L’effet nocif des monopoles est largement reconnu et c’est une excellente chose. Il n’en fut pas toujours ainsi à Tahiti, où des sociétés en monopole pur dominaient la téléphonie, le secteur de l’énergie électrique, les transports aériens inter-îles et divers autres secteurs. Il y a de manière générale plus de concurrence aujourd’hui et les rares marchés monopolistiques qui subsistent sont dans des segments de marché où il est plus efficace d’avoir un seul opérateur (monopole dit « naturel »). Cependant, le coût de la vie reste encore élevé en Polynésie.
Dans les cas de marchés monopolistiques, comme les infrastructures lourdes en téléphonie ou le transport de l’électricité, il convient d’adopter une réglementation encadrant au mieux le comportement de l’entreprise maintenue en monopole. Si quelques autres situations de monopole subsistent par ailleurs, c’est en général du fait d’un système de protection ou de réglementation publique. Il appartient donc au gouvernement de veiller à la suppression de ces situations nocives et/ou à une réglementation optimale des éventuels monopoles restants. Pour le reste, il existe un droit de la concurrence et l’Autorité polynésienne de la concurrence (APC) pour le faire respecter. Celle-ci dispose de tous les outils pour le faire, y compris pour sanctionner des accords d’exclusivités d’importation s’ils se révélaient anti-concurrentiels et même pour actionner les fameuses « injonctions structurelles », imposant la cession d’actifs à des entreprises qui auraient déjà abusé de leur position dominante.
Le coût de la vie reste malgré tout relativement élevé en Polynésie française et des efforts sont sans doute à faire, d’une part du côté de l’APC pour lutter contre d’éventuelles ententes ou abus de position dominante, d’autre part du côté du gouvernement pour réformer certaines réglementations ou des éléments du système fiscal lorsqu’ils ont des effets anticoncurrentiels et sont préjudiciables au pouvoir d’achat des Polynésiens. Mais dans l’enthousiasme du moment, prenons garde à ne pas mettre en œuvre des mesures plus nocives encore que les maux observés.
L’intégration verticale
Le récent rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le coût de la vie outre-mer contient ainsi un catalogue de propositions dans lesquelles les responsables gouvernementaux, aussi bien à Paris qu’à Papeete, seraient bien avisés de ne pas trop puiser s’ils ne veulent pas aggraver la situation économique dans les territoires ultramarins. Parmi toutes ces propositions discutables, voire franchement erronées, on trouve la suggestion d’interdire aux entreprises d’opérer à la fois comme importateurs-grossistes et comme détaillants. L’intégration verticale, puisque c’est ainsi qu’on qualifie le fait pour une entreprise d’opérer à plusieurs niveaux de la chaîne de valeur, se trouve ainsi désignée comme un des grands vilains de l’histoire. Or à la fois la théorie économique et surtout les observations empiriques montrent clairement qu’il s’agit plutôt d’une situation avantageuse non seulement pour les actionnaires des sociétés en question, mais aussi et surtout pour les consommateurs. Et cela même en situation de monopole, car comme l’exposent les économistes dès les premiers cours à l’Université, deux monopoles superposés dans une chaîne verticale créent plus de dégâts qu’un seul monopole intégrant les deux niveaux d’activité.

Cette assertion bien connue de la pensée économique a été rappelée de manière imagée et pédagogique par l’économiste Paul Krugman dans une désormais célèbre chronique du New York Times (du 26 avril 2000) commentant le projet avancé par certains magistrats américains de découper Microsoft en deux, d’un côté une entreprise produisant le système d’application Windows et de l’autre une entreprise produisant des logiciels complémentaires comme Microsoft Office et autres logiciels d’application. Krugman soutient que non seulement la somme des profits des deux nouvelles firmes serait inférieure au profit initial de l’entreprise de Bill Gates, mais qu’en outre, et surtout, les consommateurs paieraient plus cher le produit final.

