On amalgame souvent la navigation traditionnelle polynésienne à la seule navigation aux étoiles. Il est vrai que l’utilisation des astres est une composante centrale pour naviguer à l’ancienne et certainement celle qui fascine le plus. Moins connue, la navigation avec la nature est également un élément indissociable de ce savoir ancestral.
Se repérer grâce aux vents
Selon la représentation du monde qui dominait auprès de nos ancêtres, la Terre était plate et tombait dans les abîmes. Au-dessus, Te Ao, le monde des vivants. En dessous, Te Pō, le monde des ancêtres.
De cette représentation du monde et du ciel est née l’idée que les vents émergeaient des abîmes et ainsi, il fut possible pour les anciens d’établir un compas des vents très complet. La rose des vents de Puhoro, datant de 1774, identifie seize vents différents, chacun ayant un nom bien spécifique. Le vent de l’ouest, par exemple, s’appelle To’erau, un terme encore largement utilisé de nos jours.

Cette connaissance des vents permettait aux navigateurs d’antan de se positionner dans la direction du vent dans laquelle ils souhaitaient se diriger.
Le vent apportait également d’autres indices aux navigateurs confirmés. Les meilleurs d’entre eux savaient distinguer l’odeur d’une île par rapport à une autre, en fonction de sa composition. Une île volcanique, par exemple, aura une forte odeur d’humus.
Se repérer grâce à la mer
Si la mer parait parfois être une grande étendue d’eau uniforme, les navigateurs de l’époque savaient y voir des indices précieux pour s’orienter.
Tout d’abord, il y a la houle. Dans le Pacifique, la houle dominante vient de l’est. Lorsqu’on se déplace sur l’axe nord-sud, il est donc possible de savoir à tout moment la direction dans laquelle l’embarcation se dirige, en fonction du côté de la pirogue frappé par la houle. Si on se déplace vers le sud, par exemple, la houle devrait frapper la pirogue à bâbord.
La houle permet également de se repérer par rapport à une île. Le ressac qui touche une île crée une houle réfléchie, différente de la houle dominante. Les bons navigateurs savent l’identifier et reconnaître la présence d’une île et sa direction. L’absence de houle —et donc des turbulences venant de part et d’autre— indique que la pirogue se trouve à l’arrière d’une île impactée par la houle de l’autre côté.
Autre indicateur important : la couleur de la mer. Cette dernière change en présence d’un haut-fond. Nos anciens, connaissant la position des hauts-fonds par rapport aux îles du Pacifique, se réjouissaient donc de voir la couleur de l’eau changer lors d’une traversée.
Au-delà de la houle et de la couleur de l’eau, la mer apportait parfois des indices précieux tels qu’une noix de coco ou autre débris flottant. Le degré de putréfaction de ce dernier et le courant amenant le débris étaient autant d’indicateurs qui permettaient de connaître la distance d’une île.
Se repérer grâce au ciel
En pleine journée, lorsque les étoiles n’étaient pas là pour guider les navigateurs, il était tout de même possible de regarder vers le ciel pour trouver des indications importantes.

Au-dessus des terres émergées, par exemple, les cumulus —ces nuages denses en forme de chou-fleur— restent immobiles. De très loin, il est donc possible de localiser une île ou un archipel grâce aux cumulus qui restent sur place par rapport aux autres des nuages qui, eux, bougent.
Aux Tuamotu existe aussi le phénomène qui s’appelle paku : au-dessus des lagons bleu turquoise, les nuages prennent une teinte bleutée. C’est d’ailleurs de ce phénomène qu’est né l’ancien nom des Tuamotu, Paku-motu et le nom actuel de ses habitants, les Pa’umotu.
Du ciel viennent aussi les oiseaux marins. Le matin, ces derniers quittent les terres pour aller pêcher en mer. Le soir, de 16h à 18h, ils rentrent vers les terres pour passer la nuit. En observant leurs déplacements à ces deux moments de la journée, il est possible de déterminer la direction des terres.
Pour connaître la distance approximative d’une île, il fallait identifier l’espèce d’oiseau. Certains oiseaux marins volent dans un rayon de 20 kilomètres, d’autres dans un rayon de 45 kilomètres, etc. Certains oiseaux, quant à eux, s’éloignent très loin des côtes et dorment en mer. Il faut donc éviter de les suivre.
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Extrait des Immémoriaux de Victor Segalen
Un texte de Victor Segalen, extrait de son roman ethnographique Les Immémoriaux, résume bien la façon dont la navigation traditionnelle prend en compte les différents éléments de la nature :
« Voici le chemin vers Havai’i (à partir de Tahiti) ; tourne ton pahi droit sur le soleil tombant.
Qu’il souffle le maraāmu.
Que la mer soit bleu-verdâtre, et le ciel couleur de mer.
Qu’elle plonge dans la nuit l’étoile Fetia Hoe : c’est ton guide ; c’est le Mot ; c’est ton aveīa ; tu marcheras sur elle.
Le maraāmu te pousse.
Ton astre te hale.
A hoe ! voilà pour te guider la nuit.
Le soleil monte : fuis-le en regardant comment vient la houle.
Le soleil tombe : cours après lui : voilà pour te guider le jour. »
