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Si un Kanak sur deux vit en dehors de la tribu, la majorité d’entre eux reste fortement impliquée dans son développement. La tribu reste le point d’ancrage, entretenu par les travaux coutumiers, les liens familiaux et la vision Kanak selon laquelle le collectif fait vivre l’individu. Elle incarne encore une partie de l’identité kanak.Photo mise…

Ils étaient 38 % à vivre en dehors de leur tribu en 1989, ils sont près de 50 % en 2019. La synthèse récemment publiée par l’Isee sur les tribus en Nouvelle-Calédonie confirme une tendance amorcée il y a longtemps de cela : les Kanak s’installent de plus en plus ailleurs. « Mais on ne quitte pas la tribu, on y revient toujours« , pose d’emblée la fondatrice du collectif « Femmes en colère », Fara Caillard, originaire de Nengone. « Il n’y a pas de rupture entre un monde et un autre », poursuit l’entrepreneure de Drehu, Christiane Waneissi.

Derrière ce départ, il ne faudrait donc pas y voir un exode. On ne « fuit » pas la tribu, elle reste au contraire le point d’ancrage, « le refuge dans lequel les populations trouvent leur identité », comme le détaille l’anthropologue Patrice Godin. « N’oublions pas qu’elle est d’abord une réserve dans laquelle les Kanak ont été parqués durant la colonisation, elle est devenue une zone de repli. Mais elle ne définit pas à elle seule l’identité kanak. » Celle-ci, bien qu’essentiellement foncière, se construit au sein d’un triangle, dont les sommets sont d’une part l’endroit où l’on vit (la case ou l’appartement), celui où l’on se ressource, la tribu, et celui où habitaient les anciens, avant la colonisation. « L’identité kanak se situe quelque part dans ce triangle dont les sommets sont complémentaires. »

En quête de travail

De la tribu à la ville, il y a donc une indéniable « continuité« , entretenue par les travaux coutumiers ou les liens familiaux. « Il n’y a qu’à regarder lors des mariages en tribu : énormément de monde s’y rend et le montant des coutumes est élevé« , estime Christiane Waneissi. « Les femmes qui travaillent en ville œuvrent particulièrement au maintien de ces coutumes, poursuit Fara Caillard. Elles amènent des produits, de l’argent pour les faire vivre. L’organisation sociale est très forte. » Autre indicateur : les congés. Si les Kanak ont le même nombre de congés que les autres, ils partent moins en vacances. La plupart des jours posés sont souvent dédiés aux travaux coutumiers.

Les études, le travail, voilà le principal moteur de migration d’une tribu vers la ville. En 2019, l’Isee signale que plus de 56 % des Kanak résidant hors tribus ont un emploi, c’est 10 points de plus qu’en 1989. « Le travail est bien sûr un critère d’émancipation, de liberté, surtout pour les femmes« , confirme Fara. En tribu, les habitants des tribus rencontrent des difficultés pour accéder à l’emploi formel : éloignement des bassins d’emploi et les contraintes liées au déplacement, la complexité du développement de projets économiques sur les terres coutumières, même si « l’absence de qualification reste le principal facteur d’exposition au chômage« , souligne l’Isee.

Un retour à la tribu

« Une partie des départs sont subis, je le vois ici à Kunié, certains reviennent dès qu’ils ont un jour de repos, souligne Kenzo Vendegou, entrepreneur et conseiller du président du Sénat coutumier. Mais il est clair que notre coutume a du mal à se renouveler, elle peine à répondre aux problématiques des jeunes, sur le foncier notamment. » Pour le trentenaire, les tribus gagneraient à accompagner les petites activités économiques, basées sur de nouveaux modèles. « Il faut s’appuyer sur l’économie circulaire, le microcrédit, en termes de moyens il ne manque pas grand-chose, la BCI, l’Adie, la CCI et NC Eco, tous jouent le jeu. » D’après lui, les jeunes diplômés, ceux issus des programmes d’études tels que 400 cadres ont « tendance à vouloir revenir en tribu, c’est là qu’est notre identité ». D’ailleurs, beaucoup choisissent de « rentrer à la maison », la retraite atteinte.


En chiffres

341. C’est le nombre de tribus en Nouvelle-Calédonie, réparties en 61 districts coutumiers et 8 aires coutumières. Elles ont une reconnaissance légale depuis 1867.

27 % de la superficie du Caillou sont des terres coutumières. Sur les îles Loyauté, elles couvrent 96 % de la surface, 25 % et 9 % en province Nord et Sud.

