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La Russie de Vladimir Poutine a commencé à envahir l’Ukraine – dont le nom signifie Frontière – le 24 février 2022, après avoir provoqué de graves incidents dans le Donbass depuis 2014 où vit une communauté russophone. Ce qui ne devait être qu’une guerre-éclair va vraisemblablement se prolonger longtemps car l’Occident semble, enfin, se réveiller…

Une histoire politique douloureuse, une littérature en constante survie

L’histoire de l’Ukraine renvoie à une série de dominations (polonaise, russe, autrichienne, soviétique, etc.), au cours desquelles la langue locale a été réduite voire interdite, et à de très rares périodes de souveraineté où a pu se développer une littérature autochtone. La littérature ukrainienne, compte tenu de l’histoire, ne comprend que les œuvres en langue et dialectes ukrainiens car les œuvres produites en Ukraine mais en d’autres langues (russe, slave, polonaise…) ne sont souvent pas considérées comme autochtones.

Il existe une vieille tradition orale de chants religieux, épiques et paysans qui date du Moyen âge, à laquelle s’ajoutent des chroniques et des épopées considérées comme autant de textes fondateurs, transmis par des musiciens itinérants aveugles. Vers 1280, la Rousskaïa pravda est vécue comme la première constitution de l’Etat ukrainien ; à la Renaissance (1580), la Bible est traduite en « slavon ». La Douma, une épopée ukrainienne chantée nait à l’époque des cosaques (combattants fondateurs de l’Ukraine). L’Académie, future université de Kiev est créée en 1632. Au XVIIIe siècle commence une renaissance nationale qui éclate avec Taras Chevtchenko (1814-1861), d’origine paysanne qui écrit sur la souffrance et la pauvreté des serfs, et s’élève contre la domination russe (poème Caucase, 1843). Les écrits de cet écrivain ont favorisé la création d’une conscience nationale ukrainienne.

Dès la fin du XIXe, la langue ukrainienne est interdite dans l’empire russe (oukase d’Ems en 1876), mais cette répression est levée au début du XXe ; toutefois la russification du pays rend difficile la survie de la langue locale. Le pays est indépendant de la chute de la monarchie russe en 1918 à… 1920. La Renaissance ukrainienne est rapidement « fusillée » par le régime communiste, et ses membres envoyés au goulag. Dès 1930, Staline met fin à une très relative « ukrainisation ». Ainsi, le réalisme socialiste, seule expression littéraire autorisée, et la russification ne permettent plus qu’à une littérature russe de se développer. A partir des années soixante, une littérature dissidente apparaît timidement. A la chute de l’URSS en 1991, l’Ukraine déclare son indépendance et une culture locale peut se développer à nouveau. Et on le sait, la Russie de Poutine après avoir annexé la Crimée (2014), s’en prend maintenant à la riche plaine d’Ukraine. Les « petites nations », vulnérables d’Europe centrale n’en ont pas fini avec une longue histoire douloureuse. En effet, l’Ukraine est géographiquement placée au centre de ces « terres de sang », selon l’expression de l’historien américain Timothy Snyder, « déchirées entre les empires, puis ravagées par les nationalismes et les totalitarismes du XXe siècle ». Paradoxalement, cette terre agricole, riche et grasse, a pourtant permis de forger un mot, l’holodomor qui signifie mourir de faim. Ce mot rappelle « les millions de morts des famines qui se sont succédé après 1922. La plus terrible fut celle de 1933, sciemment organisée par Staline et que les Ukrainiens considèrent être un génocide ». L’historien de la Shoah, Omer Bartov, dont la famille est originaire d’Ukraine, s’élevant « contre l’usage fait par la propagande russe de la référence au nazisme », estime qu’« en parlant de dénazifier l’Ukraine, Poutine veut justifier sa politique expansionniste ». Tetiana Andrushchuk et Danièle Georgetles, de leur côté, les deux auteures d’un Dictionnaire amoureux de l’Ukraine, qui vient de paraître aux éditions Plon déclarent au quotidien français catholique La Croix : « L’Ukraine n’est pas une province russe, mais un vieux pays à l’histoire millénaire épris de liberté ». Ce pays est d’abord tourné culturellement vers l’Europe avec laquelle elle souhaite un accord d’association qui tarde à venir, même si les positions de l’Union Européenne paraissent évoluer depuis peu, en raison du danger que représente la Russie de Poutine pour la sécurité de l’Europe. A partir de son arrivée au pouvoir en 1998, Vladimir Poutine a progressivement fait empoisonner, assassiner, exiler ses opposants, journalistes, intellectuels ou politiques. On pense, en particulier à Alexei Navalny, candidat empêché à l’élection présidentielle de 2018, aujourd’hui emprisonné, ou à la journaliste Anna Politkovskaïa tuée en 2006, etc.

