Un bémol avant tout. Le titre ne vise pas les partis politiques dans les pays colonisés ou dominés par une puissance étrangère. Leur désir d’affirmer une identité est légitime et la communauté internationale (du moins ce qu’il en reste) soutient leur combat.

Légitime donc, mais à condition de ne pas tomber immédiatement dans la revendication ethnique au nom de la supériorité prétendue de tel ou tel peuple d’être l’élu d’un dieu quelconque ou de posséder des qualités à nul autre pareilles. Et à condition encore d’être assez lucide pour ne pas tomber rapidement sous la coupe d’une puissance étrangère qui annihilera l’originalité du peuple. Par exemple, il ne faut pas oublier la menace que la Chine fait peser, en particulier sur les petites nations et territoires du Pacifique. Dans la revue Politique étrangère (de l’IRIS), le journaliste suisse Richard Werly[1] écrit : « la stratégie d’influence de la Chine consiste à se présenter comme une puissance libératrice ». Certains partis indépendantistes tombent dans le panneau en déclarant que la Chine ne les a jamais colonisés… (voir édition de mars 2025). Enfin, il est nécessaire de se garder de l’illusion que le pays devenu indépendant pourrait discuter avec d’autres pays d’égal à égal. Le Canada est autrement plus puissant que ne le seront jamais Kanaky ou Maohi Nui et pourtant, il ne discute pas d’égal à égal avec les États-Unis.
Ceci dit, dans le désordre du monde actuel, on peut se réjouir de ce que les grandes puissances qui se lancent dans des politiques d’expansion montrent l’absurdité et/ou le danger de leurs initiatives.

Il devient clair que le nationalisme du genre Poutine conduit inévitablement à la guerre de conquête et à la dépendance de quelques peuples voisins, l’exemple biélorusse le traduit jusqu’à la caricature. Pauvre Loukachenko réduit à être le oui-oui de son voisin russe ! L’agressivité de Poutine n’aura jamais de limites puisqu’il s’agit non seulement de reconquérir des terres autrefois possédées ou des terres où existeraient des russophones, mais aussi d’abattre tous les régimes qui font de l’ombre au maître du Kremlin, vous savez, ces pays où les élections sont libres, où l’on peut critiquer les gouvernants, où l’on n’exécute pas les opposants et où 40 % du budget ne passe pas en armement.
Il devient clair que le nationalisme de Donald Trump ne consiste pas à rendre à l’Amérique sa grandeur passée (quelle chimérique grandeur ?) mais à dominer toutes les autres nations, quitte à les appauvrir en ramenant chez elle toutes leurs richesses et à les vassaliser. Il serait presque comique d’observer les partis nationalistes d’Europe ou d’ailleurs se pâmer devant Trump sans comprendre que son but est d’appauvrir et de dominer, sans comprendre que la loi du plus fort écrasera tous les concurrents.

