Retour

« LIBRE OPINION » de Patrick Fincker – Permettez-moi, chers lecteurs, de commencer mon propos par une courte scénette. Monsieur D et Madame C accompagnent leurs bambins respectifs, Terii D et Maeva C au parc public et s’installent sur un banc au bord de l’enclos destiné aux plus petits. Madame C prend un livre et s’absorbe dans sa lecture. Quant à Monsieur D, celui-ci semble s’intéresser aux jeux des enfants. Bientôt, il ne cesse de se lever et interpelle son Terii « fais pas ci, fais pas ça… », comme dans la chanson de Dutronc. Madame C lève à peine les yeux quand sa Maeva de fille vient se plaindre que le petit Thomas l’embête : « débrouille-toi ma chérie. Tu es assez grande… ».  Et vous, chers lecteurs. Êtes-vous plutôt comme Monsieur D ou Madame C ?

Nous avons ici l’illustration de deux formes universelles d’exercice du pouvoir : chez Monsieur D, il s’agit de surveiller, de contrôler et de diriger jusqu’aux moindres détails. Pour Madame C, il s’agit de définir un espace de liberté dans lequel son enfant est entièrement responsable.

Bien sûr dans le monde réel, l’exercice du pouvoir est un mélange des deux. Le code de la route nous permet à tous d’être des Maeva. Par contre, si nous voulons nous construire une maison nous avons besoin d’autorisations, même sur notre propre terrain, et notre construction sera vérifiée lors de son achèvement. Comme le petit Terii, ce que nous faisons est contrôlé.

Laquelle de ces formes de pouvoir est, à votre avis, la plus propice au développement, à la création ou à l’épanouissement personnel ?

Quittons nos bambins et intéressons-nous aux modes d’exercice du pouvoir dans les pays que nous connaissons, en particulier vis à vis des entrepreneurs. Les Anglo-Saxons ont un mot pour leur conception de la relation entre le pouvoir politique et l’entrepreneur : le « bac à sable ». Pour faire simple, l’entrepreneur américain attache un grand prix à être traité comme la petite Maeva. Sur sa propriété, dans son usine, dans son magasin, il entend être chez lui. Il veut pouvoir diriger et décider rapidement ce qui lui semble le plus approprié, pour lui et pour son entreprise. Cette vision assez forte de la liberté économique se retrouve, avec plus ou moins de nuances, aussi bien chez les Américains que chez les Allemands. Ce qu’ils veulent, c’est connaître les règles du jeu (les limites du « bac à sable ») et être maîtres chez eux à l’intérieur de ces limites.

Vous allez me dire que c’est aussi le cas chez nous. Vraiment ? Ne faut-il pas attendre longtemps pour obtenir les feux verts pour simplement enregistrer son entreprise ? Ne faut-il pas solliciter souvent des accords de l’administration pour pouvoir recruter ou pour pouvoir exercer un métier où l’on a toutes les qualifications nécessaires ? Ne rencontrez-vous pas souvent des règles qui protègent les entrepreneurs en place, au mépris de la création et de l’innovation ?

Laissez-moi vous donner un exemple : savez-vous pourquoi, pendant longtemps, les immeubles de grande hauteur ont été si similaires, en France ? C’est assez simple : les architectes étaient contraints par des règles de construction très strictes. Au moment de leur élaboration, celles-ci correspondaient au niveau de la technologie disponible. Quinze ou vingt ans après, ces règles étaient dépassées. On avait bâti ailleurs dans le monde des immeubles encore plus ambitieux en profitant des progrès techniques. La France, elle, continuait à bâtir des immeubles comme vingt ans auparavant.

Pourquoi a-t-il été possible de construire des villes comme New York ou Chicago, Dubai ou Shanghai ? Probablement parfois, parce que les règles n’existaient pas. Dans la culture de certains pays, il ne faut réguler que ce qui est absolument nécessaire et que tout ce qui n’est pas régulé est permis. Les succès de Facebook ou de Paypal peuvent s’expliquer notamment par le fait d’avoir pu se développer en marge de toute réglementation. Mais surtout, dans de nombreux pays, il est impensable de produire une réglementation sans la négocier avec les professionnels, seuls à même d’en voir les vraies conséquences. Consciente que les fonctionnaires, même les plus brillants, sont limités par leur vision extérieure d’une profession, l’Union européenne a adopté cette approche de dialogue. L’ensemble des pays européens, conduits par les Allemands et le Britanniques s’est convertie à l’approche du « bac à sable », ce que l’on appelle en Anglais la « rule of law ».

