Retour

Face aux impérialismes qui sont à l’œuvre aujourd’hui, relisons « Le Discours de la servitude volontaire » d’Etienne de la Boétie (1546).

Pourquoi l’Homme préfère-t-il la soumission à un tyran plutôt que sa propre liberté ? Ce côté sombre de l’être humain, c’est un jeune homme de 18 ans qui le dénonce, en 1546, après avoir assisté à une répression sanglante ordonnée par le roi François 1er. Ce discours ne fut publié qu’après la mort de son auteur à 33 ans qui a cherché à démontrer comment les hommes sont aussi responsables des logiques politiques oppressives qui les asservissent. Ouvrons donc ce petit livre d’une cinquantaine de pages qui a inspiré de nombreux penseurs de l’émancipation depuis 400 ans et inspire encore certains responsables politiques.

Ami très proche de l’écrivain Michel de Montaigne[1], l’auteur des Essais, Etienne de La Boétie (1530-1563) rédige, à 18 ans, alors qu’il est encore étudiant, ce discours, à tonalité polémique, dont le titre exprime parfaitement son contenu. Partisan de la formelle et nécessaire liberté humaine, il aborde la question du pouvoir sous l’angle de ses excès, autrement dit de la tyrannie politique, et cherche les raisons du consentement populaire à sa propre servitude. La Boétie connaissait des formes de pouvoir absolu avec l’Eglise (persécution des Albigeois/Cathares, diabolisation des femmes « sorcières », refus de la Réforme, rejet de la science…) et certaines royautés (de droit divin). Cet intellectuel a donc cherché à comprendre la nature et le fonctionnement du pouvoir tyrannique. L’auteur emploie bien entendu les mots de son époque, à nous de les traduire dans notre langage contemporain : dictature, totalitarisme… Le texte d’Etienne de La Boétie est rempli d’exemples issus de l’histoire humaine qu’il connaissait parfaitement.

Nous sommes égaux et frères… tous pour chacun, chacun pour tous… la liberté est naturelle et rien n’est plus contraire à la nature que l’injustice, assure l’humaniste. Pourtant, Il y a trois sortes de tyrans, nommés les mauvais princes, qui tirent leur pouvoir soit du peuple, soit de la force des armes soit par succession. Lorsque le pouvoir vient du peuple, il devrait être plus supportable, malheureusement, flatté, perdant le sens des réalités au nom de sa grandeur, il devient tyrannique en le transmettant à ses enfants et ainsi, ces princes surpassent en toutes sortes de vices et de cruauté les autres tyrans.

Le tyran seul… est défait de lui-même pourvu que le pays ne consente point à sa servitude… Ce sont donc les peuples qui se font garrotter, puisqu’en refusant de servir, ils briseraient leurs liens…C’est le peuple qui se coupe la gorge… il repousse la liberté et prend le joug ». Comment La Boétie explique-t-il l’apparition de la tyrannie ? De deux manières, d’une part il estime que le peuple peut être contraint ou abusé,il tombe ainsi dans l’avilissement-, d’autre part il assure que le chef devient un tyran parce qu’il est secondé, aidé par des zélateurs, c’est-à-dire par tous les relais proches ou plus lointains qui assurent jusqu’au bout du royaume le pouvoir du prince ; ce sont les complices de ses cruautés, courtisans corrompus et corrupteurs, qui peuvent aussi se muer en assassins du prince, car les tyrans sont craints mais jamais aimés. Le tyran doit toujours se méfier de son entourage. L’auteur démontre que de petites lâchetés en médiocres compromis, la soumission devient volontaire, elle prend le dessus dans le rapport politique, tandis qu’il répond à la question : pourquoi l’homme obéit-il et perd-il sa liberté ? Pour lui, la servitude volontaire se reproduit en tous lieux et à toutes époques.

