Des cocotiers, du sable blanc et des eaux turquoise… C’est l’image d’Epinal que vend le tourisme polynésien. Pourtant, derrière ce décor de rêve se dessine en toile de fond une réalité bien moins idyllique : celle d’un chapelet d’hôtels laissés à l’abandon, autrefois symboles de prospérité, aujourd’hui « friches touristiques » dégradées, symboles d’un rêve brisé et de promesses non tenues.
Cet article – inspiré des travaux de l’urbanisme Anthony Tchekemian, du géographe Philippe Bachimon, et de l’architecte Maryem Laalj – plonge au cœur de ce phénomène d’hôtels fantomatiques[1], à la fois symptôme de la fragilité de l’économie locale et défi majeur pour l’avenir des îles.
Des ruines au paradis : de quoi parle-t-on ?
Les friches touristiques désignent des terrains ou des infrastructures qui ont perdu leur fonction initiale et sont désormais en état de dégradation. En Polynésie française, cette situation a des spécificités liées aux cycles économiques mondiaux, aux crises environnementales et aux défis locaux. Des sites emblématiques sont concernés, comme l’InterContinental ou le Club Med de Moorea, le Tahara’a à Tahiti, le Hyatt à Bora Bora ou encore le Sofitel de Huahine. Le Sofitel de Bora Bora est un exemple particulièrement marquant, abandonné depuis 2023. L’Hôtel Kon Tiki de Papeete, quant à lui, est passé d’un bâtiment délabré en 2019 à une structure rénovée et moderne qui a ouvert en 2022.

Une économie sur la corde raide
L’économie de la Polynésie française est marquée par une fragilité structurelle. Le tourisme, en tant qu’activité exportatrice, est particulièrement sensible au contexte international et constitue une monoactivité cyclique et spéculative. L’impact des crises économiques et environnementales est significatif. La pandémie de Covid-19 a eu des répercussions mondiales sur le secteur touristique, et en Polynésie, l’économie a été durement touchée. Le secteur touristique a enregistré une baisse de fréquentation de 60 % en mars 2020 par rapport à l’année précédente. Cette crise a également affecté les secteurs de la perle et de la pêche, avec une chute des exportations de biens locaux de 48 % au premier trimestre 2020.
Des risques multiples : la face cachée des ruines
Ces friches ne sont pas que de simples plaies, cicatrices dans le paysage. Elles engendrent des risques immédiats, comme la détérioration des infrastructures, les dégradations liées au climat tropical et un accès non sécurisé. Elles peuvent aussi attirer des occupations illicites, parfois par les propriétaires eux-mêmes ou par des locataires non autorisés.

À plus long terme, les conséquences sont encore plus insidieuses. L’abandon de ces sites peut entraîner des fuites de produits chimiques, une gestion inadéquate des déchets, et la contamination des sols et des eaux. La prolifération de moustiques[2] est un autre problème lié au manque d’entretien. Un danger particulièrement local se profile avec les piliers en béton des bungalows sur l’eau qui, une fois abandonnés, subsistent dans le lagon sous forme d’écueils menaçants. Cela constitue un risque pour la navigation et les activités nautiques. Le risque est aussi social. L’enclosure de ces sites, même abandonnés, soustrait les plus beaux lieux aux usages locaux comme la pêche, la promenade ou la baignade.

L’enjeu de la reconversion : entre inertie et espoir
La reconversion de ces sites est un enjeu crucial. Cependant, un des principaux obstacles réside dans la lenteur des politiques publiques, avec un manque de régulation et des processus administratifs complexes. Les nouveaux projets, s’ils sont mal conçus, peuvent créer des problèmes supplémentaires.
Pourtant, des exemples de réussites montrent la voie. L’hôtel Cook’s Bay de Moorea, qui a rouvert en 2021 après plus de deux décennies d’inactivité, ou la transformation de l’ancien Sofitel Maeva Beach en parc Vairai à Punaauia. Ces reconversions pourraient incarner un nouveau modèle touristique, plus durable et résilient. La friche offre également l’opportunité de repenser l’usage du sol pour des projets résidentiels, des parcs de loisirs ou une renaturalisation progressive. Pour avancer, il est essentiel de mettre en place des partenariats public-privé et de promouvoir des projets respectueux de l’environnement et adaptés aux spécificités locales.

En conclusion
Les friches touristiques en Polynésie française ne sont pas de simples plaies paysagères. Elles sont le miroir d’un modèle de développement qui a montré ses limites. Les échecs passés, dus à des crises économiques, une mauvaise planification, des incitations fiscales[3] mal adaptées et des projets déconnectés des réalités locales, interrogent la capacité du territoire à construire un tourisme durable.
Pourtant, ces ruines offrent une opportunité de réinvention. En reconvertissant des hôtels abandonnés en parcs publics comme celui de Vairai, en les réhabilitant pour une nouvelle vie, ou en les transformant en espaces de vie pour les populations locales, la Polynésie française a l’occasion de repenser son avenir.