Ecrivains entre Russie et Ukraine

Il est vrai, néanmoins, qu’on a du mal parfois à distinguer les cultures russe et ukrainienne, tant elles ont été imbriquées par l’histoire, la Russie cherchant à absorber de tous temps l’Ukraine comme une province de son empire. Sait-on que de nombreux créateurs russes sont ukrainiens comme les romanciers Nicolaï Gogol (1809-1852), auteur notamment des Ames mortes (1842) et Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) qui écrivit en 1924 La garde blanche, sur le siège de Kiev, ou le peintre Kasimir Malevitch (1879-1935). On se souvient aussi que dans le Père Goriot sont évoqués la ville d’Odessa et le blé d’Ukraine grâce auquel ce personnage s’est enrichi, et que son auteur, Balzac, fut amoureux de la Polono-ukrainienne Madame Hanska qu’il épouse quelques mois avant de mourir en 1850.  Leur amour qui longtemps épistolaire est résumé ainsi par Gonzague Saint Bris : « Dix-huit ans d’amour, seize ans d’attente, deux ans de bonheur et six mois de mariage. » Il reste de cette belle et tragique histoire plus de quatre cents lettres de Balzac – celles de madame Hanska ayant été détruites.

Quant à Sergueï Lebedev, dont le roman Le Débutant va paraître en août prochain chez Noir et Blanc, il déclare, toujours au journal Le Monde : « Il est trop tôt pour demander pardon…, nous devrons repenser notre culture, notre histoire notre système politique… le monde a besoin d’une Russie sans conscience impérialiste. »

Tous les écrivains russes ne soutiennent pas le pays envahi, se désolent les Ukrainiens, ce qui n’est pas le cas de l’écrivaine russe Ludmila Oulitskaïa, auteure de Sonietchka, prix Médicis étranger en 1996, qui déclare au Monde » : « la littérature peut soutenir les hommes dans n’importe quelle situation… nous nous tournons vers Tolstoï et Pouchkine qui nous disent beaucoup de choses essentielles sur la guerre, sur sa grandeur et sur sa bassesse. Nos ancêtres se tournaient vers la littérature quand ils voulaient comprendre ce qui se passait. »

Pour l’écrivain ukrainien Taras Prokhasko, le conflit renforce l’affirmation d’une identité civique qui transcende l’ethnicité et la langue. Pour Iouri Androukhovytch, l’Europe n’a pas d’autre choix que le courage face à Poutine. Les éditions Grasset ont eu la bonne idée de publier Pour l’Ukraine, vingt-trois discours du président Volodymyr Zelensky, livre traduit, présenté et annoté par Raphaël Zyss (220 pages, 10 euros). Le 24 février, au matin de l’agression russe, il martèle : « Qu’entend-on aujourd’hui ? Ce ne sont pas seulement des explosions, des missiles, des batailles (…). C’est aussi le bruit d’un nouveau rideau de fer qui s’abat et sépare la Russie du monde civilisé ». Jusqu’à quand la Russie voudra-t-elle « écrire l’histoire des autres peuples et n’a jamais été contente que l’Ukraine ait écrit la sienne, renchérit Kourkov. Cette guerre, c’est à cause de l’indépendance de l’Ukraine, de la différence entre les mentalités ukrainienne et russe. Une mentalité individualiste et anarchiste, alors que les Russes sont collectifs et monarchistes. On adore son tsar, on est toujours derrière lui et quand ils sont fatigués, ils le tuent et adorent le prochain. L’Ukraine a toujours été dans le rêve d’un pays indépendant séparé de la Russie, de son esclavage politique et idéologique. Et aujourd’hui, 30 ans après l’indépendance de 1991, c’est une autre guerre pour la même indépendance. Mais l’Ukraine va survivre parce qu’elle a survécu à beaucoup de drames dans son passé. »

Andreï Kourkov : un écrivain au combat

Connu en Occident du fait des traductions de ses romans, notamment Pingoins et Les Abeilles grises, Andreï Koukov, né en 1961, se définit comme « un écrivain ukrainien de langue russe » et il rejette de ceux qui critiquent « sa langue maternelle, qui disent que tout ce qui est russophone appartient à la Russie. Pour lui, l’Ukraine doit être perçue comme multiculturelle et multilingue, il est lui-même polyglotte, parle six langues, dont le français » déclare-t-il à la journaliste Chantal Guy du journal numérique La Presse.