Ce que le maitre a de plus que vous, ce sont les moyens que vous leur fournissez…Soyez résolus de ne plus servir et vous serez libres. La verticalité du pouvoir permet d’assujettir le peuple, d’exiger sa dévotion, elle lui retire toute liberté de faire, de parler et quasi de penser.  En effet, le tyran pour être obéi doit être craint. Parallèlement, pour rendre la vie supportable, pour compensation à sa liberté ravie, on lui octroie des drogues (dans le texte !) des jeux, des médailles, des spectacles… Panem et circenses (« du pain et des jeux »), clamait-on à Rome… Les jeux, La Boétie les énumère, le pain, il n’en parle qu’au passé, comme une référence historique. Pascal avait évoqué, lui aussi, la question du Divertissement, mais dans le sens où il consiste à détourner l’esprit de la condition humaine, de la maladie et de la mort.  Aujourd’hui, on observe chaque jour comment on peut déshumaniser, abêtir la population mondiale… Mais avant de commettre leurs crimes, les tyrans prononcent des discours sur le bien général, l’ordre public et le soulagement des malheureux. Quelle modernité que ce texte !

A la fin de son essai, La Boétie enjoint l’homme à bien faire et à lever les yeux vers le ciel, pour notre honneur et pour amour de la vertu, adressons-nous à Dieu, rien n’est plus contraire à Dieu, souverainement juste et bon, que la tyrannie. Conviction sincère ou opportune concession à son époque au vu de la réalité de l’Histoire troublée, La Boétie place la foi au cœur du combat pour la liberté humaine. Une belle espérance qui rejoint celle des premiers Réformés…

Validité de la thèse de La Boétie

Il y a chez La Boétie une confiance théorique en l’homme qui réjouit, il serait muni d’un aiguillon puissant qui le guiderait, malgré les obstacles sur sa route de vie, mais ces obstacles viennent d’abord de lui-même. Il est bien ainsi un homme de la Renaissance, confiant et optimiste. Si l’auteur a connu le système hiérarchique et fermé, parfois concurrentiel, qui unissait la royauté, la noblesse de province et l’Eglise, formant un absolutisme, par contre il ne pouvait pas imaginer les formes d’oppression et de mort collective que la modernité inventerait : armes nucléaires, destructions massives, contrôle numérique des populations, usages manipulateurs des réseaux sociaux, etc.

Que peut l’homme face à la violence d’une armée déchaînée, pillant, brûlant et détruisant, villes, villages et cultures sur son passage, d’un système politique basé sur la terreur, la délation et la torture, que peut l’homme, seul, face à l’oppression ? S’il y a eu dans l’histoire des révoltes et des révolutions qui ont abouti (et à quel prix ?), je pense à la Révolution française de 1789 (qui a aussi donné naissance à la terreur puis à la dictature de Napoléon) ou russe de 1917 (qui a créé une longue et sanglante dictature au nom du prolétariat -entre 60 et 80 millions de morts, selon les historiens), la révolution culturelle chinoise, n’oublions pas la répression de la Commune (Paris,1870) la révolte des jeunes de la place Tian’amnen à Pékin noyée dans le sang par l’Armée populaire de libération en juin 1989, les printemps arabes des années 2010, etc.

Dans les contextes totalitaires, il n’y a plus vraiment de servitude volontaire, sauf au sein des cercles étroits de ces pouvoirs, de ces hommes à la recherche d’un intérêt personnel ou de gains matériels gagnés grâce à la corruption et à l’impunité que ces régimes génèrent. Le mercantilisme se porte de mieux en mieux ! Ces cercles-là n’ont pas conscience de leur servitude, ils profitent et abusent de la situation. Par ailleurs, si l’on peut expliquer la servilité par l’habitude d’être dominé (société verticale ou colonisée), La Boétie, en rendant consciente la situation personnelle de l’être humain, permet au peuple de sortir de son carcan et de se dépasser.