De plus en plus, ils adoptent même l’idée que les contrôles ne soient plus exercés par des fonctionnaires, mais par des sociétés spécialisées qui certifient la conformité à la loi de l’entreprise considérée. Cela permet de faire payer le contrôle à celui qui bénéficiera du résultat et consacrer l’énergie des fonctionnaires à des tâches plus essentielles.

Pour résumer la « rule of law », il s’agit de faire confiance à l’entrepreneur dans un cadre défini et de faire confiance à un tiers, une société spécialisée, quand un contrôle extérieur est cependant jugé nécessaire. Il s’agit enfin de permettre aux fonctionnaires, en dehors d’une surveillance de haut niveau, de se consacrer à leur mission essentielle : apporter au gouvernement les ressources nécessaires pour gouverner dans l’intérêt de tous les habitants et de toutes les entreprises.

Sauf dans un nombre limité de situations, l’État se limite donc à produire des règles du jeu, qu’il aura négocié au préalable avec les professionnels intéressés, et à s’assurer qu’elles soient respectées, en n’intervenant que lorsque l’entreprise ne fait pas des efforts suffisants pour les suivre. Surtout, dans les pays les plus avancés en matière de « rule of law », les autorités publiques font très attention de ne pas se mêler de ce qui tient de la relation entre les autres parties prenantes ; il est si tentant parfois de vouloir une réglementation qui favorise ses affaires.

Et chez nous, au Fenua, qu’en est-il ? Comme souvent, les systèmes politiques sont les héritiers de systèmes antérieurs.

À l’autre bout du spectre se trouvent souvent des pays au régime autoritaire, qui organise la vie économique pour multiplier des soutiens, notamment en accordant, de manière discrétionnaire, des avantages selon son bon plaisir. La Russie, après un petit élan d’ouverture bien vite arrêté, tient maintenant une position éminente parmi ces pays autoritaires. La Hongrie ne cesse de créer des inquiétudes chez ses partenaires européens en montrant de fortes tentations.

Et la Chine, allez-vous me dire ? C’est un État autoritaire et pourtant une réussite économique. Je vous répondrai que ce grand pays montre qu’un régime politique autoritaire n’est pas toujours synonyme de dictature économique. La Chine se situe un peu au milieu du spectre : la liberté économique est largement encouragée, à condition que cela ne vienne pas interférer avec le rôle dirigeant du parti communiste. L’État chinois assure aux entrepreneurs un cadre et un soutien solide, que ce soit pour le développement du marché intérieur que pour celui des exportations. Tout va bien, tant que l’entrepreneur apporte son soutien sans faille à la construction d’une Chine puissante au sens où l’entendent ses dirigeants politiques. Cette séparation entre pouvoir politique et développement économique n’a d’ailleurs rien de nouveau. Venise, au Moyen Âge, s’est développée sur les mêmes idées.

Et chez nous, au Fenua, qu’en est-il ? Comme souvent, les systèmes politiques sont les héritiers de systèmes antérieurs. Nous sommes les héritiers des ari’i des temps anciens, qui exerçaient un autorité presque absolue, tant qu’ils assuraient à chaque membre du peuple un bien-être suffisant. Nous sommes aussi les héritiers de Pomare II lorsqu’il a instauré une royauté à l’anglaise et remplacé les ari’i locaux par les tāvana. Nous le sommes aussi des gouverneurs et des hauts commissaires coloniaux. L’autonomie n’a rien changé : au lieu de dirigeants imposés, par les armes ou par la puissance coloniale, nous avons des dirigeants élus. Ces derniers n’ont fait que reprendre les pratiques héritées avec comme but de s’assurer un pouvoir pérenne. Ils n’ont fait que perpétuer le système complexe d’autorisations et de contrôles qui permettait à leurs prédécesseurs d’exercer un pouvoir sur toute la population y compris les entrepreneurs.

Les principes en sont assez simples :
1- Un gouvernement soutient en priorité les communes qui le soutiennent.
2- Un gouvernement soutient en priorité les grandes entreprises dont il est proche.
3- Un gouvernement se rend indispensable en créant un maquis de règles et une multitude d’occasions d’exercer un pouvoir discrétionnaire (autorisations, subventions, fiscalité…)

Permettez- moi de corriger un oubli. Notre petit Fenua est aussi l’héritier d’une France qui n’existe plus, celle qui appliquait le mêmes principes, mais qui les a peu à peu réduits, sous la pression de de ses partenaires européens. Il y a de beaux restes, et certains Français montrent une forte nostalgie.

Mais pourquoi est-ce un problème ? C’est un problème, parce que le Fenua ne se développe pas, parce que, sans le soutien massif de la France, il serait incapable d’assurer une éducation, une santé et une sécurité comparables à celles dont nous bénéficions. C’est aussi un problème parce que de nombreux habitants sont sans emplois, que les opportunités sont limitées et que la montée en compétence de la population est trop lente, alors que d’autres vivent très confortablement. C’est un problème parce que les habitants sont soumis à une fiscalité lourde pour payer un service public nécessaire.

