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La question pourrait paraître irrévérencieuse. Pourtant, après un week-end pré-électoral où deux hommes censés appartenir à la catégorie des Metua ont tenté de peser dans les scrutins à venir, la presse ne s’y est pas trompée. « Oscar Temaru est apparu assez diminué », lit-on dans Tahiti Infos du 21 mars dernier. « Gaston Flosse jette ses dernières…

Une définition du Metua est difficile à établir. Bruno Saura a insisté sur l’aspect religieux de Pouvana’a[1], lequel mérite incontestablement le « titre »… incontestablement parce que la grande majorité des contemporains le lui accordait. C’est dire la fragilité d’une définition scientifique possible. Le mieux serait de relever quelques caractéristiques d’un Metua, en s’appuyant d’abord sur celui qui est considéré comme LE Metua.  

Premier exemple. En avril 1959, Pouvana’a est emprisonné et en attente de son procès. Comme au sein du Gouvernement du général de Gaulle les avis divergent sur la façon d’envisager le procès, le ministre de la Justice, Edmond Michelet, demande à son chef adjoint de cabinet de rédiger une note qui tendrait à innocenter le député. Bien détaillée et bien documentée, celle-ci s’achève sur cette conclusion :

« Un non-lieu semble d’évidence, et seules des raisons électorales peuvent continuer à justifier la privation de liberté de ce Tahitien pour lequel des Tahitiens voteront encore Pouvana’a, même après sa mort »[2].

Des Tahitiens qui voteront Pouvana’a même après sa mort, ce n’est pas seulement une formule grandiloquente. Pouvana’a avait marqué les esprits. Le regretté José Wild, qui fut un moment celui qui rédigeait les textes du Here Ai’a, me confia cette anecdote. Tandis qu’il expliquait aux adhérents (en 1993) qu’il leur faudrait voter OUI au référendum sur le traité de Maastricht instituant l’Union européenne, un militant prit la parole pour dire qu’il voterait NON, parce que Pouvana’a avait dit « au référendum tu voteras NON ». Bien sûr, il confondait le référendum de 1958 et celui de Maastricht, et Pouvana’a était décédé depuis plus de quinze ans, mais la réaction est significative de l’empreinte laissée par l’ancien dirigeant du RDPT.

Deuxième exemple. Pouvana’a avait été arrêté en 1958, jugé en 1959 et emprisonné en Métropole après le procès. Répétons encore qu’il n’avait pas été arrêté pour son hostilité au CEP dont il ignorait bien sûr l’existence future. Cependant, en 1962, le bruit se répandit qu’àprès la fin de la guerre d’Algérie, les essais seraient transférés en Polynésie. Le ministre des DOM-TOM, Louis Jacquinot, écrivit au Commandant Interarmées des Armes spéciales (le général Thiry), quelques jours avant la décision officielle de transférer les essais en Polynésie (27 juillet 1962). Il expliqua qu’il faudra amadouer les dirigeants du RDPT en montrant tous les avantages qu’ils pourraient tirer du futur CEP, mais il met en garde :

« À mon sens, il faudrait éviter à tout prix de négocier cela [l’acceptation du CEP] contre un retour rapide de Pouvana’a à Tahiti. En effet, il est à peu près certain qu’une fois revenu au pays il fera de l’opposition à ce projet ; il se servira de ce prétexte pour remettre en question le statut du Territoire et demandera l’indépendance et sera suivie par la masse »[3].

À l’époque, Pouvana’a a 67 ans, il était en résidence surveillée et fatigué, mais il faisait figure d’épouvantail comme je l’ai aussi expliqué[4]. Il paraissait certain qu’il utiliserait son énergie à combattre le projet nucléaire et pourrait obtenir gain de cause en raison de l’adhésion qu’il susciterait dans la masse des Polynésiens.

Le cas Teariki est moins probant ; cependant, à l’instar de Pouvana’a, il était considéré comme un Metua. Un journaliste avait écrit : « quand Teariki parle, on se tait ». C’est la puissance du verbe qui semble une caractéristique du Metua. Mais cette puissance peut parfois être contrariée. Par exemple, au référendum de 1958, Pouvana’a ne fut pas suivi car il se heurtait à un personnage que les Polynésiens considéraient aussi comme un Metua (le général de Gaulle). Cependant (si on excepte Sékou Touré en Guinée), aucun vice-président de Territoire prenant partie contre la Constitution ne recueillit autant de NON (36 %).

Parfois, Francis Sanford a aussi été qualifié de Metua. Cela ne me paraît pas justifié dans la mesure où il lui a manqué une continuité dans l’action et la pensée. Avant de devenir autonomiste, F. Sanford avait été un adversaire déterminé du camp autonomiste et même de Pouvana’a[5]. Ainsi, pour l’élection législative de 1946, le gouverneur rapporta l’entretien qu’il eut avec F. Sanford : « M. Sanford, en m’apportant sa déclaration, m’avait dit qu’il voulait faire échec à la candidature anti-française de Mme Pouvanaa[6] et qu’il jugeait devoir obtenir 70 % des suffrages ».

