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J’ai lu tardivement Moby Dick. C’est tant mieux, me semble-t-il ; car, si je ne prétends pas en avoir tout saisi, il est certain que j’en aurais eu une compréhension encore plus limitée dans ma prime jeunesse. Ce que je voudrais remarquer ici, chers lectrices et lecteurs, c’est l’étonnant mélange de pesanteur et de vivacité qui,…

Bien avant la clôture du long récit, le titre du chapitre « Queequeg dans son cercueil », interrompant les conséquentes dissertations cétologiques qui émaillent le roman, suggère déjà le goût amer des adieux. Voici que le fier harponneur indigène, ami du narrateur Ismaël, est à demi terrassé par une maladie : « mon pauvre compagnon païen et fidèle ami de cœur Queequeg fut pris d’une fièvre qui l’amena près de son immortalité ».

Le style épique du récit de la célèbre traque cède alors la place à un lyrisme tragique empreint de poésie :

« [d]es ombres mystérieuses passaient sur le visage du pauvre Queequeg, tandis qu’il gisait paisible dans son hamac que les vagues marines semblaient doucement bercer pour son dernier sommeil et que la houle océane semblait le soulever toujours plus haut vers le ciel qui l’attendait. »

Ayant réclamé la confection d’un cercueil sur mesure, le digne indigène obtient entière satisfaction du charpentier du baleinier, sommé de donner corps sans délai à « la fantaisie de Queequeg ». S’ensuivent, de la part de l’écrivain, plusieurs traits tragi-comiques : « Ah ! le pauvre gars ! le voilà obligé de mourir à présent ! », s’écrie un matelot. Chacun ayant accédé aux requêtes de l’infortuné camarade, puisque, « de tous les mortels, certains moribonds sont les plus tyranniques », Queequeg fait l’essai de son ultime couche, désireux de « juge[r] de son confort ».

Vivre ou mourir

Mais l’oraison funèbre du sympathique sauvage se transforme en un éloge aussi vibrant qu’inattendu d’une forme d’immortalité du corps et de l’esprit. Dans un revirement narratif plein de panache, mourir ou vivre devient affaire de bon-vouloir.

« Maintenant qu’il avait apparemment pris toutes ses mesures devant la mort, que son cercueil s’était révélé bien ajusté, Queequeg tout soudain revint à la vie, il s’avéra bientôt que la boîte du charpentier était inutile et, à ceux qui lui exprimaient leur ravissement étonné, il répondit en substance que la raison de cette brusque convalescence tenait au fait qu’au moment critique il s’était souvenu d’avoir négligé un petit devoir à terre. Aussi s’était-il ravisé quant à sa mort et il déclara qu’il ne pouvait mourir pour le moment. »

Cet épisode semi-tragique semi-cocasse trace le portrait fantastique d’un Lazare des océans nimbé de gloire, qui se fait le porte-parole d’une singulière philosophie de vie :

« Ils lui demandèrent alors si vivre ou mourir dépendait de sa volonté souveraine et de son bon plaisir. Il répondit : certainement. En un mot, l’opinion de Queequeg était que si un homme était décidé à vivre, une simple maladie ne pouvait le tuer, ni rien, hormis une baleine, ou une tempête, ou quelque agent destructeur de même nature, violent, irrépressible, inintelligent. »

Tel un diable de sa boîte, le ressuscité jaillit de son cercueil, en un sursaut de vie non dénué d’une certaine incongruité.

« Il gicla soudain sur ses pieds, s’étira en tous sens […] et se déclara prêt au combat. »

Ironie suprême, le cercueil, objet d’une double métamorphose, est converti par le harponneur naguère mourant en utile bagage et en audacieuse œuvre d’art :

« Avec une sauvage fantaisie, il utilisa désormais son cercueil comme coffre, y versa le contenu de son sac de toile et y rangea ses vêtements. Il consacra de nombreuses heures de loisir à sculpter sur le couvercle des figures grotesques et des dessins. […] »

Cette « fantaisie » de Queequeg, évoquée à plusieurs reprises par le romancier, participe de la construction d’un imaginaire onirique où l’humour noir nourrit paradoxalement la célébration vitale, aux confins de l’élan épique et de la quiétude contemplative. La terreur de la mort et la mélancolique miséricorde fraternelle s’effacent progressivement devant la fougue irrépressible de la vie. Pareils à l’éclair, de tels moments de fulgurances se détachent au fil d’un texte qui fait la part belle, déjà en son temps, à certaines des urgences de notre époque, sous le vernis suranné d’un pesant traité de cétologie.

(Version traduite de Moby Dick de Melville, édition électronique par Ebooks libres et gratuits, 2007)

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