Suite à la soirée littéraire du 16 novembre 2023 consacrée au polar à Tahiti (lire l’article ici : https://www.pacific-pirates-media.com/lassociation-taparau-organise-une-soiree-litteraire-du-polar-a-tahiti-le-23-mars/), organisée par l’association Tāparau et la Maison de la culture, des personnes n’ayant pu assister au débat m’ont demandé de publier dans PPM le texte de mon intervention. Voici la seconde partie, bonne lecture. Lire ici la première partie : https://www.pacific-pirates-media.com/le-polar-et-ses-fetii-a-tahiti-partie-1-2/
3/ Le polar durant les essais nucléaires
1965-1996, c’est la période faste du polar et du roman d’espionnage. Une vingtaine de romans est publié, à partir de 1965, du Vertueux à Tahiti écrit par le journaliste de l’hebdomadaire Le Canard enchaîné Yvan Audiard, qui imagine l’enlèvement d’un ministre français à Tahiti sur fond de préparation à la bombe, à Tiurai de Patrick Pécherot en 1996. Ont-ils été tous importés et en vente libre à Tahiti, je ne peux l’affirmer, tant le contrôle du pays jusqu’à la fin des années soixante-dix était strict, en matière de presse et de librairie.
Quelques titres : Attentat à Tahiti, Le bastion du Pacifique, Crimes à Tahiti, Le général contre le samourai, Nuages atomiques sur Tahiti, Alerte à Tahiti, SOS dans le Pacifique, Attentat à Tahiti, On complote… même à Tahiti, Force M à Tahiti, Espionnage à Tahiti, L’agent spécial aux antipodes, Mort d’un Chinois, etc.

Les problématiques tournent toutes autour de la Bombe, des grandes puissances étrangères qui souhaitent s’approprier les secrets ou empêcher les explosions nucléaires, de l’infiltration et du contrôle des mouvements autonomistes voire des associations pacifistes comme certaines églises ou Greenpeace, accusées d’être des agents de l’Australie ou de la Nouvelle-Zélande, de la vieille rivalité franco-anglaise dans le Pacifique qui se réveille à l’approche des essais nucléaires, de la paranoïa des responsables français qui voient des ennemis partout, des enlèvements de scientifiques et des attentats à Tahiti, avec le rôle des barbouses, etc.
Certains polar ou d’espionnage sont très intéressants : écrits souvent par des militaires, d’anciens militaires ou des officiers du renseignement, ils connaissent le sujet et ses enjeux et d’une certaine manière, ils révèlent ce que la France cache ou dément à l’époque. Tout y est dit du contrôle politique du pays aux risques de contamination. Lorsqu’il y a eu, à la maison de la culture, les représentations de la pièce Les Champignons de Paris, le public semblait découvrir un certain nombre de réalités, mais pour moi, la découverte n’en a pas été une, ayant eu la chance de lire les polars et romans d’espionnage sur le sujet !

Je voudrais juste faire un focus sur un roman policier exemplaire et tragique que j’ai évoqué déjà à plusieurs reprises, écrit par un écrivain anarchiste signant depuis les années 50 sous le pseudo d’Amila nommé Jean Meckert. Envoyé en 1969 à Tahiti par les Presses de la Cité pour effectuer les repérages d’un film du type des James Bond, « on m’avait envoyé à Tahiti pour ramener des cartes postales de cocotiers et de vahine », déclare Jean Meckert, il découvre le pays, « un peuple sans droits pris en main par les militaires » et écrit La Vierge et le Taureau. Ce roman au vitriol, qui n’est pas si bon que cela d’ailleurs, reprend une antienne qu’on retrouve dans un certain nombre de polars, selon laquelle un navire de guerre français aurait tiré sur une embarcation de Polynésiens près de Tureia, -info ou intox, on ne sait toujours pas-, ce roman ne sera jamais ni diffusé ni interdit, en réalité le stock sera racheté par le ministère de l’intérieur, et son auteur sauvagement agressé au sortir de chez lui à Paris. En 1996, le romancier Patrick Pécherot publie en hommage à Meckert, Tiurai, peu après la reprise des essais nucléaires décidée par le président Chirac, en donnant le nom de Meckert au personnage principal.

