Bien avant moi, un travailleur social, Rémi Cizeron, avait mis en évidence, dans un ouvrage, la division sociale existante entre deux univers s’exprimant géographiquement entre un côté « mer » et côté « montagne ». Si les découpages géographiques ont évolué, la coexistence et le développement d’une société à deux vitesses se poursuit.Photo mise en avant : Distribution de…
Te Metua Pouvanaa Oopa du haut de sa statue est témoin de ces deux mondes. Dans son dos, est concentré le monde du pouvoir. À ses pieds, ce sont de nombreux Polynésiens dans la misère et l’errance. Vivant aujourd’hui, il serait certainement choqué de voir tant de misère frappant son peuple… Un simple parcours à pied partant du parking de Tarahoi rejoignant les alentours de la cathédrale, la gare de départ des bus jusqu’aux alentours de la CPS peut donner l’occasion à chacun d’entre nous de voir sinon de regarder des dizaines de personnes de tous âges en situation précaire et en errance, assises ou allongées sur les trottoirs et réclamant avec plus ou moins de véhémence leur pain ou leur petit pécule quotidien. Le phénomène de l’errance et la montée de la précarité sont en pleine expansion même si cela ne « crève » pas les yeux d’un grand nombre de Polynésiens et de décideurs.
Dans le même espace géographique allant de l’assemblée de la Polynésie française, au siège du gouvernement, au CESEC, au Haut-commissariat jusqu’à la CPS, un grand nombre de décideurs bénéficiant de parkings privés et de bonnes rémunérations et indemnités côtoient souvent en l’ignorant et sans le rencontrer (pour cela il faut marcher dans la rue) ce monde de la précarité et de l’errance. Les instances du pouvoir sont dans une grande proximité géographique de la misère mais dans une grande distance existentielle avec ces gens de la rue qu’ils ne voient, ne regardent pas et avec qui ils n’entrent pas assez en dialogue sauf les équipes du père Christophe.
« Boulevards » de l’errance et de la précarité

Ces « boulevards » de l’errance et de la précarité sont l’expression de cette division et opposition grandissante entre un monde de décideurs de toutes natures appartenant plutôt au monde de l’aisance et qui prétendent conduire une grande politique sociale tout en laissant une part grandissante de la population dans l’assistanat et la dépendance. Quand le Président dit que son regret est de ne pas avoir soutenu davantage les épiceries solidaires, cela révèle de la vision sociale sous-jacente. Ce n’est pas seulement de pain ou d’aumône dont les gens ont besoin, mais de justice et de dignité. C’est d’ailleurs le discours du Pape. C’est par des salaires suffisants, des pensions de retraites minimales et des logements décents que la majorité des Polynésiens pourront faire face à leurs besoins et obligations familiales (se nourrir, se soigner, assurer l’éducation, accéder à la culture).
Parmi les grands défis que les futurs décideurs du Pays devront relever, c’est la justice sociale et une meilleure répartition des richesses et revenus. C’est le meilleur moyen pour mobiliser les énergies. Quand, dans une société, des jeunes préfèrent vivre de l’aumône et de la charité publique plutôt que de chercher un travail pour en vivre, cela veut dire qu’un ressort est cassé.
Encore faut-il proposer des contrats de travail qui ouvrent des droits et revenus suffisants. Sinon, ce sera une vie dans la rue articulée autour des quatre éléments : charité + paka + alcool + prostitution.
Trois citations
Je terminerai mon propos par trois citations. Ce sont d’abord les paroles de Louise Michel, cette femme révolutionnaire combattante de la fin du XIXe siècle qui écrivait : « S’il y a des miséreux dans la société, des gens sans asile, sans vêtements et sans pain, c’est que la société dans laquelle nous vivons est mal organisée. On ne peut admettre qu’il y ait encore des gens qui crèvent la faim quand d’autres ont des millions à dépenser en turpitudes. C’est cette pensée qui me révolte. »
Un deuxième témoignage nourrira notre réflexion. C’est celui de sœur Emmanuelle : « Regarder l’autre, l’écouter, lui sourire, s’intéresser à lui, d’après moi, c’est le commencement de l’être humain. »
La troisième citation est de Victor Hugo, qui disait : « Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, Messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. »
Dans ce temps de débat des Territoriales, il est utile de bien redéfinir les enjeux et les politiques à conduire.