Mais tout cela ne vient-il que notre mode d’exercice du pouvoir ? Ce n’est sûrement pas la seule cause. Notre isolement et notre dispersion géographique peuvent s’avérer de sérieux handicaps. Notre petite taille offre peu d’opportunités d’emplois aux jeunes diplômés, surtout que certains secteurs sont soumis à des contraintes strictes. La mobilité aujourd’hui mondiale des emplois destinés aux plus brillants tend à avoir un effet plus fort dans les petits pays. Il y est plus difficile de faire venir et de retenir des profils de très haut niveau.

Soutenons les entrepreneurs qui veulent y développer une activité. Mais surtout, donnons-leur la liberté d’entreprendre dans un cadre lisible de règles de jeux : donnons-leur un « bac à sable ».

Cependant, il ne faut pas sous-estimer le cadre global, celui défini par le mode de gouvernement et le chemin semé d’embuches pour créer et développer son entreprise. Plusieurs mois pour obtenir l’enregistrement de son entreprise, alors que dans certains pays, il est possible de le faire en ligne ; des règles fiscales, sociales et comptables qui constituent souvent, pour de petits entrepreneurs, des barrières infranchissables ; un maquis de règlements et une multitude d’intervenants publics. Comment imaginer que l’entrepreneur puisse se consacrer vraiment à sa mission principale, la création de valeur ?

Bien sûr, lorsque l’on parle à des fonctionnaires ou à des hommes politiques, ils comprennent les difficultés et promettent des progrès. Cependant, aucun d’eux ne semble voir qu’ils sont autant la cause que la solution. Ils ne voient pas que leur façon de travailler doit évoluer, qu’elle est aujourd’hui un frein à l’innovation, à la création d’entreprise et finalement au développement du pays. Pourtant, il y a parfois des mesures faciles à mettre en œuvre. Par exemple, peut-être inspirerait-on des vocations en publiant les études économiques que le gouvernement commande, plutôt que de les enterrer avant même que l’encre ne soit sèche ? Après tout, c’est le contribuable qui les paye. Il a le droit d’en prendre connaissance. L’« open data » est source de valeur.

Il n’est pas possible d’agir sur notre isolement. En revanche, il est possible d’améliorer notre attractivité, en évoluant vers une forme plus familière aux investisseurs et aux entrepreneurs formés à l’étranger de relation entre le pouvoir et l’entreprise, celle de la « rule of law ». Encore bien sûr faut-il vouloir accueillir de nouveaux investisseurs.

Il ne faut cependant pas tomber dans un pessimisme facile. Tout d’abord, des progrès ont été réalisés ces dernières années. La création de l’Autorité polynésienne de la concurrence est une bonne chose. Il lui reste à conquérir son indépendance vis à vis du gouvernement et des grosses entreprises. Ce n’est pas gagné. Cela ne l’était pas non plus en France, au début. Il y a fallu un président de cette autorité qui a pris le risque de l’exercer pleinement, avec fermeté et pédagogie. Aujourd’hui, peu de gens en contestent encore l’utilité. Nous n’en sommes pas là, mais, si j’en étais le président, je n’irais pas régulièrement au rapport chez le ministre et je gérerai mes problèmes internes. On peut souhaiter que l’ISPF prenne la même voie, ainsi que d’autres autorités indépendantes.

Il y a aussi des pas dans la bonne direction, notamment en matière d’énergie et de transport aérien, comme en matière de télécommunications. Même si nous ne sommes pas encore à un niveau de compétition totalement équilibré, nous ne pouvons que nous réjouir des progrès.

Cependant, nous parlons de domaines où opèrent des entreprises d’une certaine taille. Le maquis réglementaire reste touffu et les interventions publiques multiples et non coordonnées restent la règle. Surtout, le besoin d’accords, de feux verts issus par l’administration continue d’induire des délais coûteux pour l’entreprise et finalement pour le pays. Des progrès sont nécessaires. Ils sont à notre portée. Regardons chez nos voisins champions de la croissance et apprenons.

Nous avons un pays magnifique rempli d’opportunités. Ouvrons les yeux. Soutenons les entrepreneurs qui veulent y développer une activité. Mais surtout, donnons-leur la liberté d’entreprendre dans un cadre lisible de règles de jeux : donnons-leur un « bac à sable ». Ce n’est peut-être pas la seule voie, mais c’est aujourd’hui, semble-t-il, la plus sûre pour rendre un pays attractif et inclusif.

Patrick Fincker

Partage