L’exemple du Canada est limpide. Trump veut annexer le Canada. Avant d’y envoyer des troupes d’occupation, il use d’une méthode qu’il espère efficace. Il taxe fortement les produits canadiens afin de créer une crise économique et sociale dans les provinces les plus touchées par ses mesures. En plus, il exerce un chantage sur les industriels canadiens (comme il le fait du reste dans de nombreux pays) en leur disant : « si vous voulez que vos productions ne soient pas taxées, venez vous installer aux États-Unis ». Autrement dit toute la production sera localisée aux États-Unis, réduisant le Canada à la misère, ne laissant plus aux habitants qu’une option : accepter l’annexion qui permettrait (mais qui le croirait réellement ?) qu’une relocalisation des usines ramènerait la prospérité.
Comment des citoyens français pourraient-ils admirer un Trump qui invite tous les entrepreneurs à aller s’installer chez lui ? Pèsent-ils les conséquences de cette invitation ?
Et c’est là que la bêtise des partis nationalistes éclate. Bien évidemment, si on prend l’exemple de l’Europe, si chaque pays avait à sa tête un parti nationaliste, la vie deviendrait vite un enfer. Les chefs de ces partis seraient en concurrence immédiate les uns avec les autres. Il faudrait rétablir des frontières, peut-être même dresser des murs et multiplier les contrôles. Parce qu’un pays voisin vendrait moins cher le tabac ou le carburant, il faudrait empêcher les achats à l’étranger par des mesures draconiennes avec l’argument suprême de la raison d’État. Si une rivière ou un fleuve constitue une frontière dite naturelle, bien vite se poseront des problèmes : le voisin ne cherche-t-il pas à accaparer l’eau pour ses cultures, la navigation ou les circuits hydrauliques ? Rapidement, le risque de conflit éclaterait, mais le plus fort l’emporterait inévitablement. Toute l’Histoire du monde nous l’apprend.
Et c’est bien ce qui ressort des politiques de Poutine et de Trump : fragmenter les concurrents pour les amener à une faiblesse individuelle de chacun telle que les maîtriser deviendrait un jeu d’enfant.
Les partis nationalistes jouent contre leurs nations puisqu’ils les affaibliront : isolées, elles ne compteront plus dans le monde. Seules les deux ou trois plus fortes ou les plus soumises subsisteront.
Le nationalisme conduit finalement à la vassalisation (comme la Biélorussie) et non au triomphe des spécificités initialement revendiquées. On l’a déjà vu dans les années trente et quarante avec l’Allemagne, on l’a déjà vu pendant la période soviétique en Europe centrale et de l’Est. Les pays soumis (éventuellement après avoir collaboré avec l’ennemi) devaient abandonner leur culture, voire leur langue.
Le nationalisme conduit à la destruction de la nation
Les partis nationalistes avancent généralement des slogans qui traduisent leur caractère belliqueux : « Make America Great Again » ou « Deutschland über alles »[2].
Les partis nationalistes n’existent que si on désigne des ennemis à la vindicte des citoyens. Sous Hitler, l’ennemi c’était le juif accusé de contrôler le pays. Généralement, c’est le thème du « grand remplacement » qui est mis en avant, ce mythe selon lequel les étrangers feront disparaître l’essence même d’une nation. Dans sa folie, Hitler avait prédit qu’un jour la France serait noire ! Pour Donald Trump, l’ennemi peut être l’Europe qui a « entubé » les Américains ou le fonctionnaire qui ne sert à rien et coûte cher. Bêtise et démagogie vont ainsi de pair pour former le national-populisme[3]. La dérive raciste ne tarde pas, d’autant qu’elle est toujours sous-jacente dans ces partis.

L’historien américain Timothy Snyder écrit que « dans la propagande nazie, les Européens de l’Est étaient des bêtes, des sous-hommes ». Il ajoute qu’aujourd’hui, à la télévision russe, on entend « qu’il faut exterminer les Ukrainiens parce que ce sont des nazis, des Juifs, des gays, des satanistes […] de la vermine ». La déshumanisation permet alors toutes les violences puisque l’autre n’est qu’une « chose »[4].
Les tristes modèles des partis nationalistes
C’est une des contradictions fondamentales des partis nationalistes : ils cherchent leurs modèles ailleurs que dans leur propre pays, quitte à s’en mordre les doigts par la suite. Il a fallu toute l’inexpérience et la naïveté d’un Jordan Bardella qui est allé chercher des appuis en Amérique auprès d’une sorte d’internationale réactionnaire (pour employer le terme édulcoré du président Macron). Il y a découvert que Steve Banon – qui servait de modèle – faisait un salut fasciste, ce qui a provoqué son retour anticipé en France… et lui a valu des insultes infamantes de celui qui annonce déjà que, contrairement à la Constitution américaine, il fera tout pour que Trump puisse faire un troisième mandat.
De toute façon, il est dans la nature des partis nationalistes de ne pas pouvoir s’entendre. La négociation est un mot dont ils ignorent le sens et l’intérêt car ils mettent en avant la confrontation. Ils ignorent que ce qui fait la force des pays démocratiques : l’art du compromis, et la vision que les compromis permettent la paix et finalement le développement de tous ceux qui se rangent derrière cette façon de voir les choses. Si on prend l’exemple de l’Union européenne, il est parfois de bon ton de s’élever contre les contraintes qu’elle imposerait. Pourtant, si contraintes il y a parfois, globalement les citoyens sont plus libres que dans les autres pays.

