Retour

Je crois encore moins en la bonté du Ciel qu’en la bonté des Hommes. Pourtant, j’ai foi en l’Homme s’il est capable de se débarrasser d’encombrantes idées, qu’elles viennent des religions fanatiques ou des partis politiques dits extrémistes.

« C’est le destin de l’historien que de n’écrire pour personne ».

Jacques Frémeaux[1]

Un regard sur le monde tel qu’il est à ce jour n’incite pas à l’optimisme, à la fois parce que les leçons du passé sont de moins en moins ancrées dans la culture des individus (la faute à l’école, la faute aux familles ?) et parce qu’une sorte de culte de la violence (ou de la force) s’empare des dirigeants et jusqu’aux individus lambda.

Dans nos pays (j’entends par là les pays qui prétendent défendre les libertés et la démocratie sur un fonds de valeurs dites chrétiennes), on pourrait croire que les idées simples et de bon sens devraient primer sur la bêtise et l’instinct de domination.

J’ai dit en introduction que ma confiance dans le Ciel était plus que limitée. Pourtant, il y a dans la culture chrétienne les fondements de la raison. J’en veux pour preuve ce passage de l’Évangile :

« Toute nation divisée contre elle-même est dévastée et toute ville ou maison divisée contre elle-même ne peut subsister ».

Les connaisseurs constateront que j’ai sciemment remplacé le mot « royaume » qui figure dans le texte que certains considèrent comme sacré, par le mot nation. En effet, quand les Évangiles furent rédigés, le mot nation – au sens où nous l’entendons – n’existait pas. Il est pourtant plus significatif pour ma démonstration.

Les spécialistes du droit (voire les historiens) disserteront indéfiniment sur ce qu’est une nation qui est parfois unie dans un État ou qui aspire à le devenir. Retenons simplement qu’une nation regroupe en principe des hommes et des femmes qui ont en commun suffisamment de liens et de points communs pour se dire Français, Espagnols, Polynésiens ou Ni-Vanuatu. En principe, ceux qui appartiennent à une nation vibrent à l’énoncé de faits historiques, d’un hymne, d’une victoire sportive ou à l’évocation de celles et de ceux considérés comme « les grands hommes » ou « les grandes femmes »[2]. Les personnes (je ne dis pas ici citoyens) qui constituent une nation peuvent avoir en commun, une histoire, une langue, une ethnie, une culture, une religion, une ambition pour leur pays… mais pas forcément. La Constitution française reconnaît l’existence de « populations » au sein du peuple français, alors que dans sa rédaction primitive elle évoquait « les peuples des territoires d’Outre-mer ».

La France et ses Outre-mers peuvent tout à la fois constituer un seul peuple et admettre en son sein des « populations » qui mettent en avant leurs singularités et aspirer à constituer une nation et un jour un État.

Des nations ou des populations peuvent regrouper des habitants qui parlent des langues différentes (que ce soit reconnu par la loi ou par les traditions), comme par exemple la Belgique ou la Suisse. Des nations peuvent regrouper des populations venues d’origines différentes et constituer ce qu’on appelle « un melting pot » dans lequel elles s’intègrent plus ou moins.

Bref, quand dans une nation où tous les citoyens (ici j’utilise le mot à dessein) – quelle que soit leur origine ou leur langue ou encore leur religion – s’estiment heureux de vivre ensemble sur un territoire donné, plutôt que sur tel autre, la gouvernance est relativement aisée et le pays peut espérer trouver facilement une solution aux problèmes qui surviennent. Il en est de même si « les invités » qui résident sur le territoire ont envie de s’intégrer à la nation ou si l’État trouve les moyens de les associer d’une façon ou d’une autre à un destin commun.

Cependant, c’est inévitable, un certain nombre de problèmes naissent ou naîtront tout simplement parce que le temps oblige un jour ou l’autre à corriger ce qu’on croyait acquis. La démographie, par exemple, pose un problème fondamental pour financer les retraites en France (comme ailleurs) ou la Protection sociale généralisée en Polynésie.