Enfin, si vous aimez Frédéric Dard (1921-2000) et les 175 aventures de San Antonio et de Bérurier son assistant, lisez L’archipel des Malotrus, dans l’île de Tanfédonpa où humour, invention verbale, dérision se disputent à la verve rabelaisienne de l’auteur.
Conclusion : c’est une époque d’enjeux idéologiques internationaux (confrontation Est/Ouest), est-on pour ou contre la puissance militaire française ? Époque où l’autorité de l’État est mise à mal, le polar, en définitive, soutient ou exerce une vision critique de la France qui se voit comme une « citadelle assiégée ».
4/ Le polar depuis 25 ans ou l’éclatement de l’inspiration
Délivré de la question nucléaire, le polar et ses fēti’i, depuis vingt-cinq ans, se diversifient, se renouvellent et surtout se développent, j’en dénombre une bonne trentaine. Tous les thèmes liés aux désordres de la vie quotidienne, personnelle et publique, sont abordés. Le développement du polar est un phénomène général que l’observe, notamment dans la littérature régionaliste française.
La période contemporaine est largement dominée par les enquêtes du détective privé Al Dorsey de notre ami Patrice Guirao. Puis-je établir un rapprochement et dire qu’il est le Didier Daeninckx ou le Caryl Ferey de Tahiti ? Le lecteur trouvera dans mon ouvrage Flots d’encre sur Tahiti (2015), une analyse critique de ses premiers polars tahitiens qui posent tous des questions contemporaines. « C’est un regard tendre et comique, un côté canaille dans le sens gentil du terme », rapporte-t-il à Tahiti-Infos en 2013. Dans ses romans, vous trouverez les questions suivantes : peut-on être prêtre et faux-monnayeur, qu’est-ce qui triomphera à l’avenir, la médecine occidentale ou la médecine traditionnelle, que se passe-t-il lorsqu’un secret de famille est révélé… ?
Voici quelques titres et problématiques pour avoir une idée de la production. Le journaliste Lucien Maillard évoque la menace biologique sous la forme d’une invasion de moustiques, c’est une allégorie on s’en doute, dans Les nuées d’Anaa. Christian Serre aborde la question de l’argent sale et des réseaux mafieux à Tahiti dans Une partie de jeu de l’oie. Philippe Prudhomme nous remémore la question « des noms ridicules dont on affublait les Chinois, nouveaux citoyens » imaginant une vengeance dans On rit jaune à Tahiti, puis Chienne de vie à Tahiti sur la souffrance animale et récemment Ice crimes à Tahiti, où il dénonce les dangers de la drogue. Christian Hyvernat reprend la thématique de l’espionnage international dans Opérations TNT, tandis que Gilles de Montenars à travers Atolls sanglants imagine les péripéties qu’un trésor nazi découvert dans une île peut susciter. Le trafic de cannabis est traité par Éric Legastelois dans L’écho des épaves. La secte des Arioi est réanimée par Depal Stermans dans les poissons aux longues jambes, et dans Aux antipodes du crime l’ancien inspecteur et directeur de l’École normale de Tahiti, Michel Daubet s’attaque au monde des expatriés. Un vol de perles et un meurtre sont narrés par Firmin Mussard dans fausse passe.
À la jointure du polar et de l’anticipation et croisement avec la culture polynésienne, Jean-Claude Dinéty publie L’amère victoire des tikis, à partir d’un cadavre découvert à Tautira. Le Thaïlandais Vincent Sukasen signe Meurtre à Manihi qui se déroule dans une ferme perlière avec des femmes qui ont mystérieusement disparu. Patrick Chastel évoque le pouvoir des tikis dans Les crânes de la vallée perdue. Michel Petit publie La Croisière de trop (2017) inspiré par un fait divers qu’il a connu : le décès, suite à un assassinat, d’une polynésienne à bord d’un étrange navire de croisière. Dans Moeata, Passions mortelles (2023), l’histoire de plusieurs meurtres se déroule autour d’une sage-femme polynésienne exerçant en France, une affaire complexe qui conjugue amour et malversations financières.
