Alors qu’il a reçu deux inspecteurs de la Direction générale des patrimoines et de l’architecture du ministère de la Culture, en mission au Fenua, le député Moetai Brotherson leur a exprimé sa crainte quant au projet de Centre de mémoire sur les essais nucléaires en Polynésie française. PPM l’a interrogé sur ce sujet explosif.
Cette mission d’inspection, organisée pour répondre à une demande du président M. Fritch, vise à apporter un appui scientifique et culturel au projet de Centre de mémoire sur les essais nucléaires porté par le Pays. Moetai Brotherson précise que « ces deux inspecteurs (Sylvie Le Clech, inspectrice « archives » et Pierre Pénicaud, inspecteur « musée ») sont issus du milieu culturel, pas de l’armée. Leur vision et leurs questions sont donc intéressantes à entendre ». Néanmoins, il ne cache pas ses craintes que ce centre de mémoire ne soit en fait qu’un prétexte, une « machine à laver les essais sales » pour nous les faire ressortir à nouveau « propres »…
S’il est « normal que l’État participe au financement de ce centre », il estime qu’il « ne devrait pas intervenir dans la définition de son contenu, ni de son format, et encore moins de sa gestion ».
Le député indépendantiste a accepté de répondre à PPM.
PPM : Vous dites craindre que le futur centre soit une « machine à laver les essais sales », pouvez-vous développer ?
Moetai Brotherson : « Ce centre de mémoire est d’un côté demandé par un président de la Polynésie française qui a avoué avoir menti pendant 30 ans aux Polynésiens sur ce sujet et de l’autre « encadré » par le ministère de la Défense ; c’est dire s’il va naître sous d’improbables auspices… Montrera-t-il le lien entre le fait nucléaire et le fait colonial ? Expliquera-t-il à nos enfants que ces essais sont la principale raison de notre retrait en 1963 de la liste des territoires non autonomes à décoloniser des Nations Unies ? Expliquera-t-il le chantage fait par De Gaulle à l’assemblée territoriale ? Relatera-t-il la parfaite connaissance qu’avait l’armée française et donc l’État des conséquences d’essais aériens avant même le tir Aldebaran ? Exposera-t-il les morts nés et enfants nés handicapés des Gambier ? Rappellera-t-il la mémoire de tous ceux qui partis pour la grande œuvre de la France sont revenus dans des cercueils plombés ? Aurons-nous la liste exhaustive des décédés et malades des suites de ces essais ?
Ou alors se bornera-t-il à nous raconter la belle histoire scientifique, mêlée de développement économique et de géopolitique sur fond de politique de dissuasion nucléaire ? »
Le désamiantage du bâtiment a-t-il été effectué ?
« Le désamiantage exige une infrastructure de protection particulière et visible. Sauf erreur de ma part, ces travaux n’ont toujours pas été démarrés. »
Qu’est-ce que l’on sait finalement du futur centre ?
« La mémoire c’est bien, mais n’oublions pas le présent et le futur : 100 milliards de dette nucléaire à la CPS, toujours pas de reconnaissance des victimes collatérales (pourtant considérées dans tous les autres systèmes d’indemnisation : amiante, terrorisme, accidents routiers…), aucune recherche sur la transmission génétique de pathologies, et rien, rien du tout sur l’indispensable retrait des déchets radioactifs encore présents à Moruroa… »
Propos recueillis par Dominique Schmitt
