L’anthropologue Maurice Godelier vient de publier l’ouvrage Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle), accompagné d’une question essentielle, lorsqu’on observe la géopolitique mondiale actuelle : peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser[1] ? Ce chercheur reconnu, utilisant sa grande connaissance de l’histoire des pays, des empires et des peuples, expose un certain nombre de problématiques de notre monde, tel qu’il a été et devient. Ses opportunes réflexions viennent en résonance avec l’actualité immédiate et nos propres questionnements.

Ce n’est donc pas tant une étude critique du livre qui est proposée ici, que la rencontre d’interrogations communes et contemporaines qui a, bien entendu aussi, pour objectif d’inciter à lire à Tahiti cet ouvrage passionnant et sans concession.
Né en 1934, Maurice Godelier a travaillé comme anthropologue à partir de 1967 dans la tribu des Baruyas en Papouasie Nouvelle-Guinée, dont il a tiré le livre La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, (Fayard 1982), et il fut président de la Société des Océanistes de Paris de 2001 à 2016[2]. En nous appuyant sur certains aspects de l’essai de Maurice Godelier, nous allons nous demander comment cet ouvrage est susceptible d’alimenter notre réflexion d’honnête homme contemporain qui cherche à comprendre notre époque, en nous méfiant de toutes les insignifiances intellectuelles, les faux débats (présents notamment sur les réseaux sociaux) et les « prêt-à-penser » qui nous sont proposés sans cesse. On a, ainsi, tout vu à l’œuvre lors des récentes élections législatives de 2024.
Jadis, on nous assurait que le libéralisme économique permettait l’enrichissement et la prospérité (souvent d’une seule catégorie de la population), le progrès social, la tolérance voire la liberté individuelle et les transformations culturelles positives. Il créait les conditions possibles d’une monarchie tempérée ou d’un régime politique représentatif, qu’au XVIIIe siècle on nommait (chez Diderot ou Montesquieu) la République qui devint pour nous la démocratie. Et Tocqueville, de son côté, associait toujours dans ses réflexions démocratie et égalité. Dans ce cadre tel qu’il est posé, on peut néanmoins se demander ce qu’il en était de ces normes et valeurs « métropolitaines » dans les colonies de ces empires, ou dans des pays sous influence directe des grandes puissances[3].
Aujourd’hui, sur les décombres des régimes totalitaires, marxistes ou non, émergent de puissants contre-modèles sociétaux qui contestent ou combattent l’idéal démocratique. Par exemple la Chine et ses routes de la soie, un pays qui monte en puissance et devient l’usine du monde, ou encore les pays qui refusent de se situer dans le champ occidental ou le rejettent après en avoir été très proches, sans omettre l’opportunisme voire l’attentisme de nombreux pays dits du « sud global », en particulier depuis l’agression russe en Ukraine qui ne veulent se fâcher avec des pays perçus comme influents et en devenir. Ces éléments d’actualité sont-ils les signes que l’Occident s’est fragilisé et est en train de perdre son leadership d’influence dans le monde, ou bien que le pouvoir théorique des peuples fait peur à de nombreux gouvernants, de la Chine à la Russie au monde arabe, et à nouveau récemment dans quelques pays d’Europe ? La question mérite d’être posée.
L’ouvrage de Godelier est composé en trois parties distinctes : en premier lieu la mainmise de l’Occident sur le monde, puis le grand tournant du XXe siècle, enfin l’interrogation vers un autre monde ? Le plan énonce clairement la démarche intellectuelle de l’anthropologue qui souligne, dans la durée, ce que fut le pouvoir de l’Occident et le renversement de position que l’auteur cherche à expliquer. Il expose d’abord comment la puissance européenne s’est, au sein de ses propres frontières, progressivement imposée grâce à la « science, l’industrie et le système capitaliste », avant de s’exporter sous le régime du colonialisme. « Vers 1900, dix pays européens, dont la Russie du Tsar, contrôlaient 45 % du total des terres émergées… » rappelle l’auteur.L’évangélisation, avec la conversion aux différentes religions chrétiennes, ainsi que le concept laïc de mission civilisatrice, ont justifié moralement et idéologiquement les conquêtes impérialistes. « Après 1945 l’édifice colonial s’effondra » avec les indépendances, et ces pays sont « immédiatement pris dans les nouveaux rapports de puissance et d’intérêt », complète Maurice Godelier.
L’Occident s’est érigé en « modèle… à imiter ou à combattre »
Les premières réflexions de l’ouvrage expliquent les raisons de cet essai : « comment une poignée de peuples… ont-ils pu réussir… à coloniser 45 % des terres émergées, soumettre leurs populations, exploiter leurs ressources ? Pourquoi, depuis le XIXe siècle, est-ce l’Occident qui a créé l’essentiel de la base matérielle, technologique et scientifique des sociétés contemporaines ? ». On pourrait ajouter également « la base » intellectuelle qui a permis de théoriser le capitalisme, l’économie de marché et a inventé, grâce à la conquête de la liberté de penser : le marxisme, l’anarchisme, le totalitarisme, mais aussi les mouvements de libération, etc. A ces questions, Godelier en rajoute une autre : « Pourquoi, pour se moderniser, les sociétés non occidentales ne se sont-elles pas contentées d’emprunter à l’Occident ses technologies, mais ses institutions, parlement, constitutions, banques, codes de commerce, etc. ». L’Occident s’est donc érigé en « modèle… à imiter ou à combattre ».

