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Un article récent du quotidien Le Monde titrait que même si l’océan se mettait à bouillir, il y aurait encore des climato-sceptiques. Un historien ne serait pas surpris de constater que, quelles que soient les évidences qui prouveraient le contraire d’une théorie ou d’une idéologie, il se trouverait des contingents d’individus pour soutenir mordicus qu’ils avaient raison.

On connaît la question de Ponce Pilate à Jésus qui venait de prétendre qu’il était, lui, la vérité et la vie : « qu’est-ce que la vérité ? ». La question mérite d’être posée, même si on pourrait penser que la science triomphante au XXIe siècle aurait établi des faits indiscutables sur à peu près tous les sujets. Or, c’est aujourd’hui que le scepticisme à l’égard de la science bat son plein. On connaît les trumpistes et leurs vérités alternatives. Si encore ils mettaient en avant la relativité des choses, on souscrirait éventuellement, mais dans leur pratique quotidienne, malheur à ceux qui s’opposent à LEUR vérité. Le vice-président JD Vance en est la caricature, lui qui vient dénoncer l’absence de liberté en Europe quand il censure toute opposition chez lui et répand la peur chez les journalistes, les universitaires, les magistrats et même chez les patrons de la tech (personne n’ose plus contredire les maîtres du moment) !

Pour certains, toutes les évidences qu’il aurait fallu acquérir à l’école sont balayées.

Malgré les preuves et même le bon sens, il y en a qui croient encore que la terre est plate ou que l’Homme a été créé il y a six mille ans selon le récit de la Genèse, même si l’Église catholique a depuis longtemps admis que le premier livre de la Bible devait être lu de façon imagée.

Les vaccins seraient dangereux oubliant qu’ils ont sauvé des milliards de vies.  

De plus, pour eux, les personnages qui étaient les leaders des aberrations scientifiques et des crimes abominables resteront des génies, voire des êtres que Dieu avait envoyés sur terre pour établir la « vérité » ou remettre leurs peuples aux premiers rangs de l’humanité.

On trouvera donc encore des hommes et des femmes qui admirent Hitler malgré les 50 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale et ses atrocités. On en trouvera encore qui, à propos des années communistes en URSS, en Europe centrale et de l’Est qui, un brin nostalgique, estimeront qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Pourtant, le « marxisme scientifique » avait aussi produit l’affaire Lyssenko (à laquelle j’avais consacré un article naguère). On en trouvera qui oubliant l’absence de liberté de la presse, les élections truquées et les opposants torturés et/ou exécutés oseront dire qu’il faudrait un Poutine à la France. Et pourquoi pas un Trump qui sème le chaos partout, ne respecte plus aucune règle (la Constitution américaine, le droit international, les accords internationaux par exemple) et utilise la religion alors qu’il est le pire mécréant qu’on puisse imaginer.

On trouvera des hommes et des femmes qui admirent encore des politiciens ou des politiciennes pris la main dans le sac de la corruption ou qui ont prononcé des phrases « horribles » (comme dirait Trump au vocabulaire si limité) révélant à quel point ils étaient déshumanisés.

La pensée des algorithmes

Il y a des mécanismes qui expliquent ces déviations. L’intellectuel américain Timothy Snyder (que j’utilise de plus en plus) par de fines analyses philosophiques et historiques donne quelques exemples.

Ainsi, dans les pays où des courants nationalistes avaient pris le dessus, toutes les turpitudes étaient possibles. « Dans la propagande nazie, les Européens de l’Est étaient des bêtes et des sous-hommes ». Aujourd’hui, en Russie, « des affiches appellent à exterminer les Ukrainiens parce que ce sont des nazis, des Juifs, des gays, des satanistes, des zombies et de la vermine »[1]. Dès lors, il n’y a plus de raison de se dispenser de torturer un corps et de l’humilier et le bourreau trouve sa tâche plus supportable puisque l’Autre n’est plus un être humain mais une chose.

Timothy Snyder montre que les technologies contemporaines s’attaquent d’une façon ou d’une autre à notre liberté et appauvrissent notre capacité à juger de la vérité des choses. « Les algorithmes, écrit-il, repèrent les parties de nous les plus prévisibles et les alimentent jusqu’à supprimer notre personnalité »[2]. L’auteur parle de « déraisonnabilité » qui nous empêche de traiter les informations avec prudence et esprit critique : « nous traitons l’information comme une évidence quand elle semble confirmer ce que nous croyons déjà ». Cela peut signifier que celui qui croit que Trump est un génie ne retient que les infos qui vont dans ce sens. Il sera insensible aux infos contraires. Autrement dit, à une époque où tous les moyens d’informations nous permettent de tout vérifier et d’évoluer intellectuellement, les idées se fossilisent.

La menace sur la démocratie est bien réelle puisqu’elle n’est plus fondée sur la libre pensée mais sur la pensée que les algorithmes nous auront imposée. On pourrait ajouter que la paresse complète le tableau. Il y a tant à lire et à vérifier que l’on est conduit de plus en plus à penser selon tel ou tel site, ou selon telle ou telle personnalité.

Un exemple très concret éclairera les lectrices et lecteurs. Mes articles sont souvent précédés d’un titre que je cherche accrocheur. Ce ne sont pas mes articles que l’on critique parfois mais leurs titres… Inutile de dire que les critiques prouvent que l’article n’a pas été lu. Cocasse est le fait que PPM réservant les articles aux abonnés, certains curieux (mais pas dépensiers) ne lisent que les titres ! Cocasse encore, ceux que je dénonce ne sauront jamais que je me moque de leur comportement : ils ne sont pas abonnés !


Notes :

[1] Timothy Snyder, De la liberté, Gallimard, 2024, p. 76.

[2] Ibidem, p. 154.

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