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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 114 de mars 1956. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Terii Namihere[1] était un bel homme. Il avait élu domicile sur la pointe de Ahutere. Ce fut là qu’il vit, pour la première fois, les beaux yeux d’Aratemoe. Il la demanda en mariage.

La nouvelle du mariage arriva jusqu’aux oreilles de la princesse Puutiare de Tevaitoa. Celle-ci avait entendu parler de la beauté de Terii Namihere ; elle résolut d’aller le voir. Elle alla avec quelques-uns de ses hommes jusqu’à Apooiti où il y avait plusieurs personnes qui s’apprêtaient à se rendre à Pahure, assister au mariage du beau Terii. Elle demanda à ceux-ci: — « Où allez-vous ? » — « A Pahure, assister au mariage de Namihere avec Aratemoe ». — « Pourriez-vous nous prendre avec vous ? » Ils lui répondirent : — « Bien sûr ! venez ». Elle avait le dessein de séduire le jeune homme et de le prendre.

Elle s’embarqua, avec ses hommes, sur des radeaux préparés d’avance. Ils partirent. Arrivés à Pahure, les noces étaient déjà commencées. En entendant des appels vers le rivage, Terii se leva et vit la belle princesse debout sur l’un des radeaux qui arrivaient. Il courut vers elle, la prit, la porta sur son épaule dans la maison de noces. Il la mit à table auprès de lui. On s’amusa jusqu’au lendemain matin. Terii aima Puutiare, la garda chez lui. Il eut deux femmes qui habitèrent dans la même maison.

Chaque fois qu’il allait dans sa plantation, il emmenait Puutiare avec lui. Tandis que l’autre restait à la maison pour faire la cuisine, et les travaux ménagers. Celle-ci ne faisait que pleurer parce qu’elle aimait son mari. Or un jour, ne pouvant plus supporter cette vie malheureuse, elle prit la résolution de quitter le foyer conjugal.

Un jour que son mari et sa maîtresse étaient partis au fond de la vallée de Pahure, elle alla à la pointe de Ahutere dans l’ancienne demeure de Terii pour y pleurer.

Le soir, Terii, en revenant chez lui, n’y trouva pas sa femme. Il s’en inquiéta. Il regarda vers l’ouest, personne. Il regarda à l’est, il vit sur l’autre côté de la baie, à la pointe sa femme debout près de son ancienne case. Il se mit à l’appeler : « Aratemoe ! Aratemoe ! te vahine fenua i mutufara e ! » Celle-ci lui répondit : « Terii Namihere, no Namihere ! eiaha rii oe e tapapa iaù, eita rii au e roaà ia oe ! na nia rii au te haere e ! » « O Terii Namihere de Namihere ! Mon amour, ne me poursuis pas ! Tu ne m’auras pas, je vais prendre le chemin des airs ! ». Elle courut sur une montagne et fit un petit bouquet de fleurs « oro » (fatu ihora i te oro nona). Terii y monta aussi et la vit le « oro » à l’oreille. Comme elle était belle ! Quand elle l’aperçut, elle répéta : « O Terii… des airs ! » Il allait la rattraper, quand celle-ci lança son « oro » (piu atura i tona oro). C’est pour cette raison que cette montagne fut appelée depuis : « Oropiu ». Elle monta plus haut sur un rocher appelé « Tehaumaramarama ». Elle s’y assit et regarda Namihere monter vers elle. Terii lui cria : « Cette fois je t’aurai, tu ne m’échapperas plus ». Elle répondit : « Tehaumaramarama ! Pahure nui Aratemoe, Aratemoe, e vahine fenua i mutu fara ! Terii Namihere ! no Namihere tau here, eiaha rii oe e tapapa ia’u, e ita rii au e roaa ia oe, na nia rii au te haere ». Elle s’envola sur l’île de Huahine. Elle se cacha sur une pointe.

