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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 127-128 de juin-septembre 1959. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Quadrupèdes autochtones ou importés ? C’est le problème de leur dissémination à travers les mers du Sud qui se pose. Si l’indigène garde le souvenir des grands navires qui escalent chez eux, ils oublient parfois le passage des baleiniers, nombreux à l’époque, transporteurs de rats, qui, à l’occasion propice peuvent très bien « avoir choisi la liberté », mais nous ne les voyons pas très bien lors de leurs sévères périples s’embarrasser de chiens ou de porcs. Comment ces mammifères arrivèrent-ils dans certaines de ces îles ?

L’auteur de cet article (William Wyatt Gill B. A.), écrit en 1876 dans un magazine anglais « The Leisure Hour », donne quelques faits intéressants à ce sujet.

Philippe Rey-Lescure

LE RAT

On suppose généralement qu’il n’existe pas de mammifères dans le Pacifique autres que les roussettes (grandes chauve-souris).

Cette idée ne s’accorde ni avec les traditions des insulaires, ni avec les opinions des premiers navigateurs. Se rapportant aux Iles Sandwich[1], le capitaine Cook dit que les quadrupèdes dans ces îles comme dans toutes les autres, découvertes dans les mers du Sud, comprennent trois sortes : les chiens, les porcs et les rats (Voyages Vol I page 106). Le rat seul est universel.

Il est environ la moitié de la taille d’un rat de Norvège[2].

Dans beaucoup d’îles, la race autochtone a été exterminée par le rat importé. En 1852 un rat de Norvège mâle, solitaire, est venu à terre à Mangaia[3] après le naufrage d’un baleinier américain, et pourchassa ses congénères insulaires.

En réparant le plancher d’une de nos chambres, je découvris une trentaine de rats indigènes morts. Nous eûmes la chance d’attraper le rat meurtrier dans une trappe.

Dans certaines îles du Sud du Pacifique c’était la coutume de protéger les cocotiers des ravages occasionnés par les rats en établissant une sorte de paravent habilement construit autour du tronc en dessous de la frondaison à une grande hauteur du sol.

Quand on ôtait une dent à un enfant, la coutume était d’offrir une prière dans laquelle on demandait aux dieux de la remplacer par une dent de rat (c’est-à-dire par une dent aiguë et forte).

La plupart des îles comme Mangaia, étaient littéralement envahies par les rats ; ce petit rat était véritablement indigène.

A Mangaia, ils étaient considérés par la mythologie comme la progéniture d’Echo[4], la déesse ironique « qui parle dans les rochers ». Le rat est toujours chanté par les mythes anciens.

Deux méthodes étaient employées pour se défaire de ces bêtes. Il consistait dans la confection d’un nœud coulant en fibres de coco, l’espace ainsi entouré était rempli de noix de bancouliers. Les rats étaient facilement étranglés.

Le second moyen consistait à creuser une large fosse en forme de bouteille avec deux chemins étroits permettant aux bestioles de descendre, de se régaler des noix de bancouliers. Quand ce trou était bien rempli de rats deux hommes descendaient et les assommaient.

Un matin des enfants grimpant dans des rochers découvrirent une grotte fermée par une grosse pierre et dans laquelle se trouvait un corps momifié admirablement conservé. Sur son côté il y avait un trou par lequel on pouvait apercevoir de petits rats, un nid de rats se trouvait situé à la place du cœur.

Le proverbe « doux comme un rat » existe encore à Mangaia bien que les adultes de cette génération aient abandonné la pratique dégoûtante de manger les rats.

Je me rappelle en 1852 qu’on me demanda souvent :

– Est-ce que Jehova sera en colère si nous mangeons des rats ?

– Pourquoi me demandez-vous cela ?

– Parce que nous avons lu dans le Lévitique qu’il est défendu d’en manger !

Les garçons aujourd’hui mettent le feu aux fougères de la montagne, des myriades de rats s’en échappent à moitié aveuglés par la fumée ; ils sont alors facilement abattus avec des bâtons.

On pratique cette méthode quand la mer est mauvaise et la pêche impossible.

Ces rats se nourrissent exclusivement de noix de coco et de bancouliers, de bananes, de manioc et de papayes.

LE PORC

Des 7 îles formant le groupe des Hervey[5], Mangaia et Aitutaki, étaient les seules possédant une race autochtone de porcs. Les premiers furent débarqués en 1823 par le martyr Williams[6].