Cette transformation nécessite des politiques publiques courageuses et des investissements qui ne se contentent pas de la facilité. La réussite de ces projets dépendra de notre capacité à limiter l’empreinte écologique du tourisme, à respecter les équilibres sociaux et environnementaux, et à intégrer pleinement la population locale dans ces démarches. En somme, plutôt que de laisser ces fantômes du passé hanter les lagons, il est temps de les transformer en symboles d’un avenir plus vert et plus responsable pour le fenua.
Notes :
[1] Pete Belkin et Lauren Hartman (2023) réalisent le court métrage Dream Resort, une œuvre d’art médiatique explorant douze complexes hôteliers abandonnés en Polynésie française. A travers une approche visuelle et sonore, le film interroge la manière dont la nature reprend possession de ces lieux et questionne l’impact du développement touristique. La narration mêle fiction spéculative et enregistrements de terrain. Présenté en avant-première au festival Antimatter Media Art en 2024, Dream Resort oscille entre passé et futur, surfaces et profondeurs, architecture et renaturation.
[2] Les arboviroses, transmises par les piqûres de moustiques, posent un problème de santé publique en Polynésie française, où quinze espèces de moustiques ont été identifiées. Parmi les maladies véhiculées par les Culicidés, on trouve la dengue, qui existe sous quatre formes et peut provoquer des symptômes grippaux sévères. Le chikungunya, également transmis par les moustiques Aedes, se manifeste par une forte fièvre, des douleurs articulaires et musculaires. Le virus Zika, quant à lui, peut entraîner des complications neurologiques, notamment chez les nourrissons. La filariose lymphatique humaine apériodique est une maladie parasitaire pouvant causer un gonflement des membres et d’autres parties du corps, tandis que la filariose cardiaque affecte les chiens. Enfin, la fièvre jaune et la fièvre de la Rivière Ross complètent la liste des maladies transmises par ces insectes. Ces affections représentent un défi majeur pour la santé publique en Polynésie française, nécessitant des mesures de prévention et de contrôle rigoureuses pour limiter leur propagation.
[3] En Polynésie française, selon l’article LP. 2152-5 du Code des investissements, les entreprises bénéficiant d’un crédit d’impôt pour un programme d’investissement doivent affecter l’investissement à leur propre exploitation pendant une durée minimale de dix ans, ou pendant sa durée normale d’utilisation si celle-ci est inférieure, à compter de sa mise en service. Cette disposition signifie que les entreprises s’engagent à exploiter les investissements agréés conformément à leur destination pendant cette période minimale. Cf. site Internet de la Direction des Impôts et des Contributions Publiques, Code des investissements, 05. Chapitre V – Régime d’incitation fiscale pour le développement des investissements prioritaire, Section I – Dispositions générales [URL : https://www.impot-polynesie.gov.pf/code/05-chapitre-v-regime-dincitation-fiscale-pour-le-developpement-des-investissements?utm_source=chatgpt.com], consulté le 2 avril 2025.
Bibliographie
A lire :
Bachimon Ph., Tchekemian A., 2024, « Sports tourism in French Polynesia and it dependence on air transport », chapter in Sports Tourism and Local Sustainable Development. A Comparative Perspective, Van Rheenen, D., Naria, O., Melo, R., Sobry, C. (Eds.), International Research Network in Sport Tourism (IRNIST), Ed. Springer Cham, Coll. Sports Economics, Management and Policy, June 2024, vol. 24, Switzerland, pp. 239-266, [URL : https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-031-51705-1_15].
Tchékémian A., Bachimon P., « Friches touristiques en Polynésie française : analyse des défis, des risques et des stratégies de reconversion durable », Études caribéennes [En ligne], n°60-61, avril-août 2025, mis en ligne le 25 juillet 2025, consulté le 26 juillet 2025, [URL : http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/34998].
A écouter-regarder :
Bachimon Ph., Tchekemian A., et al., 2024, « L’archipel des hôtels abandonnés », dans Brut, « Les docs nature », interviewés par Lucas Wicky, durée 18 :34, publié le 22 décembre 2024, [URL : https://www.brut.media/fr/videos/larchipel-des-hotels-abandonnes], consulté le 12 mars 2024.
Belkin P., Hartman L., 2023, Dream Resort, court métrage d’art médiatique explorant douze complexes hôteliers abandonnés en Polynésie française, présenté en avant-première au festival Antimatter Media Art en 2024, 10:02, en ligne [URL : https://vimeo.com/843762156/1386b06b7d].