REPÈRES

Organisation sociale

La société Kanak se structure selon une organisation coutumière, dont la base est le clan. Plusieurs clans ont été réunis en tribus, du fait de la colonisation, au sein de districts coutumiers, eux-mêmes regroupés en aires coutumières. La tribu est une reconnaissance administrative de l’organisation kanak dont l’existence « légale » est reconnue par un arrêté de 1867. Un district coutumier regroupe plusieurs tribus placées sous l’autorité d’une même grande chefferie.

Population vivant en tribu

Dans l’étude menée par l’Isee, l’expression « population vivant en tribu » désigne « l’ensemble des personnes ayant déclaré vivre sur terres coutumières y compris quand le logement n’est pas situé au sein d’une tribu au sens géographique du terme. D’un point de vue géographique, 57 000 personnes résident en tribu en 2019. S’y ajoutent 3 300 personnes qui ont déclaré vivre sur terres coutumières sans pour autant que ce foncier soit géographiquement rattaché à une tribu. »

Isee

L’Isee est un établissement public créé en 1985 dont la principale mission est de collecter et de traiter toutes les informations statistiques relatives à la Nouvelle-Calédonie. En outre, l’institut valorise l’information statistique qu’il produit, ou déjà existante, sous la forme d’études visant à éclairer la situation économique et sociale de la Nouvelle-Calédonie. Le rôle de l’Isee est également d’assurer la diffusion la plus large des statistiques disponibles.


Une organisation sociale en évolution

Publiée en décembre 2022, la synthèse de l’Isee sur les tribus de Nouvelle-Calédonie s’appuie principalement sur le recensement réalisé en 2019. Un tel travail, dédié à la question démographique en milieu tribal, n’avait pas été réalisé depuis 25 ans. « Il y avait une forte attente de la part des coutumiers« , souligne le directeur de l’Isee, Olivier Fagnot.

La moitié de la population kanak vit en tribu

En 2019, la population vivant en tribu atteint 60 300 personnes, c’est 26 % de plus qu’en 1989, mais bien peu comparé à l’évolution de la population, toutes communautés confondues, résidant hors tribu. Celle-ci enregistre une croissance de 82 %, passant de 116 200 personnes à 211 100.

Depuis 1989, la population tribale s’est donc développée trois fois moins vite que la population hors tribu. Les kanak comptent pour 37 % de la population totale. Ils sont 56 400 à résider en tribu et 55 500 à vivre en dehors. Soit près 50 %. En 1989, seule 38 % de la population Kanak vivait hors tribu.

L’émancipation des jeunes femmes

D’après le recensement de 2019, les tribus se caractérisent par leur « surmasculinité ». Au sein de la communauté Kanak, 53 % des femmes résident en dehors des tribus. Elles sont donc minoritaires en tribu, avec 48 % de l’effectif total. « Les jeunes femmes Kanak, très souvent plus diplômées, quittent davantage le milieu tribal que les jeunes hommes Kanak« , analyse l’Isee. Ainsi, pour la tranche 18-44 ans, 13 500 femmes kanak sont recensées hors tribu en 2019 et 10 600 en tribu.

Cette année, au bac, les jeunes filles ont mieux réussi dans les filières pro et techno, et elles représentaient à la rentrée 2021 plus de 60 % des inscriptions en première année à l’Université de Nouvelle-Calédonie.

Plus de travail hors tribu

En trente ans, le taux d’emplois « formels » n’a que peu évolué. Il progresse de deux points pour atteindre 42 % en 2019. Un résultat en net contraste avec les résultats hors tribu. En effet, parmi les 39 400 Kanak « en âge de travailler et ne résidant pas en tribu », 22 000 avaient un emploi en 2019. C’est-à-dire 56 % d’entre eux, une progression de dix points par rapport à 1989.

L’étude de l’Isee révèle aussi que l’emploi formel s’avère plus précaire en tribu. Il s’agit notamment de tâches saisonnières et d’emplois à temps partiel. Ceci dit, rien n’indique que ces emplois sont subis et non choisis : « le recensement de la population ne permet pas d’appréhender dans quelle mesure cette réalité est choisie ou non, et complémentaire aux activités informelles ou non marchandes, caractéristiques de la vie en tribu. »

Un niveau de formation progresse malgré un fort retard

20 % des personnes résidant en tribu ont leur bac en poche. C’est dix fois plus que trente ans plus tôt, mais toujours bien en deçà de la moyenne du pays. À l’échelle du territoire, une personne sur deux a le bac. « Plus préoccupant, la moitié des jeunes de 16 à 29 ans résidant en tribu ne sont ni sans emploi, ni en études, ni en formation« , souligne l’Isee. Pour autant, une étude de l’Institut agronomique de Calédonie (IAC), réalisé en 2012, permet de nuancer ce constat. Elle indiquait que deux tiers des personnes en tribu se déclarent « actives« , même si leur activité ne relève pas du Code du travail.

Source : Les Nouvelles Calédoniennes

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