Ils furent apportés au marae du dieu principal enveloppés des tapa les plus blancs, nourris de la nourriture des chefs et reçurent chacun un nom, considérés comme des divinités étrangères. Plus tard, à cause de leur saleté, ils furent mis dans des enclos sacrés. Il fallut plusieurs années avant que les indigènes aient envie de goûter à leur chair. L’augmentation de ces bêtes fut si rapide qu’elles fournirent les baleiniers ; des milliers furent abattues pour les fêtes du Mai en 1852. A la suite de cyclones successifs leur nombre alla en diminuant.

Le porc originaire de Polynésie n’existe plus. C’était un animal maigre, à longues pattes et non comme le « Sus papuensis » que je vis en Nlle Guinée. C’est au capitaine Cook et aux missionnaires qu’appartient l’introduction d’une race meilleure. Le porc était indigène aux Sandwich, à Tahiti et aux îles des Amis[7].

Le capitaine Cook trouva le porc à Tana, aux Nlles Hébrides du Sud[8]. Il y a environ 300 ans que Queiros en vit à Espiritu Santo, l’île la plus au Nord du même groupe.

LE CHIEN

Il était indigène à Tahiti, à Samoa, aux Sandwich et en Nlle Zélande. Le capitaine Cook les décrit comme ayant des pattes courtes et torses et les oreilles « pricked »[9]. On les nourrissait, ils vivaient en troupeaux avec les porcs et je ne me rappelle aucun exemple de l’un d’entre eux considéré comme ami de l’homme, comme un compagnon… L’habitude de les manger était une barrière à leur introduction dans la société (Cook Vol 7 page 106). Encore en parlant de Tahiti Cook (Vol 1 page 145) les chiens qui sont élevés ici pour être mangés ne mangent aucune nourriture animale mais sont nourris entièrement de l’arbre à pain, de cocos, d’ignames et de tubercules de même espèce. Le nom indigène « uri » le fait comprendre[10].

Le chien était inconnu aux îles Hervey jusqu’à ce que l’un d’eux fut donné par la « Resolution » en 1777 en échange d’un porc. Les indigènes furent enchantés de l’avoir.

Il est un fait curieux qu’aucun chien réellement bon ne peut vivre dans les Hervey.

Actuellement elles sont remplies de bâtards.

LA ROUSSETTE

La dernière île dans le Pacifique, vers l’Est, où l’on trouve cette grande chauve-souris est Mangaia[11]. Aucune autre île du groupe Hervey n’en possède ; elles sont très communes aux Samoa et à l’île Sauvage[12]. Quelle est la loi de la répartition ? J’en ai mesuré une ; j’ai trouvé d’aile à aile 13 pouces 3/4. Le corps avait une longueur de 3 pouces 1/4.

Il est intéressant de voir le matin des centaines de ces créatures accrochées l’une à l’autre et suspendues aux branches d’un arbre au-dessus des falaises perpendiculaires, à l’intérieur de l’île. Leur odeur est insupportable.

A Samoa, elles étaient vénérées comme des dieux. A Mangaia, elles étaient appréciées comme un mets délicat. J’en vis une qui avait été cuite ; je fus invité à en manger, mais je refusais avec politesse. Elles abondent dans les nombreuses cavernes calcaires de Niue et de Mangaia et se nourrissent de fruits mûrs. On les attrape facilement à l’aube quand elles sont encore dans un état semi-léthargique[13].

Textes : Société des études océaniennes


Notes :

[1] Note de la SEO : les Îles Hawai’i.

[2] Note de la SEO : le rat trouvé anciennement dans les îles océaniennes est le rat du Pacifique (Rattus exulans) tandis que le rat de Norvège est le surmulot ou rat d’égout (Rattus norvegicus).

[3] Note de la SEO : une des îles du groupe Sud des Îles Cook.

[4] On ne voit pas très bien ce que venait faire cette nymphe grecque dans les traditions polynésiennes.

[5] Note de la SEO : le groupe Sud des Îles Cook dont fait partie Rarotonga.

[6] Le Rev. John Williams qui, parti de Raiatea, apporta le christianisme aux archipels de l’Ouest et mourut massacré à Erromango.

[7] Note de la SEO : les Îles Tonga.

[8] Note de la SEO : le Vanuatu.

[9] Note de la SEO : « les oreilles dressées ».

[10] Note de la SEO : en tahitien, ‘ūrī désigne le chien tandis que uri qualifie quelque chose de sombre ou noir.

[11] Note de la SEO : les archéologues ont récemment trouvé à Rurutu et Tubuai aux Australes des ossements attribués à la roussette Pteropus tonganus ; cette espèce était donc anciennement répandue plus à l’Est que Mangaia.

[12] Note de la SEO : île Niue.

[13] Note du traducteur : il m’est arrivé d’en manger en Nouvelle-Calédonie. Leur chair n’a rien de très particulier.

 

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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