Quand l’idéologie forte est de retour…

Ce texte de La Boétie percute de manière directe notre époque qui voit revenir la brutalité, la violence politique et la montée d’idéologies nationalistes venant de puissances qui veulent s’approprier le monde ou poursuivre coûte que coûte leur domination exclusive. En vérité, les rapports de force entre les états et l’idéologie n’ont jamais quitté la sphère politique (voir le maccarthisme américain de l’après-guerre), mais, notamment en France, les nationalistes purs et durs, défaits depuis la fin de la guerre (1945) pour faits de collaboration, se sont longtemps mués en conservateurs. Aujourd’hui, ils relèvent la tête et assument. L’avenir parait bien sombre.

Le nationalisme, c’est la guerre, assurait en 1995, François Mitterrand dans un discours au Parlement européen, lui qui avait connu le second conflit mondial, en particulier lorsque les nationalistes et collaborateurs français ont choisi l’Allemagne comme modèle politique, qu’ils ont abandonné leur souveraineté nationale et se sont réfugiés, au retrait de l’armée allemande et à la débâcle du maréchal Pétain, -l’écrivain Céline en tête- dans le château de Sigmaringen. Cet épisode, précédant de peu le procès de Nuremberg, fait dire à l’historien qui a défini le négationnisme, Henry Rousso : un nationaliste préfère toujours à sa propre patrie le nationalisme d’un autre pays. On le voit avec les nationalistes européens d’aujourd’hui qui s’alignent sur les USA et la Russie. Et l’historien de poursuivre : ce qui intéresse un nationaliste, ce n’est plus la France ou la Russie, mais le concept de nation comme une organisation de la société où les gens ne sont plus des citoyens mais un agrégat composé de membres d’un corps. Ce concept est anti-républicain et anti-démocratique. Oui, l’idéologie à base économique de domination est bien de retour. Cette conception de la nation porte en elle la mort de la justice, de l’égalité, de la pluralité, enfin de la République, toute imparfaite et critiquable, soit-elle. Et c’est le peuple, bien manipulé par des décennies de propagande radicale, qui mène au pouvoir des hommes politiques agissant ensuite contre lui : on peut le vérifier en observant les votes unanimes de ces partis politiques à l’Assemblée nationale, au Parlement européen, au Congrès américain, etc. : ils se font toujours au profit des ultra riches, contre l’écologie, contre le fédéralisme dans l’Union Européenne, etc. ; ceux-là préfèrent un Etat fort dépossédé de ses contre-pouvoirs, ils démantèlent progressivement les règles sociales, démocratiques et environnementales. Ils tombent ainsi dans le populisme, le révisionnisme historique ou chez les anti-vacs qui nient les bienfaits du progrès et les apports de la science et de la médecine. Les infox et autres fake news pullulent, anéantissant l’esprit critique. Se développe ainsi un antihumanisme qui préfère les puissants, le business et le courtermisme…

Le dévoiement du concept de liberté auquel on assiste depuis une vingtaine d’années par les libertariens devient ainsi l’arme des riches -leur liberté étant d’agir pour eux-mêmes sans contrainte au plan mondial-, l’arme des puissants pour écraser les droits des peuples et des minorités (LGBT, immigrés, femmes, populations pauvres ou fragiles, etc.) et donc les régimes démocratiques. La rhétorique du « tous pourris » avait déjà été utilisée avant 1940 par le nazisme allemand et le fascisme italien pour détruire les institutions démocratiques. La justice vaut certainement mieux que les rapports de force et les discours de la vengeance.

