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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 141 de décembre 1962. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Le Musée de PAPEETE vient de s’enrichir d’une précieuse collection ethnologique et archéologique rapportée de Rurutu par P. VERIN et M. KELLUM, à laquelle a généreusement contribué M. BRUNOR[1]. Parmi les pièces archéologiques figurent de nombreuses herminettes, une belle série de pilons dont un en calcite, trois lampes et un récipient taillés dans la lave, quelques hameçons en nacre, les premiers trouvés aux Iles Australes.

La collection ethnographique comprend deux ‘umete de grande taille, un ancien repose-tête en bois de miro (Thespesia populnea), une grande table à pilonner en toa (Casuarina equisetifolia), un bel ‘ana[2] (Tuo’i), plusieurs pilons modernes et enfin une collection d’objets nécessaires à la confection du tapa : enclumes et battoirs auxquels ont été joints quelques échantillons anciens et récents de cette étoffe végétale.

Les deux enclumes (Tutu’a) sont l’une en miro, l’autre en maiore (Artocarpus altilis) et ont plus de cinq mètres de long[3]. Certaines d’une taille analogue ou supérieure auraient existé en toa. Ces enclumes ressemblent à celles connues aux Iles de la Société, car elles possèdent un évidement sur toute la longueur, ce qui donne à leur section la forme d’un U renversé. On sait qu’aux Iles Marquises la pierre basaltique était le matériau préféré pour les enclumes à tapa qui ne possèdent pas d’évidement. Le Musée de PAPEETE a déjà depuis longtemps un spécimen de l’Archipel de la Société et un autre des Marquises, ce qui permettra au visiteur de comparer utilement avec ceux que nous avons rapportés des Australes. Signalons qu’il existe à Tahiti une autre enclume marquisienne, appartenant naguère à M. VAN DEN BROEK D’OBRENAN, que M. DATCHARRY son actuel propriétaire a eu l’obligeance de nous laisser étudier à son domicile à Mahina.

La fabrication du tapa, que l’on appelle d’ailleurs à Rurutu Parure, est évoquée avec joie par les plus vieux habitants qui se rappellent le temps, pas si lointain, ou des groupes de femmes faisaient résonner le son des enclumes dans toutes les vallées. Plusieurs femmes battaient ensemble sur le Tutu’a, tantôt le rythme du tambour-gong To’ere (Rurutu Pate), tantôt le rythme du tambour cylindrique Tariparau. Afin de produire ce son si plaisant appelé Anapenape, l’enclume doit être retournée, l’évidement faisant face au sol ; deux bottes de feuilles de bananier ou de pandanus la soutiennent à chaque extrémité. Cette étrange caisse de résonnance retentit de façon différente selon la position que l’on occupe le long du Tutu’a et nul doute que les spécialistes de jadis mettaient à profit ces nuances musicales pour cadencer les chansons de travail composées pour ces occasions. Une autre sorte de Anapenape que l’on entend encore aujourd’hui communément est produit par les vigoureux jeunes gens, qui, le samedi surtout, préparent le Poi ; les lourds pilons de corail (Tu’i Nu’a) s’abattent alors à coups précipités sur la masse onctueuse étalée sur les tables basses (Tu’i Raro). Toutes ces tables sont en bois de fer ; les plus grandes peuvent peser une cinquantaine de kilos.

C’est également en bois de fer que sont faits les battoirs à tapa (I’e) déposés au Musée. Le battoir proprement dit possède une section carrée tandis que celle du manche est cylindrique. Chacune des quatre faces du battoir est striée de raies parallèles et longitudinales. Quand elles sont au nombre de 4 ou 6, la combinaison porte le nom de Patara Parure, tandis que les termes de Amatara’a Parure et de Tute Parure s’appliqueraient respectivement aux battoirs dont les faces ont 8 à 10 stries et 30 à 52 stries[4]. Le plus fréquemment un battoir présente deux faces à stries espacées se faisant vis-à-vis tandis que les deux autres faces sont du type Tutu Parure. Parfois les quatre faces possèdent des stries serrées.

Parmi les personnes que j’ai pu interroger, aucune ne se souvient avoir vu faire un battoir à tapa. Aussi n’est-il peut-être pas inutile de dire quelques mots sur l’origine des pièces que nous avons pu recueillir. Elles proviennent de VAIREA VAHINE, METERI a ATAPO et TUANA VAHINE. Vairea Vahine est aujourd’hui âgée de 75 ans. Elle reçut les battoirs de sa mère TEPO’O a ATIA, décédée en 1915 à l’âge de 80 ans qui affirma à sa fille que ces objets provenaient de sa propre grand’mère. Meteri était connue comme une spécialiste émérite ; elle mourut à l’âge de 79 ans ; ses battoirs proviennent de sa mère Marie AU’URA qui aurait obtenu cet héritage d’ancêtres issus de la lignée du légendaire AU’URA. L’histoire de cette famille est localement si connue que la notoriété publique relate en détails comment Tauoma, père de Meteri, faillit subir un sort funeste, quand, l’ayant accusé d’avoir séduit la Reine MATAURARII, le Roi PA’A réclama, pour la dernière fois dans les annales de l’île, la tête de ce sujet coupable de lèse-Majesté.

L’histoire des battoirs de TUANA est moins bien connue, mais comme pour ceux de Vairea et de Meteri, on peut être assuré qu’ils n’ont pas été faits après le XIXème siècle. Une informatrice a affirmé que les fines raies étaient naguère creusées avec la pointe des épines d’oursins ‘ina (espèce d’Heterocentrotus). Compte tenu de la dureté du bois de fer, on peut douter de la véracité de ce renseignement. Nous pensons que notre informatrice avait plutôt en mémoire le nettoyage des raies pour lequel les pointes des ‘ina conviendraient.

L’art du tapa est actuellement moribond à Rurutu ; il se maintient encore un peu pour les costumes du « Juillet » et encore s’agit-il de tapa non teint. On ne renouvelle même plus ces précieux rouleaux de Parure teints en noir et marron sur lesquels on a encore coutume de déposer les nouveau-nés dès la première heure de leur vie. Une pièce de tapa de ce type a été recueillie. Elle fut confectionnée par Meteri pour la naissance de TEAAAOE TANE il y a une trentaine d’année ; un autre échantillon, brut, a été fait par Vairea Vahine sur notre demande, nous avons pu assister à l’opération et l’enregistrer au magnétophone[5] (1).

Une branche bien droite de l’arbre à pain maiore avait été préalablement coupée ; tout en la faisant chauffer doucement sur un feu (Para’i i roto i te aua’i), Vairea Vahine précisa qu’elle préférait travailler cette écorce (Pu’uru) plutôt que celle du aute (Hibiscus rosa-sinensis)[6]. Notre informatrice fendit ensuite l’écorce dilatée dans le sens de la longueur de la branche, la décolla à l’aide d’une palette en bois et arracha le Pu’uru en tirant à deux mains (‘o’ore). L’écorce intérieure fut ensuite détachée de l’ensemble du Pu’uru, lavée à grande eau, elle constitua la matière première du Parure. Vairea Vahine la disposa bien à plat sur l’enclume préalablement humectée et se mit à frapper à coups réguliers en utilisant d’abord la partie du battoir qui présente des stries espacées pour finir avec les faces du type tutu parure. L’action de frapper s’appelle tutu’i plutôt que ta’iri, terme employé par certaines personnes assistant à la séance. A la fin du travail, la largeur du morceau de pu’uru avait plus que doublé. Il ne semble pas qu’à Rurutu on emploie comme aux Iles Wallis une colle végétale pour assembler les diverses pièces de tapa. Les morceaux à raccorder sont partiellement superposés puis battus ensemble en mouillant de temps à autre l’étoffe végétale comme pour un battage ordinaire.

– « E Pa’au ‘ie’ie te o’ipa no te mau etene ! » (Les païens d’autrefois faisaient de belles choses !) s’exclama un des spectateurs alors que Vairea Vahine la dernière artisane du tapa à Mo’era’i achevait son ouvrage… Certes il s’agit d’un passé dont les Rurutu peuvent s’énorgueillir. Aussi, comme leur art parait voué inéluctablement à tomber en désuétude, nous sommes heureux d’avoir pu déposer dans le Musée du territoire quelques témoignages de ce qui n’est plus qu’une survivance. Souhaitons qu’au moment où on cherche avec raison à empêcher l’exportation de pièces anciennes hors de Polynésie française, un effort réellement important soit fait en faveur du Musée de Papeete qui doit jouer un rôle de premier plan dans la conservation de ces précieux vestiges du passé.

Pierre VÉRIN

Ecole Nationale des Lettres, Assistant en Archéologie, Université de Madagascar

Textes : Société des Études Océaniennes


Notes :

[1] Note de P. Vérin : cette campagne de fouilles à Rurutu, placée sous le double patronage de la Société des Etudes Océaniennes, Papeete, et de l’Université de Madagascar, Tananarive, a été rendue possible grâce à une contribution de l’Université de Tananarive, auxquelles se sont jointes une donation du Bishop Museum et une autre d’un membre de la Société des Etudes Océaniennes qui a demandé à garder l’anonymat.

[2] Note de la SEO : morceau de bois, de corail, de métal façonné pour râper la pulpe des noix de coco (Académie tahitienne).

[3] Note de P. Vérin : c’est grâce à l’obligeance de Monsieur le Lieutenant de Vaisseau de CHAZEAUX, Commandant l’aviso « La Bayonnaise » que ces lourdes pièces ont été transportées à Papeete.

[4] Note de P. Vérin : terminologie communiquée par H. Martin BRUNOR.

[5] Note de P. Vérin : un fragment de cet enregistrement a été diffusé sur les ondes de Radio-Tahiti au cours de l’émission « Actualités Polynésiennes » du Mardi 6 Novembre 1962.

[6] Note de la SEO : Pierre Vérin confond ici ‘aute l’hibiscus médicinal à fleurs rouges (aujourd’hui Hibiscus kaute) et aute, le mûrier à papier (Broussonetia papyrifera) dont l’écorce est employée pour la confection du tapa.

 

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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