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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 117 de décembre 1956. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Ceci n’est qu’une brève énumération (certainement très incomplète) des principaux arbres tahitiens[1], de ceux que l’on rencontre le plus couramment, et dont le bois, comme l’écorce et les feuilles, servent à de multiples usages.

 

La famille des Anacardiacées nous offre le vī tahiti (Spondias dulcis) ou pommier de Cythère, plus connu sous le nom impropre d’évitier. Cet arbre qui devient très grand, offre un beau tronc bien droit. Il aime la plaine et les basses vallées, jusque vers huit cents mètres environ. En terrain humide, ses fruits sont très juteux. Ceux-ci, d’un goût délicieux, arrivent à maturité vers juin-juillet. Leur noyau est hérissé. En août, l’arbre se dépouille complètement de son feuillage et semble mort. Son bois, de qualité médiocre, ne sert guère qu’à la construction de pirogues. Les feuilles du vī tahiti servent en médecine indigène.

Le ’uru ou maiore (Artocarpus altilis) est le principal représentant des Moracées. Cet arbre, si répandu dans toute l’Océanie, est devenu célèbre. Qui, en effet, ne se rappelle que c’est à Tahiti, où les Anglais étaient venus chercher des plants de ’uru destinés à être transportés aux Indes, qu’éclata la révolte de la Bounty ?

Le ’uru

Si l’on en croit Nadeaud, le ’uru aurait été importé à Tahiti par des peuples venus s’y fixer bien avant la découverte. Cela peut se défendre, mais il n’en est pas moins vrai que le ’uru est considéré comme originaire de Tahiti[2]. Croissant dans les plaines et près des habitations, ce bel arbre au feuillage diversement découpé selon les espèces[3], fournit des fruits en abondance. Le bois du ’uru, blanchâtre quand il est jeune, tourne au gris sombre lorsque l’arbre est âgé. Les indigènes en font des pirogues. Le ’uru se reproduit par rejets, sauf pour une seule espèce dont le fruit contient des graines. Quelques-unes de ces graines peuvent arriver à germination.

La seule Casuarinacée tahitienne est le ’aito ou bois de fer (Casuarina equisetifolia). C’est le Filao de Madagascar. Cet arbre, presque toujours de grande dimension, offre rarement un tronc droit, mais est plutôt de venue tourmentée. Son feuillage très spécial chante dès que la brise souffle. C’était jadis, pour les Tahitiens, avec le tāmanu et le ’āmae, un arbre sacré. Il était planté clans l’enceinte des marae, et représentait d’après Nadeaud, l’emblème du courage.

Le ’aito croît de préférence sur les plages, mais on le trouve aussi sur les premières collines, jusque vers deux ou trois cents mètres environ. Son bois, excessivement dur et lourd, est pratiquement impossible à travailler. On s’en sert comme poteaux de barrière ou pour en faire du charbon de bois. Celui-ci est de qualité excellente et dégage une chaleur intense.

Le ’ati ou tāmanu (Calophyllum inophyllum) de la famille des Calophyllacées, se trouve en abondance sur presque toutes les plages. Cet arbre, très grand et très beau, fleurit pour ainsi dire toute l’année. Il ne s’élève jamais vers l’intérieur, sauf pour une espèce qui vient parfois sur les hauteurs. Le bois de tāmanu, de teinte acajou, très joli, est fort apprécié en mobilier. Les feuilles et l’écorce du tāmanu entrent dans la pharmacopée indigène.

Rien n’est plus ravissant sur la Côte Est, que ces plages de sable blanc s’étalant à l’ombre d’immenses tāmanu. Ou encore que ces marae en ruines, témoins attardés d’un autre âge, où s’accrochent de vieux tāmanu, arbres sacrés d’autrefois.

Qui ne connait à Tahiti, le tou (Cordia subcordata) de la famille des Boraginacées ? Croissant sur les plages dont il affectionne les débris madréporiques, il offre parfois un tronc droit et magnifique. Plus souvent, sous l’effet des vents, il s’incline et prend des formes bizarres. Ses fleurs qui viennent en octobre et décembre, sont de belle couleur rougeâtre. Ses feuilles et son écorce servent pour la préparation d’un grand nombre de médicaments indigènes. Suivant qu’il croît sur les plages ou plus à l’intérieur, le tou donne un bois allant du brun pale à des teintes très foncées, presque noire. On en fait des meubles magnifiques et de multiples autres objets d’exportation. Pour avoir été coupé d’une façon intensive, le tou se raréfie. Son bois atteint actuellement sur le marché, des prix très élevés. Le plus beau, sans conteste, est celui des Marquises. Presque noir, il offre, après polissage, des veines sombres d’un splendide effet.

Dans les Euphorbiacées tahitiennes, nous trouvons le ti’a’iri ou bancoulier (Aleurites moluccanus). Cet arbre qui pousse très droit presque toujours, atteint une grande hauteur. Les indigènes utilisaient autrefois ses amandes, enfilées sur un bois, pour en faire des flambeaux. Sur le plateau de Rata (Punaru’u) en 1935, s’étendait une immense forêt de bancouliers. Vue de la crête séparant Fautau’a de Punaru’u, cette forêt offrait un dôme argenté. Sous sa voûte élevée, croissaient de nombreux orangers qui, à l’époque, — c’était en août — pliaient sous le poids des fruits. Ce spectacle ravissant valait bien la peine d’une montée pénible. Nous doutons que cela existe encore aujourd’hui. L’écorce du bancoulier sert à préparer un remède indigène souverain pour tous les maux de gorge.

Un arbre que l’on rencontre beaucoup en montagne est le pua (Fagraea berteroana) de la famille des Gentianacées. C’est un des plus beaux arbres tahitiens. Il affectionne les crêtes ensoleillées, vers huit cents mètres d’altitude environ. Sa fleur qui embaume, est blanche en s’épanouissant, et devient jaune avant de se faner. Le pua fleurit au début des mois d’hivernage, septembre-octobre. Il existe aussi en plaine où il fleurit presque continuellement. Il existait, voici une quinzaine d’années, une très grande forêt de pua du côté du mont Marau.

La famille des Malvacées comprend, entre autres espèces, le fau ou pūrau (Paritium tiliaceum de Nadeaud, ou Hibiscus tiliaceum de D. Castillo[4]), le ’āmae ou miro (Thespesia populnea) et le Broussonetia papirifera[5]. Ce dernier, autrefois très abondant, a presque disparu aujourd’hui. Son écorce servait aux indigènes à fabriquer le « tapa » avec lequel se confectionnaient les vêtements. Le pūrau et le ’āmae sont très répandus à Tahiti où on les trouve sur presque toutes les plages. Le pūrau donne un bois très recherché en menuiserie. Suivant l’espèce, l’âge, et surtout le sol où s’est développé l’arbre, ce bois est blanchâtre, violacé ou veiné de brun. Poli et ciré, il donne des teintes ravissantes. Les indigènes l’emploient à la fabrication de leurs pirogues. Il est également utilisé pour faire du charbon de bois, mais celui-ci est de qualité inférieure. Les fleurs du pūrau entrent dans beaucoup de remèdes indigènes. Fleurs, feuilles et bois servent d’ailleurs à de multiples usages.

Le ’āmae ou miro, qui sert beaucoup également en médecine indigène, croît comme le pūrau, sur les plages et vers l’intérieur, jusque vers 900 mètres d’altitude. C’était jadis un arbre sacré que l’on plantait près des marae. Il donne un bois, rose lorsqu’il est jeune, du genre palissandre, et qui est apprécié en menuiserie. On l’appelle à tort ici « bois de rose », alors qu’il ne l’est pas. Le vrai bois de rose, qui appartient à la famille des Légumineuses[6], est celui que les anglais nomment Tulip-Wood et les portugais Sebastiano d’Arruda[7].

Le ’ōrā ou banian (Ficus prolixa) et le mati (Ficus tinctoria) sont tous deux des Moracées. Le premier est un arbre qui atteint d’énormes dimensions. Ses racines aériennes sont très employées dans la préparation de certains remèdes. Il croît dans les plaines ou les vallées. Ses baies sont recherchées des Tourterelles Vertes qui en sont friandes.

Le ’ōrā ou banian

Le mati est un petit arbre à branches diffuses. Il recherche les collines et semble devenu assez rare aujourd’hui. Ses feuilles sont jaunâtres sur le dessus et rougeâtres en dessous. Le suc des fruits de mati préparé avec des feuilles de tou, donne une très belle teinture rouge, connue depuis toujours des Tahitiens.

Dans la famille des Myrtacées, se rangent le ’āhi’a tahiti (Syzygium malaccense), le hotu (Barringtonia asiatica[8]) et le puarātā (Metrosideros collina).

Le ’āhi’a tahiti, très commun en plaine et en vallée, devient souvent un bel arbre au feuillage vert et luisant lorsqu’il est ombragé. À l’époque de sa floraison, il se couvre d’une multitude de petites houppettes rouges qui, en se fanant, font au sol un beau tapis pourpre. Ses fruits, blancs ou rouges suivant l’espèce, sont délicieux et ses feuilles, comme celles de beaucoup d’arbres tahitiens, servent en médecine. Le bois de ’āhi’a est rouge, un peu de la couleur de celui du pommier. Il est rarement utilisé.

Le hotu qui affectionne les plages, est un arbre magnifique au feuillage abondant, d’un vert sombre et lustré. Ses fruits, comme ceux du hora[9], servaient aux indigènes à enivrer le poisson.

Le hotu

Le puarātā offre deux variétés d’arbustes qui croissent sur les collines, et une variété d’arbres, le M. vitiensis[10]. Ce dernier que l’on rencontre en altitude, vers 1500 mètres, est un bel arbre, qui peut devenir de grande taille. Nous en avons vu de beaux spécimens sur les crêtes, en arrière du Pic Vert. Son bois est assez dur et pourrait sans doute servir en menuiserie, mais nous ne pensons pas qu’il ait jamais été employé. Le puarātā vitiensis fleurit en décembre et janvier, et sa fleur ressemble beaucoup à celle du ’āhi’a tahiti.

Il serait certes superflu que nous nous étendions sur le ha’ari ou cocotier (Cocos nucifera) famille des Arécacées. Cet arbre, richesse de notre Océanie française, est vraiment un don du ciel. Tout en lui sert, des racines aux fruits, en passant par les feuilles et le tronc. Son bois, très dur à travailler, est splendide.

A côté du cocotier, le fara ou pandanus (Pandanus tectorius) des Pandanacées, a, lui aussi, une place de choix. Très répandu sur toutes les plages où il croît parfois en véritables forêts, ses feuilles, selon l’espèce, servent à couvrir les maisons ou à faire des pailles à tresser. Son fruit et sa fleur entrent dans la confection des couronnes. La fleur du pandanus, toute blanche, dégage une odeur délicieuse. Le bois de pandanus, quoique peu employé, est cependant d’un très bel effet en tabletterie et marqueterie.

Le māpē (Inocarpus fagifer) se range dans les Papilionacées. Cet arbre de haute futaie, aux feuilles coriaces et aux petites fleurs, recherche les plaines marécageuses ou les vallées humides. Son tronc se divise en lames profondes. Le māpē se groupe de préférence en forêts. Son fruit, large amande comestible, est consommé par les indigènes après cuisson. Le māpē fournit un bois très recherché pour en faire du charbon. Il existe, sur les bords de la rivière Vaiote, au Pari de Tautira, une allée de māpē splendides qui forment voûte au-dessus de la rivière et sembleraient presque avoir été plantés de mains d’homme. Ils escaladent les ruines d’un vieux marae qui existe dans cette vallée.

Le māpē

Le nono (Morinda citrifolia), famille des Rubiacées, plus souvent arbuste qu’arbre, est très répandu sur les plages et les premières collines. Il est surtout connu pour la matière colorante que l’on retire de sa racine. Cette matière fut étudiée, voici bien des années, par le chimiste Anderson[11] qui lui donna le nom de « morindine ». Le fruit et la feuille du nono servent en médecine indigène.

De la même famille est le mara (Neonauclea forsteri), très grand arbre des vallées dont le bois très dur, de couleur jaune, et imputrescible à l’eau de mer, sert à faire des poteaux de wharf. Le mara fleurit vers juin-juillet. Il sert parfois à construire des pirogues, mais la densité de son bois le fait peu rechercher à cette fin. Il ne semblerait pas qu’on l’ait jamais utilisé d’autre façon.

Et pour clore cette trop courte énumération des principaux arbres indigènes, voici le toi (Alphitonia zizyphoides) de la famille des Rhamnacées. C’est un bel arbre des vallées ; il ne vient jamais en bordure de mer. Il fleurit de janvier à mars. Autrefois très commun à Tahiti, il semblerait s’y raréfier. Mais il existe à Moorea. Son bois, d’une belle couleur rosée, peut faire de beaux meubles. Il est pourtant peu employé.

Le toi

Ce sont là, parmi beaucoup d’autres sans doute, quelques-uns de nos arbres indigènes. Certains, peu connus, mériteraient d’être sortis de l’ombre. Mais peut-être alors la hache s’attaquerait-elle aussi à eux ? Alors, mieux vaut sans doute les laisser à leurs vallées humides ou à leurs crêtes ensoleillées, continuant ainsi à être la joie des yeux des coureurs de montagnes.

Yves Malardé

Texte : Société des Études Océaniennes

 

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Notes :

[1] Note de la SEO : afin de faciliter la lecture, nous avons mis à jour directement dans le texte les noms botaniques des espèces et des familles, ainsi que l’orthographe des noms tahitiens des plantes.

[2] Note de la SEO : l’arbre à pain est effectivement originaire de l’Ouest du Pacifique et a été introduit dans l’archipel de la Société au moment du peuplement polynésien ; il s’agit d’une introduction polynésienne.

[3] Note de la SEO : l’auteur utilise le mot « espèces » mais il faut comprendre « cultivars ou variétés cultivées ».

[4] Note de la SEO : aujourd’hui Hibiscus tiliaceus.

[5] Note de la SEO : le mûrier à papier appartient aux Moracées comme l’arbre à pain et non aux Malvacées.

[6] Note de la SEO : le bois de rose du Brésil est Aniba rosodora appartenant à la famille des Lauracées.

[7] Note de la SEO : informations probablement tirées de Guibourt N.-J.-B.-G. 1876. Histoire naturelle des drogues simples, ou Cours d’histoire naturelle professé à l’École de pharmacie de Paris. Tome 3. Librairie J.-B. Baillière et fils, Paris.

[8] Note de la SEO : Barringtonia asiatica appartient à la famille des Lécythidacées et non des Myrtacées.

[9] Note de la SEO : ce sont les racines du hora (Tephrosia purpurea) qui sont employées et non ses fruits.

[10] Note de la SEO : le Metrosideros vitiensis est une espèce restreinte au Vanuatu, à Fidji et aux Samoa ; l’auteur indique probablement une forme de grande taille de M. collina.

[11] Anderson T. 1849. XXIX. On the Colouring Matter of the Morinda citrifolia. Transactions of the Royal Society of Edinburgh 16: 435-443.

 

 

Précision : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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