Dans l’analyse de ce cas, Krugman reprend en fait un résultat, formalisé depuis longtemps (1838) par l’économiste français Cournot, que l’on peut résumer ainsi : « combiner des produits substituables est une mauvaise chose et combiner des produits complémentaires est une bonne chose, jusqu’à preuve du contraire ». Les économistes spécialistes de concurrence ont baptisé cette proposition « théorème fondamental de l’antitrust » car il sert de guide aux décisions en matière de contentieux (ententes ou abus de position dominante) ainsi que dans l’évaluation des risques inhérents aux opérations de concentrations industrielles ou commerciales. Les avantages de l’intégration verticale sont multiples : élimination ou au moins réduction d’un niveau de marge, meilleure coordination des investissements et des objectifs de production, alignement des incitations entre l’amont et l’aval, etc.
On peut trouver de nombreux exemples illustrant cette proposition dans la vie réelle, car la proposition s’applique aussi aux oligopoles (petit nombre d’offreurs sur le marché). Or s’il est vrai que les monopoles purs sont rares, les oligopoles, eux, sont légion. Les regroupements d’activités complémentaires dans le secteur des équipementiers de ski, entre la fin des années 1980 et 2010, ont conduit à l’émergence de quelques groupes produisant à la fois planches, fixations, bâtons, et même chaussures, tout cela pour le plus grand bénéfice des consommateurs. Sous le soleil de Tahiti, les exemples sont également nombreux de combinaisons d’activités complémentaires susceptibles de profiter à la fois aux producteurs et aux consommateurs. Dans le secteur du commerce la chaîne grossiste/détaillant constitue un exemple type d’activités complémentaires. Le théorème de Cournot cité plus haut conduit donc a priori à attendre des avantages économiques globaux de la concentration verticale en ce domaine, ainsi d’ailleurs que de divers autres arrangements verticaux tels que des contrats d’exclusivité.
Gare aux conséquences économiques
La précision « jusqu’à preuve du contraire » que contient l’énoncé moderne du théorème souligne qu’il peut exister des situations dans lesquelles l’intégration verticale risque de se révéler nocive pour l’économie et pour les consommateurs en particulier. C’est le cas lorsqu’une entreprise dominante a l’opportunité d’utiliser sa position dans la chaîne verticale pour exclure des concurrents ou au moins leur nuire gravement au point que les consommateurs en souffrent aussi. Ce sont in fine les observations empiriques qui permettent de trancher sur l’importance réelle de ces risques. Or les synthèses des travaux empiriques confirment largement l’efficacité de l’intégration verticale et les gains qu’en retirent les consommateurs. De plus, on vérifie de façon très claire que « les restrictions qui sont parfois imposées à l’intégration verticale des entreprises de réseaux de distribution de détail […] sont de façon très générale pénalisantes pour les consommateurs » (voir Francine Lafontaine & Margaret Slade, Vertical Integration and Firm Boundaries: The Evidence, Journal of Economic Litterature, volume 45, septembre 2007, page 680).

Lorsque l’intégration verticale concerne un cas dans lequel il existe un doute sur l’existence d’effets anticoncurrentiels, tel que la création artificielle de fortes barrières à l’entrée ou l’exclusion de concurrents performants, il appartient aux autorités de concurrence, lors de l’examen de dossiers d’abus de position dominante ou lors de contrôle de concentrations, d’apporter la preuve que ces risques sont sérieux, importants et de façon ultime néfastes aux consommateurs. Mais les experts d’économie de la concurrence sont quasiment unanimes à penser qu’à défaut de solides preuves qu’une intervention en matière d’arrangements verticaux est susceptible d’avoir des effets bénéfiques pour les consommateurs, il vaut mieux laisser faire. Lorsque l’on voit passer des propositions aussi radicales que l’interdiction pour les opérateurs de la distribution d’être à la fois grossistes-importateurs et détaillants, on peut être certain qu’il s’agit d’un discours purement politique sans aucune base doctrinale solide et aux conséquences économiques concrètes désastreuses.


Merci de cette analyse très éclairante.
Vous avez cité Cournot et Krugman, deux économistes importants en matière de marché. Ne sommes-nous pas effectivement dans l’hypothèse de Cournot où la concurrence s’exerce sur les volumes plutôt que sur les prix et où le prix d’équilibre est inférieur à celui d’un monopole, mais supérieur à celui d’une concurrence « parfaite », ce qui permettrait d’expliquer une partie du surcout local?