Note de la rédaction : Jean-Marc Regnault connaît bien la Nouvelle-Calédonie où il a effectué de nombreuses missions d’enseignement et de recherches. Il a rencontré de nombreux acteurs des accords de Matignon et de Nouméa, et organisé des colloques dont les actes ont été publiés. Il est profondément attristé par les drames qui se jouent actuellement, mais refuse de les utiliser à des fins politiques, préférant construire que « déconstruire » comme le revendiquent trop d’intervenants.

Le texte qui suit a été écrit par le célèbre écrivain américain Paul Auster qui vient de nous quitter, le 30 avril dernier :
« Les mots que nous employons ne correspondent plus au monde. Lorsque les choses avaient encore leur intégrité, nous ne doutions pas que nos mots puissent les exprimer. Mais, petit à petit, les choses se sont cassées, fragmentées, elles ont sombré dans le chaos. Et malgré cela nos mots sont restés les mêmes. Ils ne sont pas adaptés à la nouvelle réalité. Par conséquent, chaque fois que nous essayons de parler, de ce que nous voyons, nous parlons à faux, nous déformons cela même ce que nous voulons représenter. Ce qui a fait un gâchis terrible… »
Paul Auster, Trilogie new-yorkaise, 1/ Cité de verre, Actes Sud, 1987
L’historien peut paraître mal placé pour utiliser un texte littéraire, surtout dans le contexte de l’ouvrage. En effet, qui peut savoir si le texte ci-dessus reflète ou non la pensée de Paul Auster car c’est un de ses personnages – Peter Stillman, un universitaire passablement « dérangé » – qui l’énonce dans un dialogue. D’ailleurs, un critique littéraire a qualifié l’œuvre d’Auster de « dialogues bidons » ! Peut-être s’agit-il cependant d’un procédé littéraire comme l’avait utilisé Érasme dans La nef des fous (1509). Érasme avait passé en revue les superstitions et les croyances religieuses de son époque. Si c’était la déesse de la Folie qui était censée discourir, le lecteur s’apercevait vite que c’était Érasme lui-même qui proposait des réformes de l’Église catholique. On peut imaginer que c’était aussi une façon de ne pas s’attirer les foudres des ecclésiastiques, tout en utilisant des procédés humoristiques qui retenaient l’attention des lecteurs.
Les spécialistes de Paul Auster diront si la comparaison avec le grand humaniste du XVIe siècle est pertinente ou pas. Admettons qu’elle l’est.
Le personnage de Stillman veut sauver le monde grâce à « son intelligence et l’éblouissante clarté de son esprit ». Il prétend « inventer un nouveau langage » puisque le monde a changé, que les « choses » ont sombré dans le chaos, alors que les mots traditionnels restent employés, mais ne correspondent plus à rien. Son orgueil dessert finalement ses bonnes intentions.
Il se trouve que pour comprendre le monde d’aujourd’hui, il faut prendre conscience que son évolution rapide rend l’utilisation des mots – qui avaient cours il y a un certain nombre d’années – inadéquate. Les réalités qui les avaient recouverts ne sont plus ou sont transformées à un point tel qu’il faut redéfinir les mots et les concepts.
Tout étudiant d’histoire a appris que le travail de base consiste à lire les documents et les archives en s’intéressant à ce que tel mot signifiait à l’époque où il avait été employé. C’est d’autant plus vrai que l’accélération des événements et l’ampleur de la mondialisation remettent tout ou presque en question.
Ce sont les données qui précèdent qu’il faudra prendre en compte pour oser parler de certains drames et en particulier de celui de la Nouvelle-Calédonie. Or, nombre de médias et de « responsables » politiques n’ont pas procédé à l’aggiornamento[1] nécessaire pour employer un mot que, tous les cent ans, l’Église juge nécessaire de ressusciter…

Quelques personnalités avaient anticipé ces bouleversements et noté que les mots devaient faire l’objet d’une réadaptation. En 2008, un colloque s’était tenu au Sénat pour tenter de comprendre comment la Nouvelle-Calédonie avait surmonté (hélas provisoirement) les drames des années quatre-vingt et connu trente ans de paix que chacun s’accordait à juger fragile. L’ancien Premier ministre Michel Rocard – celui qui avait trouvé les hommes et les paroles pour reprendre le dialogue entre les communautés qui se déchiraient – présidait le colloque et le conclut à sa façon, avec le « parler vrai » qui le caractérisait. Dans le livre issu du colloque, il évoqua ainsi le mot « indépendance » par cette adresse aux Kanak :
« Mon idée sur l’indépendance, c’est qu’il serait temps que nous prenions la mesure du concept. Amis Kanak ! Ne cherchez pas à cultiver notre culpabilité post-coloniale en nous faisant vous encourager à garder une vision que nous respectons chez vous, parce qu’elle est une réponse aux souffrances historiques que nous avons imposées, alors qu’elle n’est plus en pertinence avec le monde d’aujourd’hui. »
En réalité devant le public (composé de nombreux dirigeants politiques comme Rock Wamytan et Jacques Lafleur), son « parler vrai » avait été plus direct encore : « votre conception de l’indépendance date des années quarante ».
Michel Rocard présenta aussi une banalité apparente : « le territoire qui cherche à faire un destin est à moitié kanak et à moitié caldoche ». Et il interrogea : « Qui c’est les Caldoches ? ». Il faudrait s’imprégner de ce qui a suivi :
« Il doit y avoir 2 % de grands propriétaires fonciers, peut-être continuant à exploiter quelques travailleurs kanak, il doit y avoir des employés, des petits commerçants… Cette communauté-là, est-ce qu’elle se rend compte que sa relation institutionnelle, intellectuelle, juridique même, en tout cas économique avec la République française est en voie de diminution, parce que les faits sont les faits, parce que c’est loin, et parce que c’est globalement que la Calédonie est en train de prendre son indépendance. »
Les deux éléments du discours de clôture n’étaient nullement antinomiques, mais réalistes et appelaient les citoyens du Caillou à la lucidité.

Les propos de Michel Rocard prennent plus d’actualité encore seize ans après. Tandis que les acteurs du drame calédonien et les commentateurs utilisent encore largement les mots dans le sens d’antan, de multiples transformations profondes ont surgi. Les relations internationales ne sont plus les mêmes avec la volonté de puissances autoritaires de dominer le monde, avec les risques que font naître les dérèglements climatiques et peut-être de nouvelles pandémies. Les mots colonialisme, décolonisation, néo-colonialisme, génocide (ethnique ou culturel), indépendance, autonomie ont perdu leur sens ancien, surtout si on prend comme objectif suprême « le bonheur des peuples ». Ce bonheur-là doit être remis à l’honneur. Du reste, l’ONU avait anticipé les évolutions. En 1960, alors que de nombreuses anciennes colonies recouvraient leur souveraineté, à l’époque synonyme d’indépendance, la Résolution 1514-XV du 14 décembre exigea que « des mesures immédiates fussent prises, sans aucune condition, afin de permettre aux territoires non autonomes de jouir d’une indépendance et d’une liberté complète ». Le lendemain, l’ONU apportait les précisions et proposait les trois options suivantes : « la pleine autonomie » est atteinte si un territoire non autonome devient indépendant, ou s’il s’associe avec un État, ou encore s’il s’intègre librement dans un État. Dix ans plus tard, l’ONU, par la Résolution 2625-XXV du 24 octobre 1970, ajoutait une quatrième option : « tout autre statut politique librement décidé par un peuple, ce qui constitue le moyen d’exercer son droit à disposer de lui-même ». C’était un appel à l’intelligence et à une prise en compte des intérêts des peuples.
Dans le même esprit, au Comité de décolonisation de l’ONU qui s’était tenu à Nouméa en mai 2010, le président du Comité recommanda vivement aux territoires non autonomes de ne revendiquer l’indépendance que si leur territoire « constituait bien une nation, condition essentielle à la réussite de l’autodétermination ». C’était aussi une critique implicite de la plupart des États membres du Comité qui, eux-mêmes, ne respectaient pas les peuples minoritaires qu’ils gouvernaient. Citons quelques États qui « défendent » les droits de l’Homme et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes… chez les autres : Chine, Russie, Syrie, Irak, Iran, Venezuela, Nicaragua entre autres. Ces pays sont typiques de l’utilisation de mots dont ils ne définissent pas le sens parce qu’ils se croient encore dans les années soixante et bâillonnent leurs peuples.
L’une des difficultés de la décolonisation réside bien dans cette ambiguïté qui fait croire à des mouvements indépendantistes d’Océanie que Poutine ou Xi pourraient leur accorder la souveraineté, alors qu’ils ne pensent qu’à les débarrasser de la France. La nuance est pourtant d’importance.
Après des citations de Michel Rocard, d’autres provenant d’Alain Christnacht, le meilleur connaisseur de la Nouvelle-Calédonie, cheville ouvrière de l’Accord de Nouméa, aideront à prendre de la hauteur sur l’histoire du Caillou. En 2011, dans un colloque à Nouméa, il observait :
« Il y a des problèmes qui n’ont pas de solution, au moins à l’échelle d’une ou plusieurs générations. On la cherche, mais on ne peut la trouver, faute d’outils, de volonté ou de circonstances favorables. Au mieux, on va de solution provisoire en solution provisoire. Pour la Nouvelle-Calédonie, par deux fois, des solutions ont été trouvées [en 1988 et 1998]. D’où l’on venait, c’était presque miraculeux, mais ces solutions sont partielles et provisoires[2]. »
Il résuma ensuite parfaitement la gravité de la question calédonienne à laquelle on ne peut répondre à la légère :
« Tout est réuni pour que la Nouvelle-Calédonie soit durablement une terre de conflits : l’histoire, avec ses héros et ses victimes qui appellent leurs descendants à ne pas les oublier ; l’existence de deux légitimités profondément différentes dans leur nature : la dissymétrie des peurs et des espoirs. Deux peuples pour une terre, c’est une histoire connue, même s’il y a en Nouvelle-Calédonie plus que deux peuples et si la terre est vaste. »
En bon juriste, Alain Christnacht fit remarquer que la Cour européenne des droits de l’Homme n’avait accepté la restriction du corps électoral « qu’en estimant que la situation de la Nouvelle-Calédonie avait été troublée » et parce que la restriction n’était que temporaire. Ce qui est largement oublié des « commentateurs » !
À la fin de son intervention, Alain Christnacht envisagea plusieurs solutions pour régler la question calédonienne. Retenons-en une qui ouvrirait des perspectives pour peu que renaisse le désir de « vivre ensemble » :
« Les indépendantistes ne pouvant renoncer à l’indépendance et le corps électoral accepté par tous dans l’Accord [les dispositions sur le gel électoral] n’étant pas a priori majoritairement prêt à l’accepter[3], la solution à rechercher est celle d’une solution institutionnelle que les indépendantistes pourraient regarder comme une forme d’indépendance et dont les garanties seraient telles que les non-indépendantistes admettraient qu’elle est acceptable, dès lors qu’elle n’est pas l’indépendance au sens où ils la craignaient. »
Était-ce demander l’impossible ? La preuve que oui si l’on regarde la façon dont chacun a géré le dossier ces dernières années. Avec une difficulté supplémentaire née des troubles actuels : les chefs kanak seront-ils crédibles s’ils proposent des garanties de paix sociale ? Du côté des non-indépendantistes, sera-t-il possible de persuader les Kanak qu’il n’y aura nulle discrimination à leur égard ? Mais aujourd’hui, si l’on se réfère à l’adage « à quelque chose, malheur est bon », les diverses communautés devraient prendre conscience – après les scènes auxquelles nous avons assisté – qu’elles peuvent être menées au désastre. Si la peur pouvait enfin être bonne conseillère, une solution devrait être trouvée pour « vivre ensemble » sans vainqueur ni vaincu.
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Les hésitations de François Mitterrand sur la Nouvelle-Calédonie
1/ La force injuste de la loi
Le 16 décembre 1984, lors de l’émission Sept sur Sept de TF1, François Mitterrand a déclaré à propos de la Nouvelle-Calédonie :
« Ce n’est pas sous mon septennat, ce n’est pas sous mon autorité que les gouvernements de la République iront accroître l’injustice, soumettre par la force, ou bien par la force injuste de la loi, bref, par l’oppression, par la tyrannie. Non, on n’aura pas avec moi ce qu’on a eu en d’autres temps, et je n’accepte pas la situation faite aux minorités en Nouvelle-Calédonie. Cela dit, il y a une majorité, une réalité française, et j’entends également la préserver. »
2/ Lettre aux Français pour l’élection présidentielle de 1988 :
« Je ne crois pas que l’antériorité historique des Canaques (sic) sur cette terre suffise à fonder le droit. »
Notes :
[1] Aggiornamento : mot issu de l’italien qui signifie mise à jour, adaptation aux évolutions, réforme. Il a d’abord concerné l’Église catholique.
[2] Il est inadmissible qu’un maître de conférences en sciences politiques à l’ENS Paris-Saclay, Benjamin Morel, ait pu déclarer que « l’Accord de Nouméa a été une lâcheté » (Public Sénat, 17 mai 2024). La seule excuse qu’on puisse porter à sa défense, c’est qu’il est né en 1988 et n’a pas vécu dans sa chair les drames du Caillou.
[3] De fait, malgré le gel du corps électoral, par deux fois l’indépendance a été refusée. Mettons volontairement entre parenthèse le troisième référendum.
Sources :
Les citations se trouvent dans les ouvrages suivants :
Viviane Fayaud et Jean-Marc Regnault, Nouvelle-Calédonie, 20 années de concorde (1988-2008), SFHOM, Paris, 2008, pp. 205 et 206.
Jean-Yves Faberon, Viviane Fayaud et Jean-Marc Regnault, Destin des collectivités politiques d’Océanie, 2 vol., 2011, Presses Universitaires d’Aix-Marseille, pp. 756 et 761.

Excellent article qui fait fi des pensées toutes faites et des schémas qui ne correspondent plus aux réalités !
Merci Daniel pour ton appréciation.
Merci Jean-Marc pour cet article passionnant. Et merci de citer Paul.AUSTER, ce n’est pas déplacé sous la plume d’un historien de ta trempe. Merci de pratiquer l’art de la nuance comme le recommandait Camus, dans cette époque où les gens s’affrontent sans écouter l’autre et sans réfléchir. Amitiés. Patricia