Les services spécialisés fournissent aux responsables politiques des données précises, souvent indiscutables, qui mesurent l’ampleur d’un problème et dessinent les évolutions à court, moyen et long termes. Le malheur commence dans un pays quand les responsables politiques mettent en doute les statistiques de leurs services et préfèrent se fier à « leur instinct ». Chacun reconnaîtra les personnes ici visées (par exemple, Donald Trump ou Oscar Temaru).

Si une nation est unie sur l’essentiel, les égoïsmes devraient s’effacer devant les réalités objectives et les dirigeants devraient convaincre les différentes catégories sociales et les différentes générations de fournir l’effort nécessaire et équitablement réparti pour régler les problèmes posés. Une vision certainement utopique mais que l’habileté politique devrait pouvoir rendre réalisable. Si l’exemplarité vient « du haut », si le discours peut convaincre qu’il faut des réformes, voire des sacrifices, alors la nation surmontera la ou les crises.

Si une nation est unie sur l’essentiel, elle évitera les débats inutiles sur des sujets futiles et elle saura résister aux menaces extérieures. Quitte à me répéter, la conjoncture actuelle fait qu’il faut trouver le moyen de résister à la prédation qui vient tout aussi bien de la Russie, de la Chine et maintenant de l’Amérique. Si une nation est unie sur l’essentiel, on n’entendra pas comme à la fin des années trente du XXe siècle : « plutôt Hitler que le Front populaire ». Si certains qui avaient prononcé ces paroles survécurent à la guerre, il faut souhaiter qu’ils mourussent de honte au vu des conséquences de la politique des nazis. Aujourd’hui, on entend (presque) : « plutôt Trump que Macron ou Mélanchon », oubliant que le but de Trump est de ruiner la France, son industrie, son agriculture et sa culture. D’autres osent à peine dire, mais le pensent : « plutôt Poutine que Macron et sa vermine », oubliant quels sont les buts du maître du Kremlin ou la façon dont il conçoit la démocratie à coups d’ingérences et de crimes. En Polynésie, on entend (presque, encore que…) : « plutôt la Chine que la France », oubliant le système de prédation que l’Empire du Milieu exerce dans les îles du Pacifique.

Comme nous l’avons indiqué plus haut, une nation, même unie, est forcément traversée par des nuances, des différences, voire des conflits à propos des langues, des cultures, des intérêts particuliers. Si tous les citoyens acceptent que les différences puissent être une richesse plutôt qu’un affaiblissement, alors les compromis deviennent possibles.

En est-on là en France continentale et même au Fenua ? Dans le premier cas, c’est non et ce qui se passe à l’Assemblée nationale le confirme. Dans le second cas, mieux vaut ne pas lire les réseaux dits sociaux dans lesquels les haines se déversent (voir l’encadré).

Si seulement il s’agissait de divergences entre les camps politiques, on pourrait se consoler en pensant que bientôt le suffrage universel règlerait le problème. Las ! Si seulement il s’agissait de dégager une majorité on pourrait se réjouir, mais le principe démocratique qui veut que la majorité n’opprime pas la minorité serait-il respecté ? Là nous abordons le principal problème, celui de l’émiettement de l’opinion publique. Dans une nation, moins le sens de la collectivité est développé et plus l’individualisme et la fragmentation se développe. Ajoutons que les réseaux sociaux – déjà visés – qui répandent n’importe quelle ineptie, favorisent le développement et de l’individualisme et de la bêtise.

Ce n’est pas tout-à-fait nouveau. En son temps, de Gaulle aurait dit : « comment voulez-vous gouverner un pays où l’on trouve 270 sortes de fromages ? [3]». Il faut dire qu’au pays d’Astérix, les divisions seraient un héritage culturel.

Mais quand même ! Une nation doit pouvoir se rassembler lors de certains événements marquants ou lors de leur commémoration. Ces événements[4] peuvent être « politiques », « sportifs » ou de toute autre nature, surtout lorsque les protagonistes représentent toute la diversité du pays. Ainsi, on peut célébrer une armée qui a fait appel à toutes les composantes ethniques de la nation, ou une équipe sportive qui a fait de même. Le problème demeure de la durée de cette unité nationale.