Nous vivons une période historique de plus en plus effrayante. La planète (re)devient un lieu d’affrontements violents, où l’ONU, déjà en partie paralysée par la rivalité des grandes puissances dominatrices, est devenue totalement impuissante, et où les compromis s’avèrent impossibles. Ce sont autant de signes d’affrontements militaires à venir. Bien entendu, le libéralisme économique qui a été une arme de conquête des uns, son détournement multiforme par d’autres, a creusé cet état de fait. En Europe, il a précipité son déclin industriel et maintenant commercial. Le multilatéralisme, qui convenait aux pays de l’Europe, en tant que puissances moyennes, a fait long feu. Elle perd aussi foi en son avenir. « La conviction de bâtir un pôle de normes démocratiques, sociales, climatiques susceptibles d’entraîner le reste de la planète dans son sillage » s’effrite rapidement du fait de la montée des extrêmes droites, comme l’écrit Marie Charrel dans le quotidien Le Monde. Et face aux dangers, l’Amérique actuelle, au lieu de redevenir un pôle d’attraction idéologique, contribue à détruire ce qu’on a coutume de nommer « le monde libre » et à détourner les peuples du Sud global de son sillage. S’il y a encore un avenir de paix sur la planète après la crise qui a débuté, il nous faudra des historiens pour expliquer la cécité longtemps entretenue des démocraties…

En 2016, l’hebdomadaire Réforme écrivait à propos de l’élection du milliardaire américain « une petite moitié des électeurs (46% des voix) a voté pour un candidat qui a érigé la vulgarité, le mensonge et l’esbrouffe en argument politique ». Les Evangélistes américains (ou brésiliens en Amérique latine), négligeant leur identité originelle et les raisons d’être de la Réforme, ont puissamment contribué au succès du candidat républicain, participant et cautionnant ce qu’on a appelé la guerre en faveur de « l’âme de l’Amérique », en clair la guerre contre les libéraux, le féminisme, les humanistes laïcs, les démocrates, les immigrés… Après un intermède, 2020/2024, qui n’a pas été catastrophique pour les USA (économie et société), 8 ans plus tard, après une erreur de casting des démocrates américains, le candidat, battu en 2020, revient armé d’une puissante idéologie d’extrême droite, allié déclaré et objectif des dictatures. En 2024, 38 % des Evangélistes n’ont pas voté pour ce candidat (en augmentation depuis 2016), certains s’estimant des repentis du camp conservateur (voir le site Leaving MAGA). La scène du film Le dictateur (1940), inspiré par le régime nazi, où l’on voit Charlie Chaplin jongler avec la Terre comme un vulgaire ballon à disposition illustre bien la conception du pouvoir que se font les adeptes de la dictature.

L’impérialisme américain est tourné vers le XIXe siècle comme si le temps passé pouvait revenir, alors que l’Empire du milieu, puissante mondiale montante se projette totalement dans l’avenir. Il ne faut pas être grand clerc pour voir qui gagnera, à terme, cette compétition. De plus, on se rend compte chaque jour que les contre-pouvoirs de la démocratie américaine sont flous, bien fragiles et piétinés allègrement par le pouvoir en place. Le rapport dominant/dominé ne se résume pas à la période coloniale, il est de toutes les époques et se creuse dangereusement aujourd’hui : l’idéal démocratique et de liberté s’éloigne chaque jour davantage. « Je ne veux pas et je ne peux pas croire que le mal soit l’état normal de l’homme », écrivait, en 1877, Dostoïevski dans Le rêve d’un homme ridicule. Nos enfants et petits-enfants, s’ils sont encore présents et en vie sur la terre dans les prochaines décennies, se demanderont certainement comment nous avons pu admettre tout cela.

Alors, si nous pensons que non seulement nous naissons avec notre liberté (et notre égalité), mais aussi avec la volonté de la défendre, relisons l’essai d’Etienne de La Boétie, le Discours sur la servitude volontaire, demandons-nous comment empêcher le désastre déjà en cours et visiblement à venir… et je vous invite également à faire un rapide détour par le petit livre publié cette année par la jeune Salomé Saqué intitulé Résister (Payot), qui, au fil des pages, nous éclaire…


Note :

[1] La Boétie a révélé à Montaigne non seulement le stoïcisme, mais la puissance de l’amitié. A la mort prématurée de son ami, Montaigne écrit dans le chapitre des Essais consacré à l’amitié : «  Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage