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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 140 de septembre 1962. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Au cours d’enquêtes sociologiques poursuivies depuis un an en Polynésie française, il a été possible de réunir une importante documentation sur le système de parenté des populations étudiées. C’est sur un aspect particulier de ce système qu’on souhaiterait appeler ici l’attention : le mariage comme facteur de mobilité géographique ; le terme « mariage » étant employé, faute de mot plus commode, pour désigner le mariage proprement dit (statut « fa’aipoipo« ) aussi bien que l’union libre (statut « fa’aea noa« ). Après vérification des généalogies communiquées par les habitants, il a semblé utile de comparer les données de trois districts que la géographie et l’économie contribuent à opposer :

– Vairao (Tahiti),

– Faaaha (Tahaa),

– Taahueia (Tubuai).

Précisons que les statistiques présentées ci-après résultent d’enquêtes exhaustives et non de sondages.

VAIRAO.

On notera tout d’abord que 45 % seulement des couples stables sont mariés. Le point n’est pas dénué d’intérêt sociologique, car il confirme que l’emprise de la religion est moins efficace à Vairao qu’à Tubuai.

Quelle est maintenant l’origine géographique des conjoints recensés dans le district ? Pour les 100 unions connues (mariages et unions libres), on relève les chiffres suivants :

– 31 unions entre 2 conjoints originaires de Vairao, soit 28,5 % ;

– 31 unions entre un homme originaire de Vairao et une femme étrangère au district, soit 28,5 % ;

– 32 unions entre une femme originaire de Vairao et un homme étranger au district, soit 29 % ;

– 15 unions entre conjoints étrangers l’un et l’autre au district, soit 14 %.

Ces chiffres mettent en évidence l’importante contribution de l’immigration au peuplement du district (93 étrangers sur 218 conjoints). Caractère significatif : cette immigration est assez peu sélective, puisqu’elle provient de presque toutes les régions de la Polynésie. Cependant, avec 22 conjoints, la contribution des districts limitrophes, Teahupoo, Afaahiti, Pueu et Tautira, conduit à attribuer un rôle non négligeable aux relations de voisinage à l’intérieur de la péninsule de Taiarapu. D’autre part, il faut faire mention des 18 immigrants des Iles sous le Vent qui semblent s’être installés à Vairao après un séjour plus ou moins long à Papeete, où les avait attirés l’espoir d’une vie plus facile. Un dernier fait mérite également l’attention : l’égale fréquence des unions virilocales et uxorilocales (31 contre 32).

Mais la situation est tout autre si l’on remonte d’une génération en arrière. Considérons, en effet, les 146 unions dont sont issus les actuels habitants de Vairao ; elles se répartissent comme suit :

– 12 unions entre 2 conjoints originaires de Vairao, soit 8 % ;

– 14 unions entre un homme de Vairao et une femme étrangère au district, soit 9,5 % ;

– 34 union entre une femme de Vairao et un homme étranger au district, soit 23,5 % ;

– 86 unions entre conjoints étrangers l’un et l’autre au district, soit 59 %.

Une première remarque s’impose : les éléments allogènes comptaient pour 75 % des conjoints (220 sur 292) contre 42,5 % seulement dans la génération actuelle. Corrélativement, la résidence néolocale était 4 fois plus fréquente qu’elle ne l’est aujourd’hui (59 % contre 14 %). Ainsi, contrairement à ce que pourrait faire croire le développement des transports, le district était naguère bien plus largement ouvert aux influences extérieures. Le recrutement de cette immigration était lui-même fort différent ; si les districts limitrophes jouaient déjà un rôle particulier avec un apport de 37 conjoints, ils n’occupaient pourtant pas la première place, qui était tenue par Papeete. Le phénomène est d’autant plus remarquable que la quasi-totalité des 42 immigrants originaires de la ville n’ont pas choisi leur partenaire dans la population locale mais se sont mariés entre eux. Il n’est pas douteux que cette volonté de rester entre soi doit être rapprochée du mouvement de « colonisation » citadine qui s’est traduit à l’époque par de fréquents achats de terres à Vairao.

Enfin, on observe que les femmes originaires de Vairao avaient moins tendance que les hommes à quitter leur district pour chercher un conjoint : dans la catégorie des natifs, l’union uxorilocale est 2,5 fois plus fréquente que l’union virilocale. La possibilité offerte aux étrangers de cultiver de nouvelles terres peut expliquer cette disparité, ainsi que le suggèrent les déclarations de certains informateurs. De même, c’est la rareté des terres encore disponibles qui pourrait être responsable du déclin de l’union uxorilocale que l’on constate dans la génération actuelle.

FAAAHA.

110 couples ont été dénombrés dans la population actuelle du district. Le tableau ci-dessous récapitule les renseignements obtenus sur l’origine géographique des conjoints :

– 10 % des unions ont eu lieu entre 2 conjoints originaires de Faaaha ;

– 40 % des unions ont eu lieu entre un homme originaire de Faaaha et une femme étrangère au district ;

– 19 % des unions ont eu lieu entre une femme originaire de Faaaha et un homme étranger au district ;

– 31 % des unions ont eu lieu entre conjoints étrangers l’un et l’autre au district.

On est frappé, dès l’abord, par le nombre élevé des étrangers, qui contraste avec les chiffres enregistrés à Vairao (60 % contre 42,5 %). Mais ce pourcentage ne doit pas faire illusion : en examinant de plus près l’origine des immigrants, on s’aperçoit qu’ils proviennent en majorité des autres districts de Tahaa et des îles voisines. En effet, 88% des unions se sont formées entre natifs des Iles sous le Vent, alors qu’on arrive à grand’peine à 69 % en additionnant les conjoints originaires de Vairao et des districts de la Presqu’île. Ainsi donc, si l’immigration est plus importante à Faaaha qu’à Vairao, elle n’en est pas moins strictement localisée et présente un indéniable caractère d’homogénéité. Il s’agit, en fait, d’une circulation intérieure à l’archipel des Iles sous le Vent, et qui n’a rien de commun avec les courants disparates affectant le district de Vairao.

Le second fait remarquable est la fréquence des unions virilocales, qui est double de celle des unions uxorilocales (40 % contre 19 %).

La comparaison avec les données de la génération précédente montre qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Parmi les parents, dont sont issus les 110 couples actuels, on note un fort pourcentage d’éléments allogènes : les unions néolocales, formées entre 2 conjoints étrangers à Faaaha, représentent 75 % du total. Au surplus, l’union uxorilocale apparaît comme légèrement prédominante. Tout se passe donc, comme si, en l’espace d’une génération, un renversement de tendance s’était opéré dans cette société, le type d’union uxorilocale cédant la première place au type virilocal de manière plus nette encore qu’à Vairao.

TAAHUEIA.

Une observation préliminaire permet d’apprécier l’adhésion donnée par la population aux règles chrétiennes : 70 % des couples sont mariés, chiffre beaucoup plus considérable qu’à Vairao, par exemple, où l’on relève, par ailleurs, de nombreuses marques de tiédeur dans les convictions religieuses.

Quant à l’analyse des généalogies recueillies à Taahueia, elle révèle le profond isolement de cette population. C’est ce qui ressort à l’évidence des statistiques suivantes qui portent sur les 56 couples du district :

– 39 unions entre un homme et une femme originaires de Tubuai, soit 70 % du total ;

– 9 unions entre un homme de Tubuai et une femme étrangère à l’île, soit 16 % ;

– 8 unions entre une femme de Tubuai et un homme étranger à l’île, soit 14 % ;

– 0 unions entre deux conjoints étrangers à l’île, soit 0 %.

La différence essentielle avec les deux districts dont il a été question plus haut, réside dans la très faible contribution de l’immigration au peuplement actuel de Taahueia. En effet, 85 % des conjoints sont originaires de Tubuai et 92 % sont nés dans l’une des îles de l’archipel des Australes. Mais il faut aller plus loin et noter combien sont rares les mouvements entre les 3 districts de Tubuai : sur les 112 conjoints 65 sont natifs de Taahueia même contre 30 originaires d’un autre district de l’île.

Cependant, ici comme à Vairao et Faaaha, les perspectives changent sensiblement si l’on examine les unions dont sont issus les conjoints natifs de Tubuai figurant dans le tableau ci-dessus. On en dénombre 65 qui se répartissent en :

– 33 unions entre 2 conjoints originaires de Tubuai, soit 51 % ;

– 13 unions entre un homme de Tubuai et une femme étrangère à l’île, soit 20 % ;

– 13 unions entre une femme de Tubuai et un homme étranger à l’île, soit 20 % ;

– 6 unions entre un homme et une femme étrangers l’un à l’autre, soit 9 %.

Les conjoints nés à Tubuai n’étaient donc que 70 % du total contre 85 % dans la génération actuelle. Le rapprochement de ces 2 pourcentages suggère que les contacts avec le monde extérieur étaient naguère plus fréquents qu’aujourd’hui, la tendance à l’endogamie s’accentuant en l’espace d’une génération. D’une génération à l’autre, un élément est néanmoins demeuré constant : l’importance relative des unions virilocales et uxorilocales qui se trouvent en nombre égal dans chaque tableau.

Malgré leur sécheresse, ces quelques statistiques permettent de mieux comprendre la réalité vivante de la société polynésienne grâce à la lumière qu’elles apportent sur deux faits de première importance[1].

C’est d’abord le déclin inattendu de l’immigration qui, bien que de manière inégale, a affecté les trois districts-témoins et s’est traduit par une diminution des unions de type exogame. A l’encontre de certaines idées reçues, il semble en effet que la génération précédente ait connu un profond brassage, tandis que la population actuelle des villages étudiés se caractériserait par une relative homogénéité. Cette impression se confirme si on remonte encore d’une génération dans les généalogies : parmi les grands-parents et arrière-grands-parents il n’est pas rare de rencontrer des immigrants des Iles Cook, Samoa et Hawaï.

En second lieu, la mobilité géographique liée au « mariage » revêt des formes différentes à Vairao, à Faaaha et Taahueia. Assez grande à Vairao, cette mobilité présente surtout un caractère indifférencié ; les immigrants venant des districts voisins et des Iles sous le Vent se détachent à peine au milieu des autres étrangers. Au contraire, à Faaaha l’immigration est de nature préférentielle et localisée, puisqu’elle se recrute massivement à l’intérieur des îles voisines, assurant ainsi à l’archipel des Iles sous le Vent une remarquable cohésion. Enfin, Taahueia, où la mobilité géographique est la plus faible, se distingue, par son isolement et son homogénéité, que n’entament pas les alliances nouées avec quelques immigrants, originaires pour la plupart des Australes.

Michel PANOFF, chargé de Recherches à l’ORSTOM[2]

Textes : Société des Études Océaniennes


Notes :

[1] Ces statistiques devraient prendre une valeur plus significative quand sera terminée l’étude des noms de mariage (i’oa fa’aipoipora’a), de leur origine et de leur mode de transmission. Ce travail, actuellement en cours, fera l’objet d’une publication ultérieure.

[2] Note de la SEO : aujourd’hui Institut de Recherche pour le Développement (IRD)

 

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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