Maître de conférences en géographie et en urbanisme à l’Université de la Polynésie française, Anthony Tchékémian vient de publier un ouvrage sur l’atoll de Clipperton, après une mission scientifique d’un mois sur ce seul territoire français, dans le Pacifique nord- oriental. Une expédition rendue possible grâce à l’assistance de la Marine nationale…
L’ouvrage Clipperton, les restes de la Passion – Regards sur le seul atoll corallien français dans l’océan Pacifique nord-oriental, préfacé par le géopoliticien français Gérard Chaliand, est paru en décembre 2021 aux Presses Universitaires des Antilles. De nombreuses photographies couleurs permettent de découvrir ce presqu’atoll : sa faune, sa flore, ses paysages et son histoire au travers de nombreux vestiges témoins du passé de l’île, des occupations et revendications stratégiques de différents pays, jusqu’aux pressions actuelles sur les ressources marines, notamment dans la ZEE.

L’auteur, Anthony Tchékémian, explique pourquoi cet ouvrage est important : « L’atoll de Clipperton représente un intérêt géopolitique et scientifique pour l’État français. L’analyse qui s’en suit est l’occasion de penser et mettre en débat les impacts des crises économiques et environnementales actuelles sur des territoires pourtant inhabités, mais aux dimensions multiples, puis de comprendre l’intérêt de la présence française dans le Pacifique, en faveur de la protection des ressources naturelles et de l’environnement. »
(Photo mise en avant : le Rocher du presqu’atoll de Clipperton culminant à 28,4 mètres d’altitude, crédit : E. Chevreuil, 2015)
Résumé de l’ouvrage

Située dans l’océan Pacifique Nord-Oriental, l’île de Clipperton, appelé aussi de la Passion, représente un intérêt géopolitique et scientifique pour l’État français. La présence de vestiges, témoignant des occupations humaines passées, et de nombreux déchets déposés quotidiennement par la mer, nous renseigne sur l’histoire, les usages, les activités, les jeux d’acteurs, jusqu’aux revendications territoriales actuelles.
En effet, il s’agit de la seule terre française localisée dans la zone de l’Amérique latine et des Caraïbes. Cette mission scientifique a été rendue possible grâce à l’assistance de la Marine nationale et de l’Armée de terre. Ainsi, après quatorze jours de traversée depuis le port de Papeete, à bord de la Frégate de surveillance 731, Prairial, l’île de Clipperton apparaît enfin. Au sol, le Régiment d’infanterie de Marine du Pacifique-Polynésie (DTP/RIMaP-P), « Les Dragons », a apporté un soutien : il s’agissait donc de la première occupation militaire de Clipperton, depuis la dernière mission militaire de 1969, appelée « Bougainville ».
Le travail de terrain a permis de géoréférencer des vestiges, notamment d’engins militaires de l’armée américaine datant de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que des munitions, des épaves de bateaux échoués, des restes d’expéditions antérieures, puis d’importantes zones d’amas de déchets plastiques. Ce travail a conduit à réaliser l’unique cartographie existante, à ce jour, recensant ces restes (vestiges et déchets). Chacun d’eux est illustré par une photographie, ainsi que d’autres clichés permettant de transporter les lecteurs au cœur de cet atoll isolé (soit plus d’une centaine d’illustrations).
Le traitement des données de terrain a une valeur heuristique importante, qui conduit à s’interroger, de façon plus générale, sur la place des interactions entre l’être humain et le vivant. Cette approche s’inscrit dans le renouvellement actuel de la géographie et permet d’articuler de façon novatrice sciences sociales et sciences naturelles. La problématique des restes est donc envisagée non seulement comme un revers de la production, mais aussi comme un objet de recherche associant les dimensions historiques, géographiques, économiques, géopolitiques, paysagères, environnementales, écologiques et symboliques.
L’étude ainsi présentée permet de comprendre les formes d’appropriation, de gestion, d’échanges, de transformations sur ce territoire. L’analyse qui s’en suit est l’occasion de penser et mettre en débat les impacts des crises économiques et environnementales actuelles sur des territoires pourtant inhabités, mais aux dimensions multiples, puis de comprendre l’intérêt de la présence française dans le Pacifique, en faveur de la protection des ressources naturelles et de l’environnement. Ainsi, le lecteur pourra arpenter cette île mystérieuse, l’explorer, en observer sa faune, sa flore et ses paysages, tout en ressentant les éléments sur une note iodée, au son des vagues, des vents et des chants d’oiseaux. En effet, la lecture suscite une sensation de dépaysement, une impression d’évasion du quotidien, un sentiment de « retour à la nature », puisqu’au travers des pages, nous cheminons dans le mythe de l’île au trésor, avec ses eaux turquoise et son décor paradisiaque de plages de sable blanc bordées de cocotiers.
Bio express de l’auteur