La deuxième partie du livre montre comment, au cours du XXe siècle, l’histoire avance avec la mise en cause de l’Occident, en interne[4] et à l’échelle internationale (avec le communisme et les décolonisations). Dans la troisième partie, Godelier évoque la situation actuelle du monde musulman présentée comme une « victoire contre l’Occident », la « disparition » du modèle socialiste et le « règne du capitalisme mondialisé ».
La démonstration de Maurice Godelier est planétaire et transhistorique : il étudie autant les processus et les raisons de l’expansion européenne à partir de la Renaissance, que l’empire russe avec le communisme stalinien et sa chute, que la Chine qui se nourrit des découvertes occidentales (profitant d’un défaillant système de réciprocité économique), du transfert de technologie (sans partager ses domaines d’invention) pour rattraper son retard, et a abandonné l’économie communiste, usée et inopérante, pour se hisser peu à peu à la première place de l’économie mondiale, en vue de dominer la planète : « en tant que dictature, elle rejette et combat la démocratie », précise Godelier[5]. Ce dernier passe en revue l’histoire récente de l’Iran avec « une occidentalisation forcée » qui a abouti à un échec et l’avènement de la République islamique depuis plus de quarante ans, de l’Indonésie « « de la démocratie dirigée à un islam tolérant », enfin le monde musulman « premières victoires contre l’Occident ».
Mais Godelier part de son expérience dans la tribu des Baruya en Papouasie qui venait, peu avant son arrivée, de perdre sa souveraineté au profit de l’Australie. Certains habitants, déclare-t-il, veulent désormais porter un nom chrétien, anticipant l’arrivée des missionnaires. Pourquoi se demande l’anthropologue ? « Pour être moderne, lui répond-on, être moderne c’est suivre Jésus et faire du business ». Et l’anthropologue de déclarer : « Les colonisés ne subissent jamais passivement la colonisation, ils s’en emparent pour en tirer des avantages et une nouvelle identité »[6]. L’expérience de cette tribu pragmatique illustre un exemple de « mondialisation et d’occidentalisation », avec en filigrane l’ouverture au monde et le déclin de la culture traditionnelle.
La conclusion du livre reprend les grands moments de la démonstration. Se moderniser pour la Russie comme pour la Chine, a consisté à abandonner l’économie communiste au profit du capitalisme, dégagé de ses (modestes) prétentions politiques et morales. « Le capitalisme mondialisé » n’est plus soucieux aujourd’hui de la démocratie, si tant est qu’il l’a vraiment été dans le passé, il est devenu « indifférent aux régimes politiques » : Seuls dominent sa propre liberté d’agir, la perspective et l’attrait du gain. Adieu donc l’idéologie libérale ! Le développement des échanges économiques ne favorise donc pas -ou plus- les idéaux démocratiques. « Le parti dirige tout » en Chine, les nouveaux grands pays industriels choisissent des voies autoritaires. Poutine a créé une dictature sans que ne s’émeuve l’Occident qui l’a pourtant bien aidé (le pétrole et le gaz russes n’y sont pas étrangers) en avalant plus que des couleuvres (l’annexion de la Crimée en 2014, les élections truquées, etc.). L’important, c’est le business qui favorise un nouveau type de dominations, intérieures d’abord, puis internationales (en vue des votes à l’ONU[7]). Un business favorisé, dans les pays totalitaires, par un soutien massif de l’Etat à l’industrie (ce que l’Europe a essayé de défaire), par des monnaies au change sous-évalué et des faibles salaires (comme au temps de l’industrialisation européenne au XIXe siècle), puisqu’il ne peut y avoir de syndicat et donc de revendications.
Notes :
[1] Godelier Maurice, Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle), peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ? CNRS Editions, Paris 2023, 500 pages, 25 €
[2] Fondée en 1945 à Paris au musée de l’Homme, le premier président a été le pasteur Maurice Leenhardt (1878-1954), longtemps missionnaire et ethnologue en Nouvelle-Calédonie, et le premier secrétaire général le R. P. Patrick O’Reilly (1900-1988) de la Société de Marie qui a publié de nombreux ouvrages sur la Pacifique, notamment la Bibliographie de Tahiti et de la Polynésie française (1967).
[3] L’historien Jean-Marc Regnault a publié, il y a une vingtaine d’années, le livre La France à l’opposé d’elle-même, qui énonce cette problématique du différentiel politique existant entre métropoles et colonies.
[4] Avec les deux guerres mondiales et la critique de l’impérialisme, pensons-nous.
[5] M. Godelier rappelle opportunément que « le XXe siècle commence avec trois rejets : la Russie communiste rejette à la fois le système capitaliste et la démocratie, les Allemands et les Italiens rejettent la démocratie mais gardent le système capitaliste qu’ils mettent au service d’une dictature dans la perspective d’une nouvelle guerre ».
[6] Ces travaux se rapprochant de ceux de l’anthropologue américain Matshall Sahlins (1930-2021) qui a cherché à démontrer comment les sociétés, dites traditionnelles, lorsqu’elles sont confrontées à l’altérité occidentale, la subissent certes, mais évoluent et se transforment, par emprunts (La découverte du vrai sauvage, Gallimard 2007).
[7] L’ONU, ce « machin » dont parlait De Gaulle, est bien absente des conflits actuels et totalement impuissante face aux drames humains qui se jouent (Ukraine, Gaza, Soudan, etc.).