Au lycée, j’avais eu un cours de physique sur les forces centripètes et les forces centrifuges. Je n’en ai retenu que des images et une interprétation. Il y a des idées et des actes qui tendent à consolider une nation et ceux qui tendent à la disloquer.

À cet égard, les idées simplistes sont le meilleur vecteur de dislocation. On le voit aux États-Unis avec la politique erratique de Donald Trump, en particulier sur les droits de douane que le Président est contraint sans cesse de modifier dès que la réalité du terrain va à l’encontre de ce qui était espéré.

Arrivé à ce stade de la réflexion, je reviens sur mon titre et la citation de Jacques Frémeaux : est-il besoin d’aller plus avant ?

À un moment de l’Histoire, est-il encore possible d’en arrêter le cours et surtout d’en inverser le cours ? Quand les forces centrifuges prennent le dessus, recentrer une nation sur ce qu’elle a de plus solide et de plus porteur de progrès est-il encore utile ?

Assister aux débats (à Paris comme à Papeete) dont il ne peut sortir ni consensus, ni compromis, est désolant, voire désespérant. Ne pas pouvoir rappeler les épisodes de l’Histoire où des trajectoires assez semblables conduisirent au désastre donne une idée de l’impuissance de l’expérience à se faire entendre.

Je remercie donc d’avance le directeur de PPM, Dominique Schmitt, de réserver une place à un article qui ne servira à rien.

———

Un extrait d’ouvrage qui pourrait changer la face du monde…

Tout aussi inutile que l’article qui précède !

« Rappelez-vous qu’il n’y a pas si longtemps, personne n’avait de smartphone, et les gens alors étaient plus libres, plus intelligents et plus en forme physiquement.

Ne perdez pas de vue non plus que les gens qui dirigent la Silicon Valley prennent des mesures draconiennes pour empêcher l’addiction de leurs rejetons à leurs produits. Ils mettent des minuteurs pour couper l’alimentation de leurs routeurs, par exemple, et obligent contractuellement les baby-sitters à ne pas montrer d’écrans à leurs enfants. Ils souhaitent le meilleur pour leurs familles. Comme les trafiquants de drogue, ils ne veulent pas de camelote dans leur maison ». Timothy Snyder[5].


Notes :

[1] Jacques Frémeaux est professeur d’Histoire émérite de la Sorbonne, spécialiste d’histoire coloniale.

[2] En ce moment, se discute à Paris une éventuelle modification du fronton du Panthéon qui n’évoque que « les grands hommes ». Le fait de faire valoir que les « grandes femmes » ne sont pas seulement des « grands hommes » comme les autres va dans le sens de ce que je cherche à démontrer : à force de pinailler sur le sens des mots, une nation peut oublier l’essentiel.

[3] En réalité on ne sait ni quand il prononça cette phrase, ni le nombre de fromages qu’il imagina (les pseudo-citations variant sensiblement).

[4] Les historiens préfèrent l’ancienne orthographe à celle qui prévaut généralement aujourd’hui avec un accent grave (évènement).

[5] Timothy Snyder, De la liberté, Gallimard, 2024, p. 365. L’auteur est un historien américain, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et de l’Est. Ses écrits mêlent l’histoire, la science politique et la philosophie. Il se présente aussi en pourfendeur des régimes autoritaires et attaque vigoureusement Poutine et Trump. Ses livres rencontrent un énorme succès aux États-Unis et aussi en Europe.

image_printImprimer/PDF

1 réflexion au sujet de « Un article inutile sur les nations divisées »

  1. Malgré tes doutes, reçois ici mes modestes mais sincères remerciements pour tes articles toujours instructifs et…utiles au moins pour moi !
    La bêtise, l’ignorance, les divisions… semblent en ce moment remplacer la réflexion, la connaissance, la nuance, le compromis…
    Le balancier est parti dans le mauvais sens. Il reviendra (quand ?) du bon côté. Ne nous décourageons pas !

Laisser un commentaire

Partage