La formation d’Anthony Tchékémian, de bac moins deux à bac plus huit, associe des études professionnelles et universitaires en sciences de l’environnement, biologie des écosystèmes et urbanisme. Sa thèse de doctorat – récompensée en 2010 par la Médaille de l’Académie d’Agriculture de France – a donc porté sur un sujet transversal : les effets du second pilier de la Politique agricole commune, sur les acteurs et les territoires ruraux français. En poste depuis 2013 à l’Université de la Polynésie française, Anthony Tchékémian enseigne notamment la géopolitique et l’aménagement du territoire. Chercheur rattaché aux Unités mixtes de recherche 241 « Écosystèmes insulaires océaniens » (Tahiti) et 228 « Espace pour le développement » (Avignon), il poursuit actuellement ses travaux sur le développement des territoires et des sociétés polynésiennes.
Préface rédigée par Gérard Chaliand, géopoliticien français

À l’exception des géographes, rares sont ceux qui connaissent l’existence de l’îlot de Clipperton, bien qu’il appartienne à la France. Peut-être quelques spectateurs virent-ils, il y a une quarantaine d’années, le documentaire du Commandant Cousteau « Clipperton, île de la solitude » ? L’étude qui suit, géographique et historique, permettra à ceux ou à celles qui la liront, d’en apprendre l’insolite et l’inattendue importance.
Situé à quelque mille kilomètres de la côte pacifique mexicaine, cet îlot – un presque atoll – fut reconnu par des navigateurs espagnols puis anglais et français au cours des xvie et xviiie siècles. Il fut souvent, au cours des temps un refuge aux conditions précaires. Des vestiges subsistent de ces occupations humaines tous comme d’espèces animales. L’îlot est riche d’éléments biotiques et abiotiques et la vie animale y est assez dense. Clipperton, du nom du marin anglais du début du XVIIIe siècle fut longtemps disputée entre le Mexique, les États-Unis et la France, et c’est cette dernière qui en hérite en 1931 bien que l’île se trouve à environ 4 000 km de l’archipel des Marquises. Aujourd’hui, Clipperton relève du domaine public de la République et est administré par le Haut-commissaire de la Polynésie française, en 1983, une zone économique de 435 612 km² est créée autour de l’île. La France y a des droits souverains en matière d’exploitation et d’usage des ressources, ce qui confère à Clipperton une importance nouvelle. Entre-temps, en 1983, une zone économique de 435 612 kilomètres carrés est créée autour de l’île. La France y a des droits souverains en matière d’exploitation et d’usage des ressources, ce qui confère à Clipperton une importance nouvelle.
Les ressources économiques de tous ordres qui sont à exploiter représentent des sommes considérables. Par ailleurs, l’île possède l’avantage d’être très rapprochée de l’Équateur, position privilégiée pour surveiller les mouvements satellitaires. On conçoit que l’îlot soit toujours convoité en raison de la possibilité d’exploiter des modules polymétalliques. Pour ceux qui ne le sauraient pas, l’étude rappelle le très vaste espace maritime dont dispose la France sur l’ensemble des océans (11 691 000 km², l’un des plus importants du monde) dont 70 % environ se situent au Pacifique, grâce à la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, et Clipperton.
L’étude qui suit est le produit d’une enquête de terrain menée dans le cadre d’une expédition désignée sous le nom de « Passion 2015 ». Elle est solide, claire, et elle géoréférence, avec précision, les vestiges présents sur l’île, sa flore, assez rare, compte tenu du manque d’eau, sa faune, ses oiseaux… tout ceci, éclairé par des photographies et cartographies. Anthony Tchékémian a fait un très bon travail avec de surcroît, pour le lecteur amoureux de la mer, des références littéraires bienvenues.
En partenariat avec l’Inde, les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, Singapour, le Vietnam et l’Indonésie, la France joue un rôle en matière de sécurité, dans cet axe « Indo-Pacifique » où elle contrôle quelque 10 millions de kilomètres carrés. L’auteur suggère une occupation humaine permanente qui serait judicieuse. Nous ne manquons pas de jeunes gens et de jeunes filles spécialisés auxquels six à douze mois à Clipperton représenteraient une belle aventure.