Du côté des femmes écrivaines, sans que ce soit forcément de la littérature féministe, je mentionne d’abord Irène Bertaud qui a publié quatre polars et thriller sur Tahiti entre 2006 et 2010, avec Une haine soudaine des cocotiers, Nouvelles du ciel et des atolls, Rouge paradis et La nuit tombe vite. Les Tuamotu, le nucléaire et ses effets délétères sur certaines personnalités, un suicide par pendaison, des raerae, la drogue, les conflits autour du passé, des souvenirs et du vécu sont au menu de ses romans. Psychanalyste, l’autrice réemploie visiblement dans ses romans, des éléments que sa pratique professionnelle lui fournit. Chantal Kerdilès de son côté raconte l’assassinat d’un médecin de Moorea et le différentialisme culturel entre le monde polynésien et le monde popa’ā dans Voyance sous les tropiques. Françoise Saint-Chabaud, avec un cambriolage et la disparition d’une vendeuse en bijouterie fait débuter On meurt aussi au paradis qui publie également Bora Bora blues dans lequel un tueur en embuscade sévit peut-être dans l’île après la disparition d’un enfant et un autre thriller encore Sous l’emprise du tiki. Marie Beyer situe dans la forêt polynésienne des séances en costumes traditionnels qui débouchent sur des rituels macabres où des hommes meurent, torturés, c’est le scénario de L’enfer à bout touchant. Hong My Phong aborde dans Femmes écorchées et Pater familias des situations vécues dans le Tahiti contemporain (drogue, prison, prostitution), notamment du côté des femmes et de la maltraitance.

Conclusion : des romans de l’histoire immédiate et libres
Quel crédit apporter à ces romans ? Doit-on ne les considérer que comme des ouvrages de l’imagination, ou ont-ils quelque chose à voir avec la réalité perçue ou avérée ? Les polars et ses fēti’i, inspirés par l’actualité immédiate, sont des romans témoins de leur temps, des mentalités, qui reprennent des éléments d’actualité, sur un fond de crainte, de crise, d’angoisse civilisationnelle ! Ce sont des romans de la liberté indéniablement, qui transgressent un certain nombre de codes, mais certains sont souvent aussi remplis de préjugés -et vous le savez, il y en a beaucoup qui circulent sur Tahiti-, de la caricature voire des stéréotypes (souvent la vision des femmes auprès de romanciers hommes de la période nucléaire), surtout chez des écrivains pour qui Tahiti est un prétexte à fiction policière ou d’espionnage, qui connaissent leur sujet mais pas la Polynésie. Cette littérature conjugue les nombreuses représentations de la Polynésie que l’histoire a construites (du mythe de la culture occidentale à la culture polynésienne). Ce ne sont pas tous, les polars et ses fēti’i, des œuvres littéraires, loin de là ! Si certains romans sont écrits dans une langue académique, d’autres usent d’une langue orale pauvre, de l’argot aussi et paraissent très superficiels. Certains manient parfois l’humour. Ils ne cherchent pas forcément à délivrer un message.
Il y a beaucoup de scènes de sexe dans nombre de ces romans où le pouvoir des hommes, enquêteurs, espions, etc. se mesure dans ce domaine qui s’ajoute à la liberté de l’action et où les femmes sont consentantes et dominées… phénomène bien connu nommé le repos du guerrier…
Que le polar, comme le roman d’espionnage ou le roman noir, constituent l’expression d’un miroir social, soit désiré soit déformé et peut-être éclaté, ils demeurent toujours les reflets émotionnels d’une somme multiple et hétéroclite de réalités existantes, mais pas toujours perçues par tous les citoyens, qui ne sont pas forcément sensibles aux questions des minorités et aux activités souterraines qui existent au sein des familles et de la société.
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Sources :
Les romans mentionnés
Wikipédia
BSEO N° 278, octobre 1998 : Polars dans les îles des mers du Sud (Daniel Margueron)
