J’ai proposé aux lecteurs de Pacific Pirates Média une série « d’alertes » sur les grands changements du monde dont beaucoup d’habitants de notre planète (et bien sûr, Polynésiens compris) ne prennent pas conscience ou veulent encore se boucher les yeux et les oreilles. Dans le premier article paru en septembre (lire ici), j’abordais le nouveau phénomène…

Certes, l’aggravation des périls est connue de tous, mais rappelons quelques faits avant d’en venir au climat. Sur le plan médical, la région est fortement touchée par les maladies cardio-vasculaires, le diabète et l’obésité, le développement d’une surmortalité due aux tumeurs et le maintien ici ou là du SIDA. Là-dessus, les nouvelles pandémies apportent des risques nouveaux à des populations pas toujours conscientes de la gravité des phénomènes. Les questions climatiques vont aggraver ce qui vient d’être énoncé succinctement. Des îles seront de plus en plus isolées et parfois leurs populations obligées de se réfugier ailleurs. Dans quelles conditions seront-elles accueillies ? Sur le plan médical notamment.

Sur le plan du dérèglement climatique, si certains gouvernements n’en avaient pas pris la mesure (comme le gouvernement australien de Scott Morrison ou celui du Kiribati), l’alarme est maintenant lancée. La géographe Virginie Duvat, experte du GIEC[1], spécialisée sur les petits territoires insulaires a bien présenté la situation : la Polynésie, mais pas qu’elle, est « climato-sensible », c’est-à-dire que sa population concentrée sur les côtes prendra de plein fouet « l’érosion côtière, la submersion marine, la salinisation des sols et les impacts maximums des vents cycloniques »[2]. Mais il y a à ce sujet un problème qui n’effleure pas encore les opinions publiques et les dirigeants, celui de la transition énergétique qui va durement impacter les îles d’Océanie en raison de leur isolement et de leur éloignement des marchés. Là encore, V. Duvat alerte sur les difficultés à venir :
« Quand on est sur un territoire insulaire, il est certain qu’on a une dépendance extérieure. Et à partir de là, on a une marge d’action qui peut être contrainte sur certains plans. On a besoin d’importations massives, donc effectivement tant que les avions et les navires ne réduisent pas leurs émissions, on est forcément extrêmement contributeurs sur ce plan. »
Quelle sera « la sobriété énergétique » de nos dirigeants du Pacifique ?

Autrement dit, en Océanie, il faudra subir les contraintes nouvelles imposées un jour ou l’autre sur les plans national, européen ou international. Il faudrait que nos dirigeants du Pacifique explicitent ce que signifiera « la sobriété énergétique ». Ces contraintes – surtout valables pour les grands ensembles continentaux – ne tiennent pas compte et ne tiendront pas compte des îles de dimensions réduites. Les problèmes climatiques sont généralement pensés par des idéologues vivant dans des pays développés et étendus. Plus directement, ce qu’on appelle le flygskam, la culpabilité que l’on fait porter sur ceux qui voyagent en avion, est complètement absurde pour les Océaniens. Il suffit d’entendre les critiques qui s’élèvent contre le déroulement à Tahiti des compétions de surf des JO 2024 pour comprendre que, bientôt, on infligera aux Océaniens – durement touchés par la montée des eaux – la double voire la triple peine (subir le réchauffement climatique et subir les mesures contre lui). Et avec la perspective non illusoire d’écouter le monde dire aux Océaniens : « Restez dans vos îles et n’invitez personne ».
Des voix s’élèvent aussi pour culpabiliser les personnes qui souhaitent voyager loin de chez elles uniquement pour leurs loisirs. Ceux qui envisagent d’investir dans le tourisme devraient y réfléchir et nos gouvernements autonomes réagir vigoureusement à ce mépris des îles qui pointe[3]. Peut-on imaginer que le tourisme à longue distance sera compatible avec la « sobriété » énergétique ? En fait, la « tyrannie de l’empreinte carbone »[4] se traduira en Océanie, beaucoup plus qu’ailleurs, par des hausses de prix des transports et de la construction et des complications administratives pour voyager (professionnellement, familialement ou pour le loisir)… du moins tant que les ingénieurs ne lanceront pas des avions et des bateaux au faible impact environnemental. En attendant, pouvons-nous retourner à la marine à voile ? L’écologie abusive séparera-t-elle nos familles dispersées de par le monde ?
Ce qui précède ne peut qu’aggraver la crise économique qui se profile avec l’inflation, les questions énergétiques, les transports et d’éventuelles pénuries, d’autant que, déjà en juillet 2020, l’IEOM avait attiré l’attention sur les éléments qui handicapent les économies des collectivités françaises : leur trop forte spécialisation, le nickel pour la Nouvelle-Calédonie et le tourisme pour la Polynésie.

De quoi vivrons-nous si le tourisme se réduit, si les importations atteignent des cours exorbitants ? Quelles seront les catégories sociales les plus impactées ? Et sur quelle route circulerons-nous quand la route de ceinture sera régulièrement submergée ? Et ceux qui habitent côté mer, quel est leur avenir ?
Voilà les questions qu’il faudrait se poser quand certains rêvent à une place éligible sur une liste aux prochaines élections à l’APF…
Vidéo : « Décryptage du dernier rapport du GIEC : impacts, adaptation et vulnérabilité » par Virginie Duvat
Notes :
[1] GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat créé en 1988 sous l’égide de l’ONU.
[2] Tahiti-Infos, 4 juillet 2022.
[3] D’une façon générale, il faudrait tirer les leçons de décisions prises au nom d’une idéologie irréfléchie, celle qui a mis l’Allemagne dans la dépendance du gaz russe et celle qui a conduit la France à ne plus moderniser ses centrales nucléaires avec la perspective que les Français manquent d’électricité l’hiver 2022-2023.
[4] Cette expression, volontairement provocante, n’enlève rien aux préoccupations légitimes sur les risques que font peser à la planète l’utilisation excessive des énergies fossiles par exemple. Cette expression veut appuyer le fait que l’Océanie paiera un lourd tribut à la lutte contre les excès.
