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Le drame tout entier de mon existence de popa’ā en Polynésie française réside dans un fait infime et qui pourtant a des répercussions tragiques sur mon quotidien : je n’arrive pas à prononcer « ‘Ia ora na ». Moi, pourtant si douée pour les langues depuis le CP, ayant étudié le latin depuis la 5e, prônant mon ouverture au monde et à l’interculturel – n’allons pas jusqu’à dire que je me déclare citoyenne du monde – , je n’arrive pas à prononcer « ‘Ia ora na ».

Autrement dit, je n’arrive pas à dire « Bonjour » dans la langue de l’île sur laquelle j’habite. Je me sens nulle, mais nulle. Ne dit-on pas : « c’est simple comme bonjour » ? Pas pour moi ! Pas pour ‘Ia ora na ! Quelle torture ! Quelle jolie expression pourtant, engageant l’échange avec autrui. La voyelle finale invite à ouvrir la bouche dans un sourire. ‘Ia ora na si beau et si pervers avec moi. Moquez-vous, derrière un écran, mais comment le prononcez-vous dans votre tête lorsque vous le lisez, ‘Ia ora na ?

L’affaire est complexe, puisque, travaillant dans une Resort cinq étoiles, je dois saluer les clients avides d’exotisme et de couleur locale de mon plus beau ‘Ia ora na. Tous les jours, à chaque instant. Cela fait partie des standings de l’hôtel et de la vie locale. Il n’y a pas d’échappatoire ! J’ai compté, je suis à 153 ‘Ia ora na en moyenne par jour ! J’ai beau le répéter constamment sur le Resort, mon ‘Ia ora na est loin de mériter cinq étoiles. C’est le Formule 1 du ‘Ia ora na. Tout au plus. Les touristes ne comprennent pas ce que je dis de toute façon, mais cette opacité de mon langage les divertit et leur donne une impression d’ailleurs.

Si la crispation de mon visage lorsque je prononce ‘Ia ora na devant les clients peut me faire passer pour une originale, c’est l’interaction avec mes collègues qui est plus pénible. Je sens bien que popa’ā et Polynésiens sont hilares quand j’essaie de prononcer mon ‘Ia ora na. Malgré la bienveillance de chacun « On dit I A O RA N A, comme ça s’écrit », je ne parviens qu’à articuler une suite vocalique qui grince par la rigidité de ses consonnes.  C’est pitoyable. Jamais je ne cesserai de passer pour une touriste avec mon ‘Ia ora na de coincée.

Que mes collègues linguistes me pardonnent, n’arrivant pas à prononcer ‘Ia ora na, je ne vais pas me lancer dans une transcription phonétique en API dans le texte. API, c’est alphabet phonétique international. Oui, il est possible de maîtriser l’API et ne pas parvenir à prononcer un mot en langue étrangère.

Dès que je vois quelqu’un approcher, et je comprends qu’il va falloir que je dise bonjour, je me répète les sept lettres dans ma tête. J’imagine chaque fois que cette fois le mot sortira convenablement de ma bouche. ‘Ia ora na. ‘Ia ora na. ‘Ia ora na. Le stress monte, ma gorge se serre et je lâche rapidement un vieux bruit qui ressemble à :

Yooorna Héhio ranaaa Rna Yolna  Hi Ha Ho Ra Na Hia Rana Orana YoraOrna Olana Ya o lana Yo ha na

Le plus souvent, cela ressemble au cri d’un oiseau en train de mourir. Enfin, rien d’humain, de chaleureux, de cordial. Et là je sais, je sens, que j’ai été pitoyable avec mon pauvre ‘Ia ora na raté.

Je crois que mes collègues, à force, vont lâcher l’affaire et me laisser me démerder avec ces quatre syllabes. Quatre ? Trois ? Fiu ! Cependant, le problème persiste pourtant pour moi ! Je n’ai pas résolu cette question existentielle : « comment dois-je prononcer ‘Ia ora na ? ». La conséquence directe est que j’ai désormais peur de croiser quelqu’un, ami, collègue, allié, et de devoir lui dire le mot fatal. Mes exploits linguistiques modifient mes pratiques sociales et j’en viens même à éviter les autres êtres humains du motu pour ne pas avoir à prononcer le verbe maudit. Voilà trois jours que je parviens à ne pas dire ‘Ia ora na.

Pourtant, partout, j’écris ton nom, ‘Ia ora na.

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