Parmi les grands textes de la culture française et mondiale, les chansons de geste présentent, entre autres particularités, un singulier mélange d’archaïsme et de modernité. Moins proches du grand public, paradoxalement, que les épopées antiques, malgré un éloignement temporel moindre, ces textes médiévaux nous ont laissés des représentations littéraires de la guerre sur lesquelles je…

Citons immédiatement la traduction moderne de quelques vers de la Chanson de Roland, au risque peut-être, il faut le signaler ici, de choquer la sensibilité de certains lecteurs, notamment les plus jeunes.
« La bataille fait rage et devient générale.
Le comte Roland ne fuit pas le danger.
Il frappe de l’épieu tant que résiste la hampe ; après quinze coups il l’a brisée et détruite.
Il dégaine Durendal, sa bonne épée,
il éperonne son cheval et va frapper Chernuble,
il lui brise le casque où brillent des escarboucles, lui tranche la tête et la chevelure,
lui tranche les yeux et le visage,
et la cuirasse blanche aux fines mailles,
et tout le corps jusqu’à l’enfourchure.
À travers la selle plaquée d’or,
l’épée atteint le corps du cheval,
lui tranche l’échine sans chercher la jointure,
et il l’abat raide mort dans le pré sur l’herbe drue. »
(Laisse 104, vers 1320 à 1334,
Édition et traduction de Jean Dufournet, GF Flammarion, 1993.)

Deux laisses plus loin (la laisse est la strophe des chansons de geste), le texte décrit les exploits militaires d’Olivier, mythique compagnon d’armes du héros Roland :
« Il va frapper un païen, Malsaron,
lui brise son bouclier couvert d’or et de fleurs, lui fait de la tête sauter les deux yeux
et la cervelle lui tombe jusqu’aux pieds.
Il l’abat mort avec sept cents des leurs. »
(Laisse 106, vers 1353 à 1357, Même édition.)
Les quelques lignes qui suivent n’ont pas pour but de revenir sur les multiples analyses dont ces vers ont fait l’objet dans les travaux d’éminent(e)s médiévistes – Jean-Pierre Martin, Jean Rychner, Jean-Charles Payen, Jean Dufournet lui-même, pour ne citer qu’eux. Je voudrais plutôt porter mon attention sur un mélange stylistique qui surprendra sans aucun doute les lectrices et lecteurs non-averti(e)s : corps démembrés et luxe ostentatoire, motifs hétéroclites que les effets de symétrie et de récurrence structurelle se chargent de tisser entre eux.
La guerre serait-elle belle ?
Comme on sait, les chansons de geste célébraient au Moyen Âge les hauts faits de grands chefs de guerre et les actions d’éclat de personnages censés emblématiser la vigueur martiale d’un pays tout entier. Ces épopées comptent parmi les textes fondateurs de la littérature européenne, et la Chanson de Roland, le plus ancien texte littéraire écrit en langue française, est aussi considérée comme l’un des plus complexes. Bien entendu, le milieu académique lui fait la part belle (ce n’est pas moi, accessoirement, qui y verrai à redire) ; mais quel écho ce monument de la littérature, aux formes si typiques, trouvera- t-il auprès du public de notre époque dans un contexte de lecture privée ? Plus exactement, sous son abord archaïque, de quelles manières est-il capable de toucher le lecteur contemporain ? Comment parvient-il, encore aujourd’hui, à nous parler de « nos » guerres ?
La vision détaillée, anatomique, de la violence guerrière, décrite en musique par les chanteurs-jongleurs médiévaux, est une caractéristique des chansons de geste ; lorsqu’elle prend pour objet le corps de l’ennemi « païen », elle participe de ce que Jean- Charles Payen appelle une « poétique du génocide joyeux ». Évidemment, prise dans son sens littéral, une telle poétique est aujourd’hui marquée au sceau de l’étrangeté, voire de la barbarie. Est-elle vraiment d’un autre temps ? Quel rôle joue l’évocation apparemment allègre de la destruction des corps, bizarrement associée à une esthétique de l’opulence, à travers toutes ces descriptions de combattants richement armés ? Que peut déclencher dans nos esprits ce fatras de viscères mêlés aux pierreries et à l’or fin ? La guerre serait-elle belle ?

Les spécialistes se sont largement expliqués sur les différentes lectures possibles de la Chanson de Roland, sur son équivocité, sur la richesse des interprétations parfois contradictoires qu’elle permet. La technique narrative, qui respecte les codes de l’épopée mais comporte également des traits originaux et audacieux, y ménage de nombreux silences, qui engendrent d’heureuses surprises ; un rapprochement entre monde chrétien et monde païen, aussi subtil qu’inattendu, a bien souvent été décelé par les chercheurs. Longuement analysé, le fameux orgueil de Roland, qui refuse de sonner du cor en temps voulu pour appeler à l’aide et condamne ainsi à mort l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne, a fait naître des interprétations allant dans le sens d’une critique de la guerre et de sa démesure ; la beauté de la guerre serait alors un leurre, à l’instar de la grandeur supposée de ses motivations.
Peut-être la (re)lecture d’un aussi grand texte, dont l’ambiguïté irréductible signale le caractère d’exception, est-elle capable de nous (re)donner à voir, encore aujourd’hui, en la stylisant non sans une certaine ironie, l’horreur réelle de la guerre, sous le voile de soie et d’or dont elle se drape parfois.

