Vous connaissez bien sûr tous l’adage qui dit que les cordonniers sont mal chaussés ? Eh bien, figurez-vous que c’est pareil pour les médecins malades !
Tout d’abord, vous avez le médecin malade en tant que tel, c’est-à-dire qu’il passe de l’autre côté de la barrière qu’il a l’habitude de mettre entre lui et le patient. Pour rester efficace et objectif, il nous faut bien sûr avoir un certain détachement par rapport à ce qui arrive au patient, tout en prenant en compte la souffrance de celui-ci. On appelle cela l’empathie. Cette empathie nous permet de ne pas souffrir de la situation de nos patients, et elle est cruciale pour préserver notre relation médecin-malade et notre santé mentale. Mais lorsqu’on est nous-même malades, cette barrière disparaît et cela est souvent difficile à vivre. Par expérience, on retrouve deux comportements différents chez les médecins malades : les hypochondriaques et les autruches.
L’hypochondriaque a l’impression d’avoir quelque chose de grave au moindre petit symptôme, ce qui le rend parfois paranoïaque et il va harceler ses confrères spécialistes pour pousser le diagnostic le plus loin possible, jusqu’à être rassuré (ou pas…).
L’autruche va enterrer sa tête dans le sable, pour éviter d’avoir une mauvaise nouvelle à affronter. Donc pas de suivi, pas d’examen. Tout ce qu’il conseille à ses patients, il ne se l’appliquera pas à lui-même !
Ne soignez pas votre famille, et faites-vous soigner par quelqu’un d’autre !
Personnellement, j’aime passer sous silence le fait d’être médecin lorsque j’ai besoin de me faire soigner, lorsque c’est possible (c’est quand même petit Tahiti !). Le comportement des soignants à l’égard des autres soignants est aussi différent par rapport aux autres patients, ce qui les rend soit très attentifs aux besoins, soit au contraire en fuite par rapport aux demandes.
Ensuite, vous avez les proches des médecins : la famille, les amis… On ne s’arrête jamais d’être médecin : aux repas de famille, on trouve toujours quelqu’un qui nous pose une question en relation avec leur santé, ou une demande de prescription de « couloir » à l’hôpital, ou encore dans l’avion avec le fameux « y a-t-il un médecin dans l’avion ? » que nous redoutons tous. Je ne pense pas que nous soyons objectifs pour soigner notre famille pour tout un tas de raisons : l’empathie et la distance adéquate, dont je parle plus haut, la vision familière que nos proches ont de nous (« Je t’ai vu en couches alors ce n’est pas toi qui vas me dire ce qu’il faut faire avec ma santé ! »)… En réalité, il y a un risque de surdiagnostic : penser à quelque chose de grave alors que ça ne l’est pas. Facile à trancher avec quelques examens complémentaires… et au pire, on est content d’être moins malade que ce que l’on pensait. Mais le vrai risque est de passer à côté de quelque chose de grave en rassurant faussement la personne : « mais non, ce n’est rien, ne t’inquiète pas ! » peut se transformer en tumeur cérébrale et un retard diagnostic fatal sur le pronostique et la qualité de vie. Donc si j’ai un conseil à vous donner : ne soignez pas votre famille, et faites-vous soigner par quelqu’un d’autre !
Arrêtez de nous juger lorsque nous prenons des congés…
Je me souviens d’un congrès il y a quelques années, qui parlait de l’automédication des médecins par rapport à des pathologies graves, notamment psychiatriques, qui a abouti à des catastrophes avec des carrières brisées. Il était également évoqué que notre métier nous rend plus susceptible d’avoir certains types de pathologies : par exemple, menace d’accouchement prématuré chez les femmes médecins. Il n’est pas rare de voir des femmes médecins en congés maternité prématuré, en raison de contractions utérines invalidantes liées au niveau de stress de leur métier.
Enfin, pour conclure le sujet, il est très important que nous prenions soin de nous pour pouvoir faire correctement notre métier, ce qui est parfois jugé par certaines personnes : « le médecin ne doit jamais partir en vacances et doit toujours être disponible pour moi » est souvent présent dans la tête des gens, et je crois qu’il faut mettre au jour le fait qu’il s’agisse d’un métier prenant mentalement et physiquement. Nous vous écoutons toute la journée vous épancher sur vos symptômes divers et variés, il nous faut mobiliser des connaissances et compétences complexes quotidiennement, tout en étant assis sur une chaise toute la journée sans pouvoir faire d’exercice physique régulier en raison de la quantité horaire de notre travail. Alors s’il vous plaît, prenez soin de nous aussi et arrêtez de nous juger lorsque nous prenons des congés… C’est pour mieux revenir vous soigner !
