle monétaire, et certains accords commerciaux continuent de favoriser les intérêts de la France, parfois au détriment de l’économie locale. Des secteurs stratégiques, tels que l’énergie, l’eau ou les infrastructures, sont souvent largement contrôlés par des entreprises multinationales, généralement basées en France. Cette situation contribue à maintenir une influence significative de la métropole, créant des rapports de force parfois inégaux.
Les anciennes colonies restent également sous l’influence des institutions financières internationales telles que le FMI et la Banque mondiale. Ces institutions imposent des politiques économiques qui favorisent souvent les intérêts des pays développés. En Polynésie, par exemple, les projets d’infrastructures sont parfois dictés par ces institutions, dans une logique de développement qui peut ne pas toujours correspondre aux spécificités locales.
L’influence culturelle et linguistique de la métropole reste-t-elle prégnante ?
L’influence culturelle et linguistique de l’ancienne puissance coloniale demeure forte dans le Pacifique. Le français reste dominant dans l’administration, l’éducation et les médias en Polynésie française. Bien que des efforts soient faits pour promouvoir la culture locale, notamment la langue polynésienne, le français demeure omniprésent, consolidant ainsi l’hégémonie culturelle de la France. Ce phénomène peut compliquer une émancipation culturelle et identitaire complète des peuples autochtones, qui se trouvent parfois confrontés à une culture dominante imposée par la métropole.
Les interventions militaires et politiques françaises sont-elles une forme de néocolonialisme ?
La présence militaire française dans le Pacifique constitue un autre aspect de ce phénomène. La France maintient des bases militaires stratégiques en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie[1] et en Wallis-et-Futuna, conservant ainsi un rôle important dans la sécurité régionale. Cette présence reflète une forme de néocolonialisme politique, dans laquelle les anciennes puissances coloniales continuent d’intervenir dans les affaires internes de leurs anciennes colonies.
L’exploitation des ressources naturelles relève-t-elle du néocolonialisme ?
L’exploitation des ressources naturelles dans le Pacifique, notamment des fonds marins et des terres rares, constitue un autre exemple de néocolonialisme. Les multinationales, souvent basées en France, contrôlent cette exploitation, tandis que les populations locales ne bénéficient pas toujours de manière équitable des retombées économiques. La France, tout en maintenant une présence économique et politique forte, tire une grande partie de ses bénéfices de l’exploitation des ressources naturelles du Pacifique, ce qui renforce son influence dans la région.
III. Un colonialisme environnemental : une nouvelle forme de domination ?
Le colonialisme environnemental désigne l’exploitation des ressources naturelles dans les territoires du Sud au profit des pays industrialisés, souvent au détriment de l’environnement local. Dans le Pacifique, cette forme de domination se traduit par des projets d’exploitation minière, de déforestation et d’extraction des terres rares, souvent orchestrés par des acteurs économiques extérieurs.
La résistance en Polynésie française ?
En Polynésie française, cette lutte prend la forme d’oppositions face aux projets d’exploitation minière et à la préservation des ressources maritimes. Bien que des mouvements de résistance existent, l’héritage de l’exploitation, comme celle des phosphates, demeure encore bien visible. Des projets comme celui du HUB numérique en Polynésie, bien que porteurs d’opportunités économiques, suscitent également des inquiétudes concernant leur impact écologique et l’intégration de critères de durabilité.
Des figures emblématiques de la résistance au colonialisme dans les années 1950, telles que Tupaia[2], Te Hau Moea (Marau Taaroa)[3], Pouvana’a A Oopa Tetuaapua[4], Francis Sanford[5], John Teariki[6] et Oscar Temaru[7], ont dénoncé la marginalisation des peuples polynésiens face à l’exploitation coloniale. Bien que la reconnaissance des droits territoriaux et culturels soit plus présente aujourd’hui, une division demeure, notamment avec l’émergence de la question de l’indépendance. En 2023, la victoire de la liste indépendantiste lors des élections territoriales, bien qu’importante, reflète aussi un pragmatisme économique face à la situation complexe du territoire.

Les enjeux de l’environnement et du patrimoine : vers une approche symbolique et économique ?
Le concept d’environnement, comme celui de patrimoine, soulève des interrogations sur sa nature essentiellement économique ou symbolique. En effet, dans le contexte de la Polynésie française, l’environnement et le patrimoine sont souvent perçus comme des biens à conserver et à transmettre aux générations futures. Cette conception s’inscrit dans une logique de durabilité, mais elle peut aussi revêtir un caractère sacré et affectif.
Les notions de patrimoine naturel et de conservation ne sont toutefois pas neutres. Elles reflètent souvent une conception occidentale du temps, en particulier dans l’approche de développement durable, qui est parfois perçue comme une forme d’impérialisme culturel. En ce sens, l’importation de ces concepts dans des sociétés non occidentales peut générer des tensions, notamment dans des contextes post-coloniaux, où l’on questionne le bien-fondé de certaines formes de conservation dictées par des acteurs extérieurs.
Guy Di Meo, dans ses travaux, évoque cette idée de conservation comme étant non seulement un acte de transmission, mais également une démarche de préservation des biens reçus par héritage, en vue de leur passation future. Selon lui, cette vision s’inscrit dans une dynamique à la fois sociale, culturelle et symbolique, car « parler d’environnement, de patrimoine dans ce contexte « de filiation et de transmission revient à poser le principe d’une conservation des biens reçus par héritage, en vue de leur passation future, en l’état ou sous forme substitutive de capital social » (DI MEO, 2005 : 102). Ainsi, l’environnement et le patrimoine, en tant que biens communs ou familiaux, deviennent des enjeux stratégiques qui vont bien au-delà de la simple gestion économique ou écologique, soulignant leur dimension symbolique et identitaire.
Le cas de la Polynésie française et de Nauru : des exemples de colonialisme environnemental
Le cas de Nauru représente un exemple emblématique de ce qu’on appelle le « colonialisme environnemental ». Cette petite île du Pacifique a subi une exploitation minière intense de ses ressources en phosphate, principalement par des entreprises étrangères, souvent issues des anciennes puissances coloniales. Cette exploitation a eu des conséquences dramatiques : des terres dévastées, une biodiversité locale largement réduite, et un écosystème profondément perturbé. Si Nauru a, certes, tiré des bénéfices économiques de l’exploitation de ses ressources au cours du XXe siècle, ces retombées ont été largement insuffisantes pour compenser la dégradation de son environnement. À long terme, les habitants de l’île se retrouvent désormais confrontés à une économie dévastée, à un manque de terres agricoles, et à des difficultés sociales croissantes.

Cet exemple illustre parfaitement comment les pays industrialisés externalisent souvent les conséquences écologiques de leur développement vers des territoires qui, au lieu de profiter pleinement des bénéfices de l’exploitation, en subissent les effets destructeurs. De plus, la dépendance économique de Nauru envers l’exploitation minière étrangère l’a empêchée de développer une véritable autonomie économique, renforçant ainsi une relation de dépendance néocoloniale avec les entreprises et les États étrangers. Ce modèle de développement économique n’a pas permis aux populations locales de maintenir un équilibre entre leurs ressources naturelles et leur mode de vie traditionnel.
Le cas de Nauru sert ainsi de mise en garde pour d’autres îles du Pacifique qui, confrontées à des projets similaires, risquent de suivre la même voie de dépendance et de dégradation. C’est un exemple frappant de colonialisme environnemental, où l’exploitation des ressources naturelles, loin d’apporter la prospérité promise, se traduit par une perte irrémédiable de patrimoine écologique et une fragilisation des sociétés locales.
La pression sur les océans et les écosystèmes marins : quelles conséquences ?
Le Pacifique, avec sa richesse en biodiversité marine et terrestre, subit une pression croissante à cause des activités économiques diverses, telles que l’exploitation minière sous-marine, la construction d’infrastructures de télécommunications, et d’autres secteurs en expansion comme l’hôtellerie, la perliculture et la coprahculture. Ces projets ont un impact direct sur les écosystèmes marins et terrestres, mettant en péril les équilibres fragiles qui existent dans cette région isolée du monde. Le colonialisme environnemental se matérialise ainsi par la destruction de ces écosystèmes, au profit des intérêts économiques étrangers.
Toute activité économique, qu’elle soit extractive, industrielle ou touristique, entraîne des répercussions sur l’environnement et le développement social des populations locales. Dans le cas de l’activité hôtelière en Polynésie, des projets touristiques massifs ont souvent eu des effets néfastes sur les ressources naturelles locales. Par exemple, des complexes hôteliers abandonnés, comme on l’observe dans plusieurs îles du Pacifique, laissent derrière eux des sites pollués et des écosystèmes dégradés. Ces projets entraînent également une transformation de l’espace, exerçant une pression sur les terres agricoles, les ressources en eau et les écosystèmes côtiers (Cf. média Brut, 2022, « L’archipel des hôtels abandonnés »).
De plus, des secteurs comme la perliculture et la coprahculture (monoculture du cocotier) exacerbent la pression sur l’environnement local. La perliculture, bien qu’elle représente une source de revenus pour certaines communautés, génère de nombreuses perturbations écologiques, telles que la destruction de récifs coralliens pour installer des fermes perlières. Les sédiments et les produits chimiques utilisés dans ces fermes affectent la qualité de l’eau et diminuent la biodiversité marine. En ce qui concerne la coprahculture, la monoculture de cocotier peut entraîner une diminution de la diversité végétale et un appauvrissement des sols. Cette pratique contribue à la perte de biodiversité, notamment en éliminant les espèces végétales endogènes et en perturbant les cycles naturels des écosystèmes terrestres.

Des études scientifiques ont montré que l’intensification de ces activités économiques contribue à la réduction de la biodiversité marine et terrestre, augmentant ainsi la vulnérabilité des écosystèmes et des communautés humaines face aux changements climatiques et autres crises environnementales. Par exemple, une étude menée par Tanguy et al. (2017) démontre que la perliculture en Polynésie a des effets dévastateurs sur les récifs coralliens, réduisant leur capacité à se régénérer et altérant les écosystèmes marins locaux. De même, des recherches sur l’impact de la monoculture du cocotier, comme celles de Reynaud et al. (2020), ont mis en évidence des effets néfastes sur la fertilité des sols et la diversité végétale locale. En somme, bien que ces activités économiques puissent offrir des bénéfices à court terme, elles présentent des dangers à long terme pour l’environnement et le développement durable des populations locales, amplifiant ainsi les défis auxquels sont confrontés les territoires du Pacifique.
En conclusion : le colonialisme persiste-t-il sous de nouvelles formes ?
L’axe Indo-Pacifique, une région stratégique reliant l’Asie à l’Océanie, est devenu un terrain clé dans les rivalités géopolitiques mondiales. La montée en puissance de la Chine, les ambitions militaires des États-Unis, ainsi que les stratégies de domination économique de pays comme l’Inde, ont un impact direct sur les îles du Pacifique. Ces dernières, bien que souvent oubliées sur la scène internationale, se retrouvent prises dans un jeu géopolitique où leur souveraineté et leur développement économique sont mis à mal par des puissances étrangères. L’axe Indo-Pacifique cristallise ainsi les tensions et soulève des enjeux de dépendance économique et de domination, qui se manifestent dans les projets de développement et d’exploitation des ressources naturelles, souvent au détriment des populations locales.
Le colonialisme n’a pas disparu, mais a pris de nouvelles formes, souvent plus subtiles et insidieuses, telles que la domination impérialiste, la répression systématique des populations locales et l’exploitation économique. La fin de la domination politique directe n’a pas signifié la fin de l’exploitation des territoires, notamment dans la région du Pacifique. Si l’indépendance politique de certaines régions, comme le Vanuatu, a été obtenue, elle n’a pas suffi à offrir une réelle autonomie, tant sur le plan économique que culturel. Le néocolonialisme, par la dépendance économique, l’influence culturelle et les interventions militaires, continue de maintenir un rapport asymétrique entre les anciennes puissances coloniales et leurs ex-colonies, tout en intégrant de nouvelles puissances économiques comme la Chine.
Dans le Pacifique, des territoires comme la Polynésie française, Nauru, et d’autres, montrent que les formes modernes de colonialisme — qu’elles soient économiques, environnementales ou culturelles — demeurent présentes. La résistance à ces nouvelles formes de domination reste vive, mais les défis sont multiples. Le colonialisme environnemental, notamment, soulève des questions cruciales pour l’avenir de ces territoires, qui risquent de se retrouver à nouveau sous un processus de domination déguisé en discours de développement ou de modernisation.
Le concept de « colonialisme environnemental » désigne la manière dont les pays industrialisés externalisent les conséquences écologiques de leur développement économique vers les pays du Sud. Cette forme de colonialisme est particulièrement visible dans le Pacifique. La Polynésie française, par exemple, lutte depuis de nombreuses années contre l’exploitation des terres rares et la préservation de ses ressources maritimes. Cependant, les vestiges de l’exploitation des phosphates rappellent que cette lutte est loin d’être terminée. Le cas de Nauru, victime d’une exploitation minière dévastatrice, demeure un avertissement pour d’autres territoires du Pacifique.
Le projet de la Polynésie française de devenir un « HUB numérique » avec des centres de données mondiaux pourrait bien inaugurer une nouvelle forme de colonialisme environnemental. Ces projets, bien que prometteurs économiquement, requièrent une énorme quantité d’énergie et risquent d’entraîner une pression accrue sur les ressources locales. Le colonialisme environnemental se manifeste également par la pression exercée sur les océans et les écosystèmes marins de la région, souvent au profit d’intérêts économiques étrangers, tels que l’exploitation minière sous-marine et les infrastructures de télécommunications. L’équilibre fragile de la Polynésie, en tant que territoire isolé, est ainsi mis à mal.
Dans ce contexte mondial en pleine évolution, la question de la sécurité des îles du Pacifique devient plus pressante que jamais. Avec l’expansionnisme de puissances comme la Russie, les ambitions militaires des États-Unis et la domination économique de la Chine, les îles du Pacifique risquent d’être prises dans un jeu géopolitique où leur autonomie et leur stabilité sont compromises. Dans cette dynamique, l’équilibre de la région indopacifique est essentiel, non seulement pour les intérêts géopolitiques, mais aussi pour la préservation de la souveraineté des peuples océaniens. Paradoxalement, sous couvert de « sécurité », certains discours actuels poursuivent une ingérence qui relève davantage de l’exploitation et de la domination. Ainsi, il devient urgent de repenser ces enjeux sous un prisme plus équilibré, loin des discours expansionnistes, afin de garantir un avenir stable et équitable pour ces îles et leurs populations.
Les paroles du poète dionysien, Didier Morville, d’origine martiniquaise et chinoise, résonnent profondément : « Un peuple sans terre dans les brouillards d’une mémoire, Un peuple qu’on enterre dans les cercueils de l’histoire. Un peuple sans père c’est un peuple qui s’égare, Et trouvera ses repères, il n’est jamais trop tard » (2006 : 16). Ces mots résonnent comme un appel à la prise de conscience et à la réappropriation de l’histoire et des identités des peuples océaniens face aux enjeux contemporains. Ils soulignent l’importance essentielle de la mémoire collective et de la réappropriation des racines, afin que les peuples du Pacifique puissent, malgré les turbulences actuelles, retrouver leur chemin et préserver leur identité face aux défis mondiaux.
Par Azad TIGRAN*, Camille LEF et Laurian GUYMALLE**
*Azad TIGRAN est un ancien aventurier devenu écrivain, qui a longtemps parcouru les côtes oubliées et les îles perdues avant de poser son sac en Polynésie française en 2013. Son parcours est celui d’un explorateur, poussé par une insatiable curiosité et une quête de sens à travers les paysages les plus reculés du monde. Formé par l’école des autodidactes, il a transcrit ses aventures et ses rencontres dans des récits empreints de mystère et d’émotions. Installé dans le Pacifique Sud, il a trouvé une terre fertile pour ses recherches et son écriture. Aujourd’hui, ses travaux mêlent philosophie, géographie et réflexion sociale, dans une recherche constante d’équilibre entre l’homme, la nature et ses propres racines. Il intervient régulièrement lors de conférences et ateliers sur les thématiques de l’environnement, de la culture et des dynamiques sociales des îles du Pacifique. Sa plume, profondément influencée par ses années de voyage, demeure un témoignage vivant de son engagement à transmettre la richesse des cultures insulaires et à mettre en lumière les défis actuels du monde insulaire. Azad TIGRAN s’intéresse également à la manière dont l’héritage colonial a façonné l’architecture sociale, économique et environnementale du Pacifique. Il porte un regard nuancé sur cet héritage, soulignant aussi bien les défis que les opportunités qu’il a créées, notamment en matière d’infrastructures et de développement durable. Son travail est une quête incessante de solutions innovantes qui, tout en préservant la richesse des cultures locales, œuvrent pour un avenir plus équilibré et respectueux des spécificités régionales. Entre deux conférences et quelques croquis des paysages polynésiens, Azad TIGRAN trouve son inspiration dans les rencontres improbables avec des baroudeurs, des philosophes et des penseurs marginaux, qu’il considère comme ses compagnons d’infortune dans cette quête. Son œuvre est un reflet de ses voyages intérieurs et extérieurs : une cartographie de l’âme humaine et de ses luttes pour l’harmonie avec la nature et les autres.
**Laurian GUYMALLE est un ancien cartographe maritime, qui a vu le Monde d’un point de vue unique : celui des océans inaccessibles et des terres inconnues. Après une série de naufrages — certains tangibles, d’autres purement métaphoriques — son chemin a pris une nouvelle direction. Désormais écrivain, son existence se tisse entre routes oubliées, ports fantômes et rencontres improbables. Formé dans l’ombre des autodidactes et des marginaux éclairés, il a arpenté pendant des années les recoins les plus reculés de l’esprit humain, transcrivant les récits de baroudeurs, d’aventuriers déchus et de philosophes du quotidien. Loin des cartes, il cartographie les récits invisibles, ceux qui ne figurent sur aucune mer, mais qui vibrent dans chaque âme errante.
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Bibliographie
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Brut, 2022, L’archipel des hôtels abandonnés, [Vidéo], mis en ligne le 22 décembre 2024, [URL : https://www.brut.media/fr/videos/environnement/ecologie/larchipel-des-hotels-abandonnes], consulté le 19 février 2025.
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Notes :
[1] Citons la figure de Jean-Marie Tjibaou, leader kanak de Nouvelle-Calédonie. Bien qu’il ne soit pas originaire de la Polynésie française, sa lutte pour l’indépendance kanak a inspiré les mouvements indépendantistes polynésiens, notamment ceux qui se sont élevés contre l’impérialisme français dans le Pacifique.
[2] Bien qu’il ait vécu avant la colonisation française, Tupaia – prêtre, navigateur et diplomate des îles de la Société (XVIIIe siècle) – a représenté la résistance culturelle face aux empiètements étrangers, notamment européens, et a cherché à protéger les traditions polynésiennes.
[3] Princesse tahitienne et épouse du prince royal Ari’i-aue (futur Pomare V), elle a joué un rôle important dans la préservation de la culture tahitienne, y compris la langue et les traditions, à une époque où elles étaient menacées par la colonisation française.
[4] Pouvana’a A Oopa Tetuaapua (1895-1977) était un homme politique polynésien, figure emblématique du mouvement anticolonialiste. En 1958, il est arrêté, accusé de « complicité de destruction d’édifices et détention d’armes ». En 1959, il est donc condamné à huit ans de prison et quinze ans d’exil en métropole. En 2018, la Cour de cassation a annulé ce jugement, reconnaissant que l’ancien député et sénateur de la Polynésie française avait été accusé à tort, notamment avoir tenté à l’aide de ses partisans, d’incendier la ville de Papeete. Cf. article intitulé « L’ancien député polynésien Pouvana’a A Oopa innocenté soixante ans après », paru dans Le Monde, le 25 octobre 2018, [URL : https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/10/25/l-ancien-depute-polynesien-pouvana-a-a-oopa-innocente-soixante-ans-apres_5374377_823448.html], consulté le 28 octobre 2020. Lire aussi REGNAULT (1999, 2009, 2016a, 2016b, 2021).
[5] Fondateur du parti Ea’Api, Francis Sanford a été une figure importante du mouvement autonomiste polynésien dans les années 1970. Cependant, il faut préciser que l’homme politique créa le Ea’Api… après avoir pris sa retraite de l’Administration en 1966. Entre 1958 et 1966, il fut le le grand adversaire de Pouvana’a et le chantre du CEP. Pendant ces huit années, il fut au service des gouverneurs avec pour mission de faire oublier Pouvana’a aux Polynésiens et de défendre la politique de la France en Polynésie, y compris le nucléaire à partir de 1963. Il s’est ensuite opposé à la domination française et à l’impact des essais nucléaires en Polynésie. Bien qu’il ait opté pour des moyens politiques et diplomatiques, il a été un fervent défenseur de la reconnaissance des droits des Polynésiens et de leur autonomie culturelle.
[6] John Teariki est un autre chef autonomiste et a été membre de l’Assemblée territoriale.
[7] Fondateur du parti indépendantiste Tavini Huiraatira, il a milité pour l’indépendance de la Polynésie française et a dénoncé les impacts des essais nucléaires sur la population locale.