Une semaine après l’invasion russe, il déclare au quotidien Le Monde : « J’ai arrêté l’écriture, je ne rédige plus que des textes pour la presse internationale… Enfin le monde s’est réveillé. C’est une guerre totale. Le pays, les théâtres, les musées, les hôpitaux, les écoles, les églises sont détruites. Les Ukrainiens sont tués quand ils ne donnent pas leurs téléphones portables aux soldats russes pour appeler leurs parents ».

A la question, quel est le rôle d’un écrivain en temps de guerre ? qui lui est posée par le journal La Presse, il répond « La littérature est oubliée… Je peux écrire des articles, faire des interviews, des rencontres, des conférences. Je ne suis pas le seul écrivain ukrainien à faire cela. C’est la vie aujourd’hui, parce que les journalistes ne peuvent pas tout faire. Ils peuvent expliquer dans des reportages ce qui se passe, mais le pourquoi, c’est à nous de l’expliquer. Pourquoi cette guerre a commencé, pourquoi le président Poutine veut détruire l’Ukraine. »

Koukov reconnaît qu’il a été surpris par la totale agression russe. « Je pensais qu’une escalade dans le Donbass était possible, oui. Mais la guerre totale avec des millions de victimes civiles, et russophones, c’était impossible à prévoir. C’est une barbarie incroyable maintenant. La carte de visite de la Russie. Pour Poutine, ce n’est pas important que des milliers de soldats russes soient tués ni que l’économie et l’industrie soient cassées par les sanctions. Pour lui, le plus important est ce qu’il laissera après sa mort. Il veut rester dans les livres d’histoire comme quelqu’un qui a recréé l’Union soviétique. Ça ne va pas marcher. On le voit. »

Il estime que Poutine est un homme du passé « la grande culture russe est finie », assure-t-il, « toute cette grande culture, la musique classique, Dostoïevski, Pouchkine, etc., a été instrumentalisée pour créer cette image dans la tête des Russes qu’ils sont mieux que les autres, une race supérieure. Spécialement envers l’Ukrainien, un esclave qui veut devenir libre ». Il compare le chef du Kremlin à un python, le serpent qui cherche à étouffer sa proie.

Son dernier livre traduit en français, Les Abeilles grises (éditions Liana Levi) se déroule dans la zone grise, Le Donbass, objet du conflit entre séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne. La population a fui la région et il ne demeure que deux personnages Sergueïtch et Pachka, amis-ennemis, qui mènent une vie de misère. La 4e de couverture précise aux lecteurs de ce roman : « Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s’ajoute la monotonie des journées d’hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs. Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d’« apithérapie ». Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l’aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l’Ukraine de l’ouest et du silence des montagnes de Crimée, l’œil de Moscou reste grand ouvert ». Et Kourkov qui a voulu dans ce roman mettre en lumière l’absurdité et le tragique de la situation, de conclure : « J’ai compris que c’est une zone grise, un no man’s land, sans contrôle. C’est-à-dire que tu restes seul responsable de toi-même et de ton destin. J’ai voulu donner une voix à ces civils. »

Enfin, comment traduire le mot ukrainien Volja ?

Un terme ukrainien, volja, difficilement traduisible en français lève un peu le voile sur la mentalité spécifique de ce pays qui n’en finit pas de vouloir exister. Ce mot, nous apprend le Vocabulaire européen des philosophies n’a pas d’équivalent unique en français : il signifie à la fois liberté et volonté. L’association inattendue de ces deux mots est intéressante : elle encadre et précise la notion de liberté en lui adjoignant une caractérisation dynamique délibérée, un désir fort qui renvoie à une éthique de l’action publique. Tandis que l’antonyme de volja, à savoir nevolja, traduit par le terme l’esclavage en français, exprime quant à lui une notion d’illimité voire d’infini lorsque l’homme et la société sont dominés. Liberté et volonté sont bien indissociables pour mener une action comme celle que mène la population ukrainienne pour sa survie.

Cette guerre d’Ukraine nous plonge depuis quatre mois dans un monde nouveau, « un nouvel ordre international », ont déclaré ensemble Poutine et Xi Jin Ping, où une puissance nucléaire attaque un petit pays sans grande défense pour l’annexer. Une préfiguration des conflits à venir, y compris dans le Pacifique ? On peut désormais tout craindre, notamment pour les démocraties, et pour la vie elle-même sur la planète Terre.

Texte et photos : Daniel Margueron


Sources : Wikipédia, Le supplément littéraire du journal Le Monde (4, 11 et 18 mars 2022), le quotidien La Croix (26 mars 2022), l’Obs (25 février 2022), le journal numérique La Presse, le mensuel Philosophie magazine de juin 2022.

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