On a tout entendu, lu et écrit sur l’écrivaine Annie Ernaux, née en 1940, depuis que l’Académie de Suède lui a attribué le prix Nobel de littérature en octobre dernier. Plutôt que de présenter ses livres (ils sont en général courts et très accessibles), chaque lecteur se fera en les lisant une opinion personnelle. On…

En 2022, pour la réédition augmentée de son Journal intime, Annie Ernaux écrit : « expérience éprouvante à la limite de l’effroi, devant ce que ces pages attestent de la genèse difficile de presque tous mes livres, du cheminement obscur, envahi d’hésitation et de doutes vers le moment où il ne sera plus question que d’aller au bout du texte et où tout retour en arrière sera impossible ». Le lecteur, face à cette phrase, ne se trouve pas ou plus face à un ouvrage achevé et imprimé, presque froid et techniquement parfait, mais devant une écriture en train de s’accomplir, devant les difficultés sans fin de produire un livre, devant aussi les possibles narratifs. L’écriture apparaît comme un engrenage qui se met progressivement en marche et auquel on ne peut plus échapper, au-delà des impuissances, des interrogations, des blocages et des hésitations.
Certains moments délicats de la vie personnelle d’Annie Ernaux reviennent avec insistance à sa mémoire, certains comme des obsessions, notamment, ceux de « l’année 58 » qui se « recentrent sur l’intime le plus intime, à savoir le sexuel ». Le projet d’écriture s’impose à elle, elle ne peut plus le repousser, ni faire un pas de côté. Elle observe que « chaque livre est le tentative, l’illusion d’aller vers la lumière », de l’obscur ressenti et vécu à la conscience claire et formulée. Il y a chez Annie Ernaux, un refus de l’invention, de la fiction. Elle veut « écrire la vie », c’est-à-dire réduire, voire supprimer, l’espace existant entre la sensation et les mots, une forme de néantisation de la fiction. Et de découvrir in fine que « la réalisation ne ressemblera pas au projet », ce qui prouve que le récit en train de se faire, vit par lui-même, échappe peut-être aussi partiellement à l’auteur, il fraie son chemin, non écrit d’avance. « Il y a quelque chose de dangereux voire d’impudique, à dévoiler ainsi les traces d’un corps à corps avec l’écriture ». Écrire, non seulement c’est livrer une bataille, mais toute la question de l’écriture de l’intime, parce qu’elle est révélatrice de secrets, met à nu l’auteur qui devient transparence, et l’on sait qu’une partie de la littérature contemporaine fonctionne autour de cette désormais « rhétorique authenticiste ».
Réfléchissant plus techniquement à un récit à venir, Ernaux se demande s’il faut l’écrire au je ou au on, rejetant la « monotonie du elle », assure-t-elle, or note-t-elle également, le « elle c’est moi », et, en même temps elle se demande « où est le moi » ? Elle se questionne sur le temps des verbes à employer, car il s’agit d’évoquer un moment de sa mémoire personnelle, le présent ou le passé. « Est-ce que le style me porte ? », se demande-t-elle en outre, estimant que ce dernier alimente la dynamique de l’écriture. Et au détour d’une phrase, elle convoque les écrivains lus, tels que M. Proust, C. Rihoit, O. Rolin, Cl. Roy, A. Malraux, M. de Montaigne… non pour se conformer à eux, mais pour les placer par rapport à ses propres perspectives littéraires, comme un regard critique en quelque sorte, ce avec quoi elle se sent en harmonie ou en désaccord, ce qu’elle veut ou ne veut pas écrire. Elle s’attache à comprendre comment un livre – celui des autres – est fabriqué, comment il est fait. Elle discute certains positionnements d’écrivains anciens et modernes et forge ainsi sa personnalité littéraire, ce que confirme cette opinion : « Ce que j’ai envie de faire, je ne sais pas encore et je ne peux demander à personne, moi seule peux sentir ». Et elle assure : « Je tiens à des structures nouvelles ». « Comment travailler ? », s’interroge-t-elle, autrement dit « comment inventer mon écriture » ? Ce qu’elle formule ainsi : « L’un des problèmes structuraux que je me pose, c’est le rapport histoire et mémoire » (mots soulignés par elle-même). Il lui faut dire la vérité de son histoire, ne pas la trahir, en deux mots, ne pas faire de littérature ! Et pour cela il faut unir, lier le couple vie et écriture : « Comment j’en suis venue à vivre-écrire une passion, le cercle, chercher « la naissance du cercle », amour homme-écriture ». Autrement dit, la question est celle de la source de l’écriture, la vie d’Annie Ernaux, la « révélation de soi » qu’il importe de dire. Elle se rend compte que « l’écriture est immersion. Je commence à m’immerger, à être, plutôt, immergée ». Le sujet, au début actif, devient passif face à l’écriture.
Écrire sur soi, c’est toujours aller au-delà de soi, et rencontrer l’autre dans son individualité

Sa volonté d’innover en matière d’écriture s’accompagne aussi d’un projet plus politique, qui fait que de nombreux lecteurs voire de nombreuses lectrices se retrouvent dans les récits d’Ernaux. En effet, elle témoigne dans ses œuvres du passage d’une classe sociale à une autre, comme une « transfuge », selon l’expression du sociologue Pierre Bourdieu. Issue d’un milieu social d’ouvrier puis de petit commerçant de Normandie, elle découvre par l’école, le déracinement et le monde de la culture, si différent du sien, et qui a eu pour effet, de l’éloigner un temps de sa famille, du moins de son père avec qui la communication est devenue, en grandissant, difficile. Toute sa vie, elle va s’interroger sur cette « promotion sociale », fille pourtant de la République sociale, qui s’accompagne peut-être d’un sentiment d’illégitimité et de culpabilité, comme si elle usurpait une identité familiale, en découvrant une nouvelle existence. « Venger ma race », a-t-elle écrit, pour stigmatiser, ceux qui ignorent ou méprisent la richesse des milieux populaires.

L’autre versant de la personnalité qu’Annie Ernaux va construire au cours de sa vie, c’est celui de la femme, désirante et libre, s’assumant totalement. Son féminisme, bien dans notre époque, souhaite ne plus « donner prise au regard surplombant » de l’homme, celui qui l’a blessé au cours de son adolescence, comme elle l’a expliqué lors de son entretien dans le cadre de l’émission La grande librairie du 19 septembre 2022. Elle a eu à subir la violente domination masculine, « la virilité triomphante », le plaisir unilatéral, elle a donc écrit pour s’en libérer, et délivrer toute jeune fille lectrice, en formulant ce souhait : « envie d’un grand roman, d’une individualité, une femme au centre et une vie, l’histoire vue par elle » ? « Sexe, honte et écriture », voilà ce qui demeure d’une expérience fâcheuse… L’écriture répare-t-elle le mal vécu ?
Chez Annie Ernault, il y a également le souci permanent, celui d’avoir pleinement conscience du « lieu » d’où elle écrit, et « comment sont vécus les événements à travers la place qu’on occupe ». Époque, milieu familial, genre, histoire personnelle, etc., tout doit entrer en résonance et avec lucidité pour écrire, sans entraîner de posture rigide ou déplacée.
« Écrire sur soi, c’est aussi écrire sur les autres », déclare Annie Ernaux qui a compris que le temps voire la souffrance qu’elle a endurée en bâtissant une œuvre originale, ne relève pas de l’égotisme, mais qu’en donnant voix au silence, elle a conquis le droit de dire « je », et de ce fait elle s’ouvre à la diversité, à l’altérité, voire à une forme d’universel. Écrire sur soi, c’est toujours aller au-delà de soi, et rencontrer l’autre dans son individualité : « le plus dur, c’est de me dépouiller du regard de la société, de ce que j’imagine qu’elle attend, et auquel, finalement, je ne peux répondre qu’en niant cette attente ». Annie Ernaux a défriché un terrain littéraire, c’est ce pour quoi elle a été récompensée. Elle passe pour être l’une des consciences du monde moderne.
Maurice Blanchot, dans un brillant ouvrage d’élucidation de la création littéraire, intitulé L’espace littéraire, écrivait en 1955 : « L’écrivain ne sait jamais si l’œuvre est faite. Ce qu’il a terminé en un livre, il le recommence ou le détruit en un autre ». Le travail d’écriture d’Annie Ernaux sur la vie et la mémoire, travail patient, instable et progressif, s’interroge en permanence sur lui-même et, par ricochet, il nous interroge, sur nos propres vies et sur le type de discours que nous tenons sur elle.