N’est-il pas aberrant d’entendre le vice-président américain, J-D Vance, venir donner une leçon de démocratie quand dans son pays la presse et la justice sont muselées, que le fondement même de la démocratie, les contre-pouvoirs, sont attaqués comme jamais et quand il dénie aux Canadiens de vivre libres dans leur État ? Et plus aberrant encore d’entendre les partis nationalistes européens admirer les propos de celui qui veut ruiner les pays étrangers ?
La plupart du temps, les partis nationalistes invoquent une religion et les slogans fleurissent : « Dieu avec nous », « Dieu est notre droit », et tant d’autres ! Invoquer le christianisme quand on ne connaît que la force, la brutalité, la haine de l’autre, le mensonge et le refus de la moindre charité à l’égard de ceux qui ne répondent pas au soi-disant modèle sociétal imposé, c’est une aberration. Donald Trump qui brandit la Bible devrait faire réagir les Églises. Mais non, beaucoup d’entre elles se lancent dans des explications honteuses (et en plus absurdes) comme par exemple : « le Président n’est pas un modèle de vertu, mais Dieu nous l’a donné pour remettre la société dans le droit chemin »…
Défendre à tout prix un modèle démocratique
Il faudrait que chacun réfléchisse à la chance qu’on a de vivre dans des pays démocratiques, où les médias sont libres (sous réserve de respecter les lois votées par les représentants des peuples), la justice indépendante des pouvoirs malgré des dérives toujours possibles (comme en Hongrie par exemple, comme par hasard un pays dont le dirigeant critique le modèle démocratique et admire Poutine, puis Trump), où les citoyens disposent d’un modèle social appréciable. L’historien américain déjà cité raconte qu’il avait travaillé en Europe (ce serait vrai aussi de la Polynésie française) et que, tombé malade, « il ne s’inquiétait pas de consulter un médecin », sous-entendant que la couverture sociale lui permettrait de se faire soigner, ce qui n’est pas toujours possible aux États-Unis. Certes, la misère existe aussi dans les démocraties, mais il faut savoir ce qu’elle est au pays de Trump quand, brutalement, un salarié perd son emploi ou ce que sont les montants des retraites pour de nombreux salariés.
Sans doute que nos générations qui se succèdent depuis 1945 ne prennent plus la mesure de leurs chances de vivre libres. Tout est perfectible, certes, mais ce qui est acquis est déjà enviable.
Peut-être que le principal acquis des pays démocratiques, c’est qu’ils n’agressent pas leurs voisins. Quand on entend des soi-disant responsables politiques oser prétendre que l’OTAN et l’UE menacent la Russie, on croit rêver. Les pays démocratiques s’arment pour se défendre et se protéger. Poutine s’arme pour conquérir (la Crimée et le Donbass par exemple, et bientôt d’autres pays). Dans la confusion actuelle, certains ne savent plus qui est l’agresseur et qui est l’agressé.
La menace contre les démocraties n’est pas seulement militaire. Elle se situe dans les cyber-attaques et dans les ingérences dans les élections. La technologie qui permet d’abattre nos démocraties doit aussi servir à combattre ces forces destructrices.
Les épreuves sont et seront rudes. Raison de plus pour sauvegarder nos démocraties (même imparfaites) et les défendre avec passion, en Europe comme au Fenua.
Notes :
[1] Richard Werly est reconnu par ses confrères comme un observateur de grand talent. Il est régulièrement interrogé dans les émissions politiques de France 5, et sur France 24 et France Info.
[2] L’actuel hymne allemand s’intitule Deutschlandlied (= le chant de l’Allemagne) et a abandonné le premier couplet de l’ancien qui proclamait que « l’Allemagne est au-dessus de tout, au-dessus de tout le monde ».
[3] L’excellent livre de Pascal Perrineau, Le populisme, dans la collection « Que sais-je ? » ouvrira les yeux de ceux qui pensent qu’un jour il faudra essayer ces partis.
[4] Timothy Snyder, De la liberté, Gallimard, 2024, p. 76.

Une autre lecture à conseiller : l’hebdomadaire en ligne Franc-Tireur dénonce avec vigueur et rigueur les extrémismes de droite ou de gauche, les tentations racistes et anti sémites qui menacent notre démocratie. Aux électeurs tentés par le populisme, montrons leur que la démocratie est un trésor à défendre afin qu’ils ne jettent pas le bébé avec l’eau du bain !