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Il n’y a pas que sur les trottoirs de Papeete qu’on tend la main en espérant la générosité des passants ! Soit dit en passant, des mains de plus en plus nombreuses. À Tahiti, la misère s’est faite Vishnou. Elle se cache à peine sous les porches tandis que des Porsche sillonnent nos rues et nos routes. Excusez-moi, j’aurais dû dire « notre route » puisqu’elle singulière…

Peretiteni est allé à Paris espérant qu’il pourrait revenir avec 15 milliards dans son escarcelle. Je n’arrive pas à imaginer ce que représente cette somme. Combien de valises seraient-elles nécessaires ? Des valises qui dévalisent l’État, mais une demande que l’État n’avalise pas. En entendant son ami polynésien formuler sa prière, Emmanuel Macron avala sa salive et faillit se faire la malle. Mais vous le connaissez, Emmanuel, il va droit au but.

« Édouard, lui dit-il, tu sais que les enseignants réclament beaucoup d’argent pour leurs élèves, pour multiplier les postes de profs, construire des écoles et les équiper et accessoirement pour leurs salaires ; que les magistrats veulent raccourcir les délais entre les faits et les jugements à coups de dépenses énormes ; que les policiers veulent des policiers et des équipements (des voitures plus confortables) ; que le corps médical veut davantage de soignants mieux payés et des lits dans les hôpitaux ; que les automobilistes aimeraient des routes meilleures et sans péages ; que les épiciers voudraient qu’on importe de grosses quantités de moutarde ; que les ultramarins voudraient que la Métropole soit plus près d’eux tout en voulant larguer les amarres… et que tous les Français voudraient payer moins d’impôts ! Alors, je fais comment ? Je suis sûr que tu me comprends et qu’en tant qu’ami, tu ne vas pas surcharger mon va’a ».

Peretiteni rougit d’aise. Emmanuel avait trouvé le bon argument avec un mot en reo mā’ohi. Un long silence s’établit. Puis les couloirs de l’Élysée retentirent d’un tonitruant : « Bon, Édouard ! je ne vais pas te laisser tomber ».

Peretiteni était aux anges. La solidarité nationale allait donc jouer. C’est pourquoi sur les antennes de la chaîne du Pays, Édouard put affirmer que le président Macron n’était pas contre de contribuer au redressement de la CPS (CPS = Comptes pillés sempiternellement). MAIS, il prendrait son temps. Il attendrait surtout que le Pays fasse sien la formule : « Aie deux toits et le ciel tes deux draps ». Le refus présidentiel était trop poli pour être au net ! Le flou subsisterait le temps des élections.

Cela faisait quelques semaines que je n’avais pas appelé l’Élysée et j’ai profité d’un court moment où son locataire n’était pas dans des capitales lointaines pour expliquer la politique de la France et présenter Brigitte à ceux qui ne la connaissaient pas encore. Qu’avait donc décidé le Président pour aider la Polynésie ?

« Tu comprends, Maeva, il m’est difficile de demander aux Français de se serrer la ceinture pour aider l’administration obèse de Polynésie à multiplier les dépenses. Regarde le budget de l’APF ! Cinquante-sept représentants ! Est-ce bien utile ? Regarde le CESEC ? Combien d’avis ont-ils été suivis d’effets ? Et le budget de la CPS grevé par le tabac, l’alcool et la malbouffe ? Bien sûr, mon ami Édouard n’y est pour rien ou presque pour rien. Il a hérité de tout ça. Mais puisque le Conseil d’État lui permet de se représenter, il pourrait renvoyer l’ascenseur ». OTIS soit qui mal y pense !

« Président, osai-je répliquer, vous faites le jeu de certains opposants qui réclament à peu près ce que vous souhaitez ».

« Sauf, me coupa-t-il, qu’ils avaient soutenu en son temps, le dirigeant qui est à l’origine de toutes les dépenses excessives et inutiles ».

Je fus scotchée par la connaissance du monde politique local qu’avait Emmanuel. Ce dernier poursuivit par un truculent « saperlipopette ! »

« Saperlipopette ! Ces gens-là envisagent-ils une meilleure répartition des richesses ? ».

« Mais, Président, en Métropole vous avez baissé les impôts des plus riches qui se sont trouvés des niches fiscales. Les riches se sont fait chiches pour contribuer. Ils ont remplacé la devise (un mot qui touche aussi à l’argent) de la République par Riche, Niche, Chiche ».

Emmanuel éclata de rire : « toujours douée pour jouer avec les mots… Satanée Maeva ! ». J’eusse préféré qu’il me qualifiât (et non califat) de « sacrée Maeva ! » car dans satanée, il y a Satan et je n’ai pas d’affinités avec Belzébuth, que diable ! Puis il argumenta :

« Moi, j’ai baissé les impôts qui repoussaient les investisseurs hors de nos frontières pour qu’ils viennent créer des emplois chez nous. Que font les très riches en Polynésie ? ».

« Je crois savoir que leur argent ruisselle en Nouvelle-Zélande, au Chili et peut-être aux États-Unis ».

« Justement, il ne ruisselle pas là où il faut, alors si leurs surplus aidaient à rendre leur société plus juste, on ne devrait pas taper dans les poches des contribuables métros qui sont moins riches qu’eux ! ».

Je n’avais jamais réfléchi au fait que la « solidarité nationale » permet à certains de chez nous de creuser les inégalités et d’écoper les ressources des contribuables ultracontinentaux.

Emmanuel raccrocha car j’entendis Brigitte sur une autre ligne lui demander de goûter la soupe du soir pour qu’il lui dise si elle était à son goût. Il me quitta donc pour aller à la soupe comme le font beaucoup de politiciens. Mais je sais qu’Emmanuel choisit toujours ses mots. Si Brigitte l’appelle à la soupe, lui, il décide d’aller goûter le potage. C’est ce qui le différencie des politicards au vocabulaire limité.

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