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Lectrices et lecteurs, depuis quelques années j’essaie d’enrichir votre vocabulaire avec des mots peu usités dans les dîners en ville ou dans les rencontres impromptues dans les temples de la malbouffe qui semblent pulluler au Fenua. Ainsi, au hasard de ma mémoire, je vous ai appris ce qu’était l’ultracrépidarianisme ou la sapiosexualité… Depuis que j’ai disserté sur ces mots, l’Académie tahitienne, éblouie par la richesse de la langue de Molière, tente désespérément de trouver une équivalence en reo ! Je vais lui donner quelque piste.

Si les mots sont compliqués, partons d’équivalences accessibles aux diplômés de nos écoles primaires. Par exemple, le premier mot cité (à trop citer, cela rend cruel) pourrait se « traduire » par : « parler de choses que l’on ne connaît pas tout en sachant qu’on ignore tout en la matière ». Quant au second mot, il part de ce constat affligeant : « si tu n’arrives pas à séduire parce que tu es moche comme un cafard, mets en avant ton intelligence… si c’est possible ».

Alors, je voudrais vous apprendre un nouveau mot d’origine grecque, l’omphaloskepsis tout en donnant déjà au Fare Vāna’a des clés de traduction. Je suggère donc des équivalents bien connus : nombrilisme et même pitoisme… Seul ajout à ces synonymes, le fait que l’omphaloskepsis envisage la contemplation de son nombril comme une aide à la méditation. Donc c’est simple, sauf qu’en partant du grec, c’est beaucoup plus drôle.

Figurez-vous qu’il existait, il y a un millénaire, des moines (les omphalopsyques… il valait mieux qu’ils fussent moines, car reproduire ce genre d’individus n’aurait pas été une réussite, même en couvant !), des moines donc cherchaient à écouter leur âme qui leur chuchotait au travers de leur nombril. Le nombre de décibels émis étant fort réduit, ils en étaient réduits, eux, les moines, de rapprocher le plus possible leurs yeux et leurs oreilles dudit nombril, moyennant quelque lombalgie (mal de dos douloureux si vous préférez). Un poète byzantin du XIè siècle écrivit qu’il cherchait « sa lumière intérieure » en priant seul dans sa cellule en n’ayant d’autre horizon que son nombril. Un ecclésiastique de la même époque allait jusqu’à préconiser l’ascèse suivante (je ne confonds pas avec l’autoroute A 16) :

« Étant dans ta cellule, ferme ta porte, assieds-toi dans un coin, élève ton esprit au-dessus de toutes les choses vaines et passagères et ensuite, appuie ta barbe sur ta poitrine, tourne les yeux avec toute ta pensée au milieu de ton ventre, au niveau du nombril. Retiens encore ta respiration, même par le nez, et cherche dans ta poitrine la place du cœur où habitent d’ordinaire toutes les forces de l’âme. D’abord tu n’y trouveras que des ténèbres épaisses et difficiles à dissiper, mais si tu persistes dans cette pratique nuit et jour tu trouveras, merveille surprenante ! une joie permanente. Car sitôt que l’esprit a trouvé la place du cœur, il voit ce qu’il n’avait jamais vu : le souffle divin qui est dans le cœur, et il se voit lui-même lumineux et plein de discernement ».

Selon leurs détracteurs (à ne pas confondre avec les mastodontes des campagnes hexagonales), les moines omphalopsyques voyaient sortir de leur nombril un jet de lumière divine, une sorte d’éclat divin (vin de messe évidemment).

Bigre, quand j’ai lu ça, j’ai pensé aux pauvres métropolitains qui aimeraient être eux-mêmes lumineux afin d’économiser l’énergie électrique. Les écolos devraient inciter les humains à se lancer dans l’expérience.

Dieu soit loué, ces moines furent accusés d’être des adorateurs de leur nombril, une hérésie qu’un concile d’Antioche avait condamnée aux débuts du christianisme. J’aurais aimé assister aux conciles à bulles qui traitaient de ces questions :

  • « Adam avait coupé le cordon ombilical d’Abel, avait enfoncé ce qui en restait dans le ventre de son premier-né, en attendant qu’il se fît le fil conducteur de la lumière divine ».
  • « Tais-toi ! Herr éthique ! Adorateur de la chair peu digne de monter en chaire ! ».

Bref, ça soliloquait au colloque, personne n’écoutant personne.

Et puis, il y a eu les moralistes qui critiquèrent l’occupation de celui qui se regarde le nombril plutôt que de zyeuter autour de lui, d’observer le monde et de chercher à le comprendre. Bannissez, hurlaient-ils, l’attitude qui consiste à n’avoir qu’un seul objet d’intérêt : son nombril.

Vous voyez où je veux en venir, non ?

Pito mā’ohi

Il y a peu, je vous parlais de ma collègue Justine, dont la caractéristique essentielle était qu’elle n’avait jamais la langue dans sa poche. J’ajoutais qu’on ne voyait guère dans quel espace de tissu elle pourrait en avoir une, tant la sobriété vestimentaire semblait l’obséder. En toutes circonstances, rien ne cache jamais son pito. Qu’elle le montrât tant et plus ne serait pas en soi un problème, sauf que pour attirer l’attention elle l’orna d’un piercing que je juge impressionnant, mais entre filles, bien sûr, on ne se pardonne pas grand-chose. Certaines d’entre nous, en marchant, se contemplent les seins (naturels, mais surtout reconditionnés), mais Justine étant plutôt mal dotée par la Nature en la matière, n’a pas besoin de se déhancher pour visualiser en permanence la trace de son cordon ombilical. De méchantes langues susurrent qu’en conduisant, elle reste plus attentive à son pito qu’aux véhicules des autres. Il est vrai que grâce aux embouteillages constants, il y a une opportunité fréquente pour les omphalopsyques de se livrer à la contemplation de l’objet qui fait l’objet de mon billet. On raconte même qu’arrêtée par les mutoi en raison des zigzags que son coupé (sa voiture, pas son cordon) dessinait sur la route, elle dut souffler dans le ballon détectant le taux d’alcoolémie (qui était égal à zéro) elle fut contrainte d’expliquer les raisons de la sinusoïde. Elle aurait répondu avoir perçu une « obscure clarté » (car elle a des lettres Justine) émanant de son nombril. Enfin, son moi intérieur se décidait à lui révéler la profondeur de sa pensée. Les mutoi auraient envisagé de l’orienter vers le nouvel hôpital psychiatrique, puis se ravisèrent en contemplant à leur tour le pito de la dame, ce qui les orienta vers la plus grande compréhension.

Un nouveau problème est apparu du fait de l’alternance politique. Une coterie issue du parti majoritaire la persuada qu’elle avait un pito mā’ohi. Dès lors, elle abandonna ses cours en formation continue à l’UPF, puisque désormais la contemplation de son nombril aboutirait à l’émergence de diplômes et de compétences que la colonisation persistante ne lui permettait pas d’atteindre sans se compromettre avec des lettrés exogènes.

J’ai parfois quelque velléité de révéler aux passants le point central de mon abdomen. J’en discutai avec Nunui, mon compagnon, qui me conseilla de cacher ce nombril que notre voisin ne manquerait pas de convoiter. De toute façon, je n’envisageais pas de faire du covoiturage avec lui. Et pour méditer, figurez-vous, j’ai pris l’habitude de contempler un point de l’horizon qui m’éloigne des soucis de mon esthétique… et de la politique.

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