Peu de temps après, Terii arrivait aussi par la mer, en radeau[2]. Il demanda aux gens, s’ils n’avaient pas vu passer une jeune femme. « Si, lui répondirent-ils, mais elle est partie, sans doute qu’elle reviendra bientôt ». Il attendit longtemps. La nuit approchait, quand il se mit à guetter (Faao) [Fā’ao] sa femme sur l’autre côté de la pointe. Celle-ci en faisait autant. Quelle ne fut pas leur surprise en se voyant épié réciproquement. Terii eut honte. Aratemoe pleura. La pointe fut appelée depuis : « Tefaao » [Tefā’ao].

Dans sa honte Terii s’embarqua sur son radeau et prit la direction de Raiatea. (On se servait de la courge[3] fixée au bout d’une perche, pour faire avancer le radeau). Arrivé dans la passe de Opoa, il vit plusieurs radeaux venir, il s’avança vers le premier et demanda aux personnes qui y étaient : « Qui cherchez-vous ? » — « Terii Namihere » — J’y vais avec vous, Pourquoi le cherchez-vous ? « Notre Maîtresse la princesse Puutiare nous a donné l’ordre de le tuer. Elle est sur le dernier radeau ». Il monta sur leur radeau et rama (too) [to’o] aussi fort qu’il put.

De loin, la princesse avait reconnu Terii. Elle dit à ses hommes d’accélérer leur allure. Terii de son côté forçait la leur, i1 savait que la princesse avait deviné sa présence et qu’il serait rejoint. Puutiare l’appela : « Je te tuerai ». Il répondit : « On verra ». Il sauta à la mer et se changea en « orie » [‘ōrie] (petit mulet) et alla se cacher dans une certaine rivière, qui fut appelée : « Vaiorie » [Vai’ōrie] (rivière du « orie » [‘ōrie]). La princesse avait aussi sauté dans la mer et s’était changée en « paaihere » [pā’aihere](carangue) et mangea tous les « orie [‘ōrie] » qu’elle rencontrait. Ses gens avaient chacun un harpon et en tuaient de leur côté. Sachant qu’il devait être découvert dans sa cachette, Terii se changea en « naonao » (moustique) et fila droit sur un îlot situé non loin de là, pour se confondre avec les milliers de moustiques qui s’y trouvaient. Puutiare sut que Terii s’était transformé en moustique. Elle donna l’ordre à ses hommes de se rendre sur l’îlot et de laisser poser les moustiques sur leur corps afin de pouvoir les tuer. Le moustique Terii vola très haut et se dirigea vers la terre. Puutiare lui dit : — « Je te tuerai ». Il ne répondit pas. Il savait qu’elle avait plus de pouvoir que lui. Il alla trouver un vieux sorcier et lui demanda de le sauver de la main de Puutiare. L’îlot est appelé jusqu’à aujourd’hui : Naonao.

La princesse sachant que Terii était parti de l’autre côté de Opoa y alla avec ses hommes. En passant sur le sentier qui devait mener à la cachette de Terii, elle vit un homme qui lui barrait le chemin, c’était le « tahua [tahu’a]». Puutiare lui dit : « Laisse-moi passer. » — « Non, tu ne passeras pas. Si tu t’obstines, je te tue à l’instant même ».

Voyant que le tahua [tahu’a] ne plaisantait pas, elle bouda (Faa aau)[4] et monta sur une colline où elle pleura. De chaudes larmes y coulèrent en formant un petit ruisseau d’où le nom de « Vaiaau » donné depuis à cet endroit. Terii Namihere retourna chez lui où il retrouva sa femme Aratemoe. Il l’aima davantage et ne la quitta plus.

(Relevée par M. Emile Teriieroo Hiro et communiquée par M. Rey-Lescure)

Texte : Société des Études Océaniennes


Notes :

[1] Nom d’une terre à HIPU dans la baie de RAAI.

[2] Note de la SEO : il faut probablement voir une pirogue plutôt qu’un radeau.

[3] Note de la SEO : probablement la calebasse HUE.

[4] Note de la SEO : fa’a aau [fa’a’ā’au] signifie en réalité : se suicider, se donner la mort.

Précision : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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