Retour

Chers lectrices et lecteurs, en ce début d’année, que je vous souhaite très favorable, et qui occasionne certainement, pour les plus chanceux d’entre nous, l’éclosion de nouveaux projets, je voudrais partager avec vous quelques réflexions littéraires issues justement d’un projet collectif destiné à prendre forme ce mois-ci, et qui porte sur un ouvrage important de…

Déjà largement étudiés par les spécialistes, notamment chez les américanistes, ces Mémoires font figure de pilier parmi les sources dont nous disposons sur le Tahiti du tournant des XIXe et XXe siècles, et même sur la Polynésie pré-européenne, par le biais des témoignages attribués à la cheffesse sur les traditions et sur l’histoire de son pays. S’il se caractérise par son resserrement thématique autour de la figure de la cheffesse Teva, et s’il peut ainsi être perçu comme une émanation de l’identité autochtone, cet ouvrage hybride, dont l’énonciation à la première personne est censée provenir de Ariitaimai, peut pourtant être abordé sous l’angle des usages scripturaux du Vieux Continent, dans la mesure où il est aussi un produit littéraire de la rencontre humaine, affective et idéologique, entre deux cultures, entre deux mondes, entre la famille de l’illustre cheffesse tahitienne et un professionnel de l’écriture issu d’une prestigieuse lignée américaine, imprégné d’Humanités classiques.

Cette composante littéraire n’est pas en contradiction avec la valeur documentaire de l’ouvrage, dont elle n’exclut en rien la teneur testimoniale. On peut même émettre l’hypothèse qu’elle en infléchit l’orientation sans porter préjudice à sa qualité historique. Descendant de deux présidents des États-Unis, littérateur et historien aguerri, Henry Adams pratique dans les Mémoires attribués à la cheffesse une écriture dont de nombreux codes sont empruntés aux Mémoires d’Ancien Régime et s’inscrivent dans une tradition esthétique à forte visée apologétique. Dans la tradition scripturale des Mémoires qui émergea et remporta un vif succès éditorial en Europe à l’époque humaniste et classique, l’auteur est généralement un grand noble, lequel, bien qu’armé d’une plume qui remplace et prolonge désormais, après une carrière militaire bien remplie, l’épée ou le mousquet, ne se définit pas comme un écrivain, vénale incarnation d’un métier synonyme de roture et d’artifice envers lequel tout homme bien né se doit d’éprouver la plus grande méfiance. On comprend alors, sous la plume du porte-parole américain de Ariitaimai, l’insistance sur le dispositif d’énonciation, où s’effectue une prise de parole directe de la cheffesse, ainsi que les signaux stylistiques destinés à souligner le caractère authentique de sa narration, présentée comme dépourvue d’artifices et libre de prétentions rhétoriques ; peuvent s’interpréter dans le même sens les allusions répétées à la reconstitution empirique des savoirs généalogiques, sur la base, essentiellement, du souvenir familial et de l’oralité.

Une écriture placée sous le signe de l’héritage littéraire des Mémoires aristocratiques 

Passionné aussi de culture médiévale, Adams retrace dans les Mémoires de Ariitaimai une épopée des Teva en forme d’hommage à une aristocratie clanique non sans rapport avec une féodalité révolue, fantasmée et regrettée par le dynaste nostalgique. Ces phénomènes sont perceptibles même dans l’édition française de la Société des Océanistes (Paris, 1964), dont le texte traduit de l’anglais par Suzanne et André Lebois laisse transparaître ces faits de structure. Dans un épisode du chapitre III qui raconte l’« emprunt » de l’épouse du chef Tavi de Tautira par le chef Tuiterai du clan Teva, on retrouve des traces significatives de ce parti pris pour une écriture placée sous le signe de l’héritage littéraire des Mémoires aristocratiques : goût et sens de l’anecdote dans la technique narrative, topos du panache glorieux indissociable de l’image du chef militaire, mais aussi articulation entre histoire privée et destin collectif, entre passions individuelles et événements publics.

« Vers l’année 1650, Tavi était chef de Tautira, et se flattait d’être aussi généreux que fort. Tout chef était tenu à être généreux s’il ne voulait pas perdre le respect et la considération de son peuple ; mais Tavi fut le plus généreux de tous les chefs de Tahiti. Il avait une femme, Taurua de Hitiaa, la plus belle femme de son temps […]

Le chef de Papara, et la tête des Teva à cette époque, était Tuiterai ou Teuraiterai. […] Tuiterai ne pouvait entendre parler d’une jolie femme sans la désirer ; mais la femme de Tavi était bien trop importante pour être approchée autrement qu’avec les formes de courtoisie requise entre chefs. Tuiterai envoya par conséquent ses messagers à Tavi pour lui demander de lui prêter sa femme avec la promesse formelle qu’elle lui serait rendue sept jours après. Les usages polynésiens rendaient impossible le refus d’une telle demande, sans causer une dispute. Elle ne pouvait même pas être éludée sans créer un ressentiment qui aurait pu finir mal. […] Tavi ne voulait pas prêter sa femme, mais son orgueil, et peut-être bien son intérêt en demandait le sacrifice. Avec la meilleure grâce du monde, en grand seigneur qu’il était, il l’envoya à Papara. Apparemment, elle ne fit aucune objection ; si le mari était satisfait, le code de l’île n’avait rien à reprocher à la femme.

Taurua vint à Papara, comme une reine polynésienne de Saba, pour rendre visite à Tuiterai lequel devint immédiatement éperdument amoureux […] à la fin de la semaine, il ne tint pas sa promesse faite à Tavi et refusa de rendre Taurua à son mari. Ceci était un outrage de la plus grave conséquence […]. C’était un défi, une déclaration de guerre, Tuiterai ne chercha pas d’autre excuse que sa passion. »

Comme le montre bien l’organisation narrative de l’épisode par Adams, le fracas qui affecte la sphère politique, parfois jusqu’au cataclysme des révolutions, s’enracine dans des motivations particulières, telles que l’ambition ou le désir amoureux d’un homme : c’est précisément le principe d’un type de récit littéraire en vogue au Grand Siècle en France, l’« histoire secrète », dont se sont inspirés de nombreux Mémoires de la même époque.

L’humour, les références ouvertes à la culture occidentale, en particulier à la tradition épique, sont aussi présents en bonne part dans le discours supposé de la cheffesse. L’énonciation en trompe-l’œil de « ses » Mémoires devient alors le lieu d’un brouillage des voix non dénué d’effet comique ; l’illusion du statut auctorial de Ariitaimai est sapée de l’intérieur, et l’on ne sait plus très bien, en définitive, qui parle :

« Heureusement au moins cette histoire est trop récente pour qu’on puisse la suspecter d’être un mythe. Taurua de Tautira et Hélène de Troie appartenaient à la même société ; Tavi et Ménélas étaient parents. Les coïncidences apparaissent dans toutes les îles des mers du Sud, où aucun voyageur n’a jamais pu s’empêcher d’évoquer l’Odyssée en s’approchant d’un village indigène. L’histoire de Papara peut prouver la véracité de celle de Troie car, aussitôt que le refus de Tuiterai fut connu à Tautira, Tavi-Ménélas se mettant à la hauteur de sa réputation fit appel à ses guerriers et les envoya contre Papara avec l’ordre de le détruire et de tuer son chef. Papara n’avait pas les murs de Troie pour soutenir un siège, ses forces furent détruites en bataille. Tuiterai fut capturé et Taurua reprise. […] l’intention de Tavi était bien de faire ce que tout chef grec ou nordique aurait fait à sa place : tuer son rival et piller ses villages ; mais l’affaire prit une autre tournure. »

Une véritable ode à la grandeur passée des Teva

Sur le point de mourir de la main des guerriers ennemis, Tuiterai obtient la vie sauve grâce à une simple « protestation », une « objection » de sa part, énonçant qu’« un chef grand comme lui-même ne pouvait être mis à mort par un inférieur. Personne qu’un égal ne pouvait porter la main sur lui. Personne que Tavi ne devait tuer Tuiterai. »

Mais Tavi lui-même, dans un geste de suprême magnificence, renonce à châtier son adversaire : « il porterait atteinte à son caractère s’il tuait Tuiterai de ses propres mains et dans sa maison », « un acte pareil aurait choqué la moralité et la décence tahitiennes. Tavi se vit obligé d’épargner la vie de son rival, mais entre une vengeance complète et un pardon complet, la loi ne connaissait pas de milieu. Un chef épargné devenait un hôte et un égal. Tavi donna à Tuiterai sa vie et sa liberté et Taurua par-dessus le marché. »

Malgré son traitement narratif subtilement parodique, cet épisode d’inspiration épique illustre bien l’orientation pragmatique de la rhétorique d’Adams : véritable ode à la grandeur passée des Teva, l’ouvrage célèbre le prestige des chefs et l’ancienne puissance clanique en s’inscrivant dans la droite ligne des témoignages aristocratiques qui furent les ultimes vestiges littéraires de la féodalité.

Pour faire dialoguer les points de vue scientifique et populaire, un colloque international sur Henry Adams et les Mémoires de Ariitaimai réunira des universitaires américains et locaux, ainsi que des descendants de la cheffesse Teva, du 27 février au 1er mars 2023 à l’Université de la Polynésie française. Au plaisir, chers lectrices et lecteurs, de vous y retrouver.

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage