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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 113 de décembre 1955. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

On sait que les Iles Australes offrent parmi toutes celles de la Polynésie orientale un exemple remarquable de vitalité. Leurs populations sont en général plus laborieuses, plus économes et plus sobres que celles des autres archipels. Par contre, ce sont peut-être les îles, à l’heure actuelle, qui offrent le moins de ressources à l’ethnologue. Aitken le signalait déjà dans son livre « Ethnology of Tubuai » en 1929 et l’un de nos membres, Mr Eric de Bisschop, nous en faisait part dans un article paru en 1952[1].

Il est en effet assez curieux de voir comment le folklore a pu être aussi radicalement oublié en moins d’un siècle. Récits, chants, danses, tout a disparu, ce qu’on peut y entendre aujourd’hui ne sont que les rengaines tahitiennes modernes, diffusées par la radio de Tahiti, ceci bien entendu ne mettant nullement en cause une organisation qui par ailleurs s’est montrée excellente et extrêmement utile.

Dans ces conditions, c’est avec une certaine stupéfaction que le voyageur un peu instruit des choses d’Océanie découvre qu’à Raivavae, et dans cette île seulement, les pirogues en usage aujourd’hui sont sensiblement les mêmes que celles que l’on peut voir dans les anciennes gravures ornant les ouvrages des premiers navigateurs à la fin du XVIIe siècle.

La pirogue actuelle de Raivavae d’une longueur de huit mètres environ est creusée comme toutes les pirogues polynésiennes dans un tronc d’arbre, de tamanu très souvent. Cette portion constitue les œuvres vives de, la pirogue, c’est-à-dire les parties situées au-dessous de la ligne de flottaison, on y ajoute un bordé formé comme on le voit aux Iles Sous-le-Vent, de deux ou trois hauteurs de planches cousues et ensuite calfatées. Ceci donne déjà un franc bord appréciable.

La plupart également sont frégatées c’est-à-dire que la largeur en coupe à la flottaison va en diminuant en montant vers le plat bord, particularité que l’on trouve aussi parfois aux Iles Sous-le-Vent mais la différence essentielle réside dans le fait que la proue se prolonge par une planche de 1 m 50 à 1 m 75 de long faisant corps avec l’étrave dans laquelle elle est d’ailleurs taillée d’une seule pièce, le tout étant assemblé et cousu au reste de la coque et au bordé.

Cette pièce importante, tout à fait caractéristique des pirogues de la Polynésie orientale (Tuamotu excepté) se nommait autrefois « ihu va’a », nous en possédons un exemplaire au Musée datant sans doute du début du XIXe siècle mais j’avoue que je ne m’attendais guère à voir actuellement cet accessoire en usage courant. A ma connaissance, personne ne semble l’avoir sinon remarqué tout au moins mentionné jusqu’ici. Aitken dans l’ouvrage cité plus haut n’en parle pas à son chapitre « Pirogues », il est vrai que son livre ne concerne que l’île Tubuai et peut-être n’a-t-il pas poussé jusqu’à Raivavae. De même aucune mention n’est faite dans l’excellent ouvrage de James Hornell « Canoes of Polynesia » de son usage actuel.

On sait également que les anciennes pirogues tahitiennes sur lesquelles nous possédons des descriptions et une iconographie importantes avaient en plus une poupe très relevée qui se terminait souvent par un poteau creux sculpté atteignant deux ou trois mètres de haut. Ceci était surtout le cas dans les pirogues doubles servant à la guerre, au transport ou à la parade.

Cette poupe relevée était constituée comme pour le « ihu va’a » par une pièce de bois rapportée et cousue a la coque.

Dans le cas présent des pirogues de Raivavae l’arrière, sans atteindre la hauteur d’autrefois, présente cependant une courbure très nette donnant sensiblement à la pirogue l’allure de celles que l’on peut voir dans l’ouvrage de Cook.

Il est donc étrange dans une petite île en relations relativement fréquentes avec Tahiti où les traditions sont à peu près perdues, de voir se perpétrer une manière ancestrale de construire les pirogues et ceci est d’autant plus curieux que les habitants de Raivavae ne semblent, pas plus maintenant que dans le passé, avoir été de fameux marins. Ceci s’appuie sur les témoignages de Y Varella qui découvrit l’île en 1777.

On peut se demander quel était le rôle de ce « ihu va’a » ainsi que celui de la poupe relevée. A n’en pas douter cette planche placée à l’avant au-dessus du niveau de la mer, avait une utilité incontestable pour la pêche au harpon et si on se rappelle que jusqu’au milieu du XIXe siècle, les baleines abondaient autour des Iles Australes où l’on en péchait souvent, on comprend que cette particularité de construction se retrouve encore aujourd’hui même après la quasi disparition des cétacés.

Le « ihu va’a » avait aussi une utilité dans les combats. Un ou deux guerriers se tenaient debout sur cette planche prêts à bondir sur la pirogue adverse. Enfin lorsque la pirogue était gréée pour la voile, le « ihu va’a » permettait de fixer à son extrémité un étai pour la fixation du mat, il remplissait alors l’office de beaupré.

Aujourd’hui lorsque l’on demande aux usagers le rôle qu’ils attribuent à cette pièce de bois, ils disent qu’elle leur sert uniquement pour la propulsion de la pirogue au moyen d’une longue perche dans les eaux peu profondes. Ceci est en effet exact, dans le cas particulier de ces îles ainsi que dans celui des Iles Sous-le-Vent mais ce rôle était autrefois accessoire car le « ihu va’a » se retrouvait dans toutes les autres îles et en particulier à Tahiti où les grands lagons peu profonds ne sont pas très nombreux.

En terminant nous pensons qu’il serait souhaitable de voir le Syndicat d’Initiative se procurer deux coques de ces pirogues actuelles de Raivavae qui, jumelées, pourraient servir à des reconstitutions nautiques pour les fêtes du 14 juillet.

Henri JACQUIER

Texte et photo : Société des Études Océaniennes


Note :

[1] Rurutu, île sans passé. Bulletin de la S.E.O., n° 103, Juin 1953.

Précision : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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