Le cas de Gaston Flosse

Le cas de Gaston Flosse pourrait aussi rendre contestable l’appellation de Metua en analysant ses évolutions politiques d’une candidature en 1957 plutôt favorable à Pouvana’a à une position très pro-française et anti-autonomiste à partir de 1958, à un autonomisme farouche (combiné à une défense de la présence française) à partir de 1980 et, en 2020, un ralliement à l’indépendance… pour mettre celle-ci en sourdine en 2023. N’empêche, l’extraordinaire volonté de l’homme, la force de son discours, les succès politiques (non sans échecs retentissants) inclinent à lui accorder le titre de Metua. La différence entre Pouvana’a, Teariki, Oscar Temaru (que nous étudions plus loin) et G. Flosse, c’est que presque tout au long de sa carrière (ce n’est plus vrai depuis 2007), il reçut un appui remarqué des autorités de l’État, y compris à l’époque de François Mitterrand[7], essentiellement parce qu’il soutenait les activités du CEP (avec une nuance sous Giscard d’Estaing qui préférait F. Sanford). Un Metua doit aussi avoir une œuvre ou une pensée (les deux si possible) qui lui assure(nt) une réputation au-delà de la mort, notamment grâce à un ou des successeurs.

Or, le principal problème de G. Flosse, c’est qu’il « usa » et « abusa » de successeurs qui finirent par se retourner contre lui. La liste est longue : Alexandre Léontieff, Gaston Tong Sang, Édouard Fritch, Marcel Tuihani Jr, Geffrey Salmon, (voire Teura Iriti), Tauhiti Nena et maintenant Bruno Sandras. Qui peut croire un seul instant que ce dernier pourrait être en mesure d’entretenir la « flamme » ou la nostalgie de G. Flosse ? Si la liste de l’Amuitahiraa n’atteignait pas les 5 % alors, l’oubli s’accélèrera. L’extraordinaire longévité politique du leader orange (il a été candidat à une élection la première fois en 1957… il y a 66 ans !) peut jouer en faveur du statut de Metua pour la postérité, mais aussi être contreproductive si l’homme se ringardise. Quand il veut relancer l’aquaculture à Hao, il n’est plus dans le coup des relations internationales et des menaces qui pèsent sur les pays démocratiques. Quand il veut relancer le gigantesque projet hôtelier, il montre qu’il n’a pas lu le dernier rapport du GIEC : il faudra bien que le tourisme lointain soit soumis à de fortes contraintes. Bref, il y aura sans doute un temps de nostalgie des années Flosse où, sans efforts particuliers, l’argent coulait à flot… Qu’est-ce que l’Histoire retiendra de G. Flosse ? Son attachement à la France ou son détachement ? Son soutien au CEP ou son sentiment d’avoir été trompé ?

Et Oscar Temaru ?

Le cas Temaru est différent. Depuis qu’il s’est lancé en politique, en 1977 (20 ans après G. Flosse), il a constamment défendu l’indépendance (avec des périodes d’alternance d’indépendance immédiate et de projets à moyen ou long terme) et combattu les essais nucléaires de la France (et pas seulement elle). Il s’est imposé aussi comme l’anti-Flosse malgré des affinités avec ce dernier à certains moments. Caricaturalement, G. Flosse était le défenseur des « riches » et O. Temaru celui des humbles. Une analyse fine montrerait que ce n’était pas toujours vrai (G. Flosse s’était violemment heurté aux médecins en 2003-2004 et O. Temaru n’a pas pris de mesures spectaculaires en faveur des pauvres quand il gouverna le pays).

O. Temaru s’est surtout imposé comme une figure profondément mā’ohi, particulièrement aimable avec ses interlocuteurs et suscitant la sympathie, jouant aussi parfois sur un statut de « martyr » du système colonial. Les circonstances firent qu’il devint un Metua, celui qu’on ne conteste pas au sein de sa formation politique et qui est en phase avec « son » peuple. Il fut statutairement président à vie du Tavini jusqu’en 1990 et ensuite, il le fut de fait. Il fut cependant contesté par une partie des indépendantistes, notamment par les membres du Ia Mana te Nuna’a qui mettaient en avant l’autogestion, apparemment incompatible avec le phénomène Metua. J’avais soulevé ce point en interviewant Jacqui Drollet pour le compte de TPM après les élections de 1996 alors que son parti – sans se fondre avec le Tavini – avait intégré certains de ses membres dans les listes indépendantistes. Réponse : « je reste persuadé que l’autogestion est le meilleur système possible, mais il se trouve que les Polynésiens ont besoin de suivre un chef ». Explication qui en valait une autre, mais qui était aussi un aveu de l’impossibilité de proposer une autre voie démocratique.

Entre 2004 et 2013, O. Temaru réussit ce tour de force de constituer une série de gouvernements dans lesquels étaient entrés successivement à peu près toutes les formations politiques. Une dédiabolisation et un renforcement du Metua ?

La longévité est-elle un atout ou un handicap comme pour G. Flosse ?

En fait, le Tavini, empêtré dans ses contradictions, ruine la notion de Metua. Pendant la campagne des législatives de juin 2022, les candidats indépendantistes avaient déjà « tué le père ». Qu’on en juge. Ils proposaient une « démocratie participative » en critiquant le fait qu’actuellement « les citoyens votent pour élire mais jamais pour décider ». Peut-on imaginer contradiction plus profonde avec les pratiques liées au Metua ? Problème : les jeunes députés sont-ils conscients de la contradiction ou ont-ils un projet bien pensé de réforme de la démocratie et surtout de la façon dont elle est vécue en Polynésie, voire le projet de rompre un jour ou l’autre avec leur leader  ? Après tout, en Métropole, les militants de La France Insoumise critiquent la pratique « jupitérienne » du président Macron alors qu’ils ont à leur tête un Jean-Luc Mélenchon peu disposé – c’est le moins qu’on puisse dire – à partager son propre pouvoir.

Pour l’instant, le système traditionnel qui donne aux chefs de partis un pouvoir considérable fonctionne toujours. On vient de voir que des militants du parti bleu ont appris par la presse qu’ils avaient été retirés des listes ou rétrogradés. Qui a pris les décisions ? Un modèle de « démocratie participative » ?

En cas de victoire du Tavini aux prochaines élections, où sera le véritable pouvoir ? En haut de l’avenue Pouvana’a a Oopa ou à la mairie de Faa’a ? On se posait une question identique quand Gaston Tong Sang ou Édouard Fritch présidaient le pays… du moins dans un premier temps, car ces derniers s’émancipèrent vite de leur ancien mentor.

Vers une nouvelle culture politique ?

Tout indique que le temps des Metua devra nécessairement prendre fin. Pour le meilleur et pour le pire… Il n’est plus compatible avec l’esprit du temps, mais ce qu’on appelle la « démocratie participative », si elle s’accompagne aussi de la possibilité de révoquer les élus, peut déboucher sur un régime dans lequel celui ou ceux qui tiennent l’appareil du parti se débarrassent de leurs rivaux. En un temps sombre de l’Histoire, pas si lointain, on appelait cela des purges. Il peut donc arriver que la revendication d’une démocratie renouvelée débouche sur des formes d’autoritarisme encore plus grandes.

Depuis 1946, les Polynésiens ont connu des Metua, au point que beaucoup ont pensé que c’était inhérent à la culture locale, mais que serait la culture d’un peuple si elle restait figée dans le passé ? Sans renier le passé totalement, le temps est venu de repenser ce que doit être une culture politique au XXIe siècle…


Notes :

[1] Saura B., Pouvanaa a Oopa, Père de la culture politique tahitienne, Au Vent des îles, 2012, 464 p. (ouvrage bilingue avec Valérie Gobrait), Chapitre 14.

[2] Archives nationales, 940165, article 18.

[3] Service historique de la Défense, cote GR 13 R 134. Je dois l’obtention de ce dossier d’archives à l’amabilité de Manatea Taiarui, professeur d’histoire-géographie, actuellement doctorant à la Maison des sciences de l’Homme du Pacifique, à l’UPF.

[4] Regnault J-M., Pouvana’a et de Gaulle, la candeur et la grandeur, Api Tahiti éditions, 2016, chap. XXVIII.

[5] Haupert Y., Francis Sanford à cœur ouvert, les mémoires du dernier Metua, Au Vent des îles, 1998. Malgré l’attachement de l’auteur à F. Sanford, le chapitre X souligne le parcours erratique de ce dernier. Dans mes ouvrages, j’ai eu l’occasion de relever les étonnantes variations de l’ancien vice-président (1977-1982)

[6] Cette année-là, Pouvana’a était inéligible et son épouse se présenta en son nom.

[7] Le 22 juin 1982, Charles Hernu, ministre de la Défense, écrivit au Premier ministre : « M. Flosse m’a confirmé que la nouvelle majorité continuerait à soutenir le CEP et qu’elle acceptait même de prendre les risques politiques correspondants. Il est de toute évidence de notre intérêt de nous entendre avec lui, ce que je vais m’efforcer de faire ». Archives nationales, 950175, article 41. F. Mitterrand entretint une relation politique ambiguë avec G. Flosse mais lui accorda un statut et des financements.

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1 réflexion au sujet de « <strong>Territoriales : est-ce la fin programmée des <em>Metua</em> ?</strong> »

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