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Chers lectrices et lecteurs, un peu de légèreté ce mois-ci dans cette conversation littéraire, avec, pour point de départ, une remarque sans envergure particulière. Qui n’a pas vu fleurir, pendant la période de fête des mères et des pères, comme, d’ailleurs, à chaque occasion similaire, la panoplie publicitaire désormais habituelle, consacrée en grande partie à…

Évidences, direz-vous. On me pardonnera ce préambule un peu… téléphoné. Si j’osais, j’enchaînerais avec une réflexion personnelle complètement anecdotique. Il s’avère que mon rapport à ce menu sésame social est assez relâché. L’idée d’être joignable (presque) partout n’est pas dénuée, pour moi, d’une espèce de vertige. Justement, l’envie me prend de partager avec vous un texte qui, au début du 20e siècle, décrit déjà ce sentiment : l’incipit de « L’Arrestation d’Arsène Lupin », première nouvelle de Maurice Leblanc dédiée au célèbre gentleman-cambrioleur, parue en 1907 dans Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. À sa manière, cet extrait est un classique : il inaugure, en pleine Belle Époque, une série de publications autour d’un personnage dont la longévité ne s’est pas démentie ; aujourd’hui portée à l’écran par Omar Sy, la geste lupinienne fait toujours partie du paysage artistique international.

Nous sommes à la charnière des deux siècles. Les personnages sont réunis à bord d’un paquebot transatlantique, pour une traversée qui a encore tout d’une expédition. Sur le ton de la conversation, le narrateur nous fait part de ses impressions :

« L’étrange voyage ! Il avait si bien commencé cependant ! Pour ma part, je n’en fis jamais qui s’annonçât sous de plus heureux auspices. La Provence est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le plus affable des hommes. La société la plus choisie s’y trouvait réunie. Des relations se formaient, des divertissements s’organisaient. Nous avions cette impression exquise d’être séparés du monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés, par conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.

Et nous nous rapprochions…

Avez-vous jamais songé à ce qu’il y a d’original et d’imprévu dans ce groupement d’êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères de l’océan, l’assaut terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes et le calme sournois de l’eau endormie ?

C’est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte fiévreuse et une volupté d’autant plus intense ce court voyage dont on aperçoit la fin au moment même où il commence. »

« Cette impression exquise d’être séparés du monde » est-elle devenue une utopie du monde moderne, une chimère dorénavant inaccessible ?

La poésie de cet incipit peut surprendre, si l’on ne connaît pas l’univers littéraire de Maurice Leblanc. Là où l’on s’attendait peut-être à une forme de sous-littérature, selon le déclassement hiérarchique du genre policier traditionnellement opéré par la critique académique, on se trouve plongé dans une méditation qui, aujourd’hui encore (plus que jamais ?), nous concerne. « Cette impression exquise d’être séparés du monde » est-elle devenue une utopie du monde moderne, une chimère dorénavant inaccessible ? L’immensité océanique elle-même a-t-elle perdu son statut d’ailleurs radical ? Peut-on encore, par besoin, par envie, par fantaisie, échapper au « monde » ? Déjà, sous la plume de Leblanc, les prémices de la communication globalisée se dessinent :

« Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu en plein océan, et peu à peu, en plein océan, se renoue. Le télégraphe sans fil ! appel d’un autre univers d’où l’on recevrait des nouvelles de la façon la plus mystérieuse qui soit ! L’imagination n’a plus la ressource d’évoquer des fils de fer au creux desquels glisse l’invisible message. Le mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c’est aux ailes du vent qu’il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.

Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés, précédés même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps, chuchotait à l’un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, au travers de l’espace, leurs adieux attristés ou souriants. »

L’univers lupinien résonne de mille échos résolument actuels

Bien sûr, Arsène Lupin est aujourd’hui une figure surannée, ce à quoi les adeptes de l’univers lupinien rétorqueront que ce charme désuet explique précisément la persistance de son prestige. Mais, de manière inattendue, la supposée sous-littérature populaire construite autour de son personnage résonne de mille échos résolument actuels. Face au monde de contact permanent qui est le nôtre, notre fascination et/ou notre égarement sont-ils si différents de ce que nous transmet cette fiction écrite à l’aube de l’ère électrique, automobile et aéronautique ?

Évitant toute pesanteur, l’écriture de Leblanc se saisit de la petite révolution que constitue le télégraphe sans fil pour en faire un élément crucial de l’intrigue policière :

« Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une après-midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une dépêche dont voici la teneur :

“Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R…”

À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène Lupin, on ne sut que l’initiale. »

En quelques lignes, l’incipit enclenche la machine du divertissement policier. Mais, pour distrayante qu’elle soit, il me semble que sous-estimer la portée de la littérature dite populaire revient à se priver de tout un territoire culturel, dont la saveur ludique est loin d’être la seule qualité. Les lecteurs de Maurice Leblanc imaginent sans peine un Lupin téléporté au 21e siècle et ultra-connecté ; même si, pour nous, ce stade est largement franchi, ce que j’ai envie de retenir de ce texte, c’est l’émerveillement du narrateur, au seuil de la modernité.

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