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Les gouvernants doivent rêver de réformes économiques et sociales qui ne feraient que des gagnants ; elles seraient tellement faciles à faire adopter ! Malheureusement, dans la réalité, les réformes produisent des gagnants et des perdants, les premiers étant souvent diffus et imparfaitement identifiés tandis que les pertes des seconds sautent aux yeux de tous. On peut…

Les économistes devraient aider à voir si les gains l’emportent sur les pertes et si le bénéfice social net est équitablement partagé. Mais comme souvent en pareilles circonstances, la politique et l’idéologie risquent très vite de prendre le pas sur le raisonnement scientifique. Les économistes les plus connus pour leur engagement politique à gauche, comme Thomas Piketty ou Daniel Cohen, sont opposés à la réforme, qu’ils jugent non nécessaire et injuste. Au contraire des économistes moins marqués idéologiquement, comme Philippe Aghion ou le prix Nobel Jean Tirole, soutiennent globalement la réforme. Afin d’éviter le reproche d’une préférence idéologique, l’économiste pourrait se contenter de présenter les différents menus et leurs coûts, c’est-à-dire les différentes options en donnant les avantages et inconvénients de chacune d’elles, et dire à la fin « à chaque citoyen de faire son choix en connaissance de cause ». Mais cela n’empêche pas de préciser si tel ou tel projet de réforme présente des gains nets positifs et si ceux-ci sont assez équitablement distribués.  

Un point de repère, offrant une garantie de neutralité vis-à-vis de la politique française, se trouve dans l’appréciation de nos systèmes de retraites européens par un panel d’une quarantaine des meilleurs économistes exerçant dans les grandes université américaines (interrogés dans le cadre du Forum IGM de l’Université de Chicago). En 2018, il leur a été demandé de se prononcer sur la proposition suivante : « Dans les pays européens où la part des plus de 65 ans est croissante, il y a des bénéfices sociaux nets à repousser les âges de départ à la retraite dans les systèmes de retraites par répartition, afin que ces âges reflètent mieux l’allongement des espérances de vie ». Une très large majorité des experts consultés (88 %, après pondération des réponses par leur degré de confiance) approuvent la proposition, tandis que 9 % sont incertains de leur réponse et que seulement 3 % affichent un désaccord.

Le système français est perfectible

Le système français n’est pas évalué parmi les meilleurs. Classé parmi un ensemble de 44 systèmes de retraites dans le monde, il obtient la note insuffisante de C+ (sur une échelle entre A et E) pour son mélange d’avantages d’une part et de manques d’efficacité et de soutenabilité d’autre part (voir le Mercer Institute Global Pension Index, 2022). Avec des dépenses annuelles correspondant à près de 15 % du PIB (contre une moyenne de 13 % pour les 27 pays de l’Union européenne), il permet aux Français de profiter de leurs retraites en moyenne pendant 23,5 ans pour les hommes et 27,1 ans pour les femmes, contre respectivement 20,1 et 23,1 pour les Allemands par exemple). Par ailleurs, ce système de retraite se combine à une faible activité entre 55 et 64 ans : la France a un taux d’emploi des seniors parmi les plus faibles des pays avancés.  

Maintenir ce système sans changement ne constitue cependant pas une option tenable. L’allongement de la durée de vie et une faible augmentation de la productivité (production par travailleur) font que la pression sur les actifs devient trop forte pour assurer la pérennité du système par répartition. Nous avions cinq actifs pour un retraité en 1950, seulement 2 pour 1 aujourd’hui (3 pour 1 en moyenne dans le monde) et on prévoit environ 1,7 pour 1 en 2040. Les déficits ne peuvent que s’accroître : 1 ou 2 milliards d’euros prévus en 2023, environ 12 milliards par an vers 2030, puis 24 milliards vers 2040. Certains minimisent ces montants en faisant observer qu’il ne s’agit que d’un faible pourcentage du PIB, entre 0,5 % et 0,8 %. Or cela représente l’équivalent du budget de la Justice par exemple. Il est vrai que les dépenses publiques durant la pandémie de Covid 19 nous ont habitués à de plus gros déficits, mais au prix d’un accroissement intenable de la dette.  À long terme, la hausse de ces dettes ou leur comblement par des suppléments d’impôts ne seraient pas économiquement soutenables. Un affaiblissement de la crédibilité financière de la France et une hausse corrélative des taux seraient catastrophiques pour nos budgets publics et pour le financement des investissements publics indispensables dans une période où il faut tout à la fois améliorer le système de santé, faire face au changement climatique, restaurer l’efficacité du système scolaire, ou encore satisfaire les besoins croissants en matière de sécurité, de justice et de défense nationale.

Trois options au choix

Il n’existe dès lors que trois véritables options : augmentation des cotisations des actifs, diminution des pensions de retraites, rallongement de la durée des cotisations et rallongement de l’âge légal de départ à la retraite (avec une possibilité de combinaison entre elles, comme cela a été fait en Grèce en 2016 sous le gouvernement de gauche d’Alexis Tsipras). La France a déjà un système de système de financement des dépenses sociales par des prélèvements très lourds sur les actifs, d’où il résulte à la fois des salaires nets faibles et des charges patronales parmi les plus élevées du monde. Augmenter les cotisations sociales ne ferait qu’alourdir encore le coût du travail en engendrant du chômage. Baisser les pensions de retraite ne semble pas envisageable alors même que les niveaux individuels des pensions ne sont pas particulièrement élevés.

La solution du rallongement des années travaillées apparaît ainsi comme la solution présentant le meilleur bilan social net. Le débat devrait surtout porter sur les aménagements en termes d’équité d’une telle mesure : prise en compte de la pénibilité des métiers, des conditions de santé des seniors et des parcours incomplets comme ceux de beaucoup de femmes. Le choix final reste politique, mais la recherche de l’intérêt devrait l’emporter sur les crispations individuelles ou